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Plaire et instruire au XVIIe siècle : les Fables de La Fontaine

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Introduction :

Durant son long règne, Louis XIV a toujours nourri une ambition de grandeur et de rayonnement pour la France. C’est pourquoi sa politique de conquêtes cherche à amener son royaume à dominer toute l’Europe. Mais le Roi Soleil souhaite que sa gloire ne soit pas seulement militaire.

Le monarque absolu veut laisser une trace concrète dans l’Histoire et ce, à travers l’architecture, les jardins, les tableaux et les textes qui le célèbrent. En encourageant ainsi le développement des arts et des lettres, Louis XIV favorise l’apparition d’une littérature propre au Grand Siècle et au classicisme, une littérature mondaine, également qualifiée de « courtisane ». Cette littérature est créée par la noblesse et destinée à la noblesse. Les œuvres qui la composent sont lues dans les salons prestigieux de l’époque, par la grande aristocratie qui gravite autour de la cour du roi.

Bien sûr, de telles œuvres doivent divertir et amuser cette noblesse qui ne déteste rien plus que l’ennui. Elles ne peuvent cependant pas être réduites à de simples jeux littéraires superficiels. En effet, parmi ces écrivains, d’importants auteurs se sont révélés et ont véritablement marqué l’histoire de la littérature. C’est évidemment le cas de Jean de La Fontaine. Il est sans doute l’écrivain du XVIIe siècle le plus lu de nos jours. Des générations d’écoliers ont appris par cœur ses fables les plus célèbres comme « Le corbeau et le renard » ou « La cigale et la fourmi », dont nous connaissons tous au moins quelques vers.

Les Fables de La Fontaine font aujourd’hui partie de notre patrimoine culturel, et nous avons l’impression de les connaître pour les avoir entendues ou récitées à l’école primaire.

Mais savons-nous à quelle tradition elles appartiennent et quelles caractéristiques littéraires les définissent ?

C’est à ces questions que nous essaierons de répondre dans ce cours. Dans une première partie, nous aborderons les caractéristiques générales des Fables, en évoquant les relations qu’elles entretiennent avec la vie de leur auteur. Nous nous intéresserons ensuite aux objectifs que poursuivait La Fontaine en écrivant ces brefs récits en vers, destinés à divertir mais aussi à instruire ses lecteurs. Nous aborderons cette dimension argumentative dans la seconde partie du cours.

Caractéristiques générales des Fables de La Fontaine

La Fontaine fait partie des auteurs chez qui l’œuvre et la vie sont étroitement liées. Les éléments principaux de sa biographie permettent de mieux comprendre certains aspects des Fables.

Jean de La Fontaine naît en 1621 au sein de la petite noblesse de province. À la mort de son père en 1658, il hérite de sa charge de maître des eaux et forêts. Cette origine provinciale et cet héritage lui permettent de connaître le domaine des campagnes et des forêts. Son environnement lui donne une compréhension profonde de la nature ainsi qu’une bonne connaissance de la vie paysanne et des animaux sauvages et domestiques. C’est ce qui explique en partie le rôle décisif des personnes du milieu rural dans l’œuvre du poète, comme le laboureur, le meunier ou le bûcheron, mais aussi et surtout des animaux.

  • La présence des animaux est l’un des éléments qui définissent le genre de la fable tel que le pratique La Fontaine.

Ce dernier présente le monde animal de façon à amuser son lecteur, à travers des portraits vifs et sur un ton enjoué. De plus, La Fontaine a un souci du détail significatif, qui donne une expressivité forte à ses descriptions. Une notation brève et légère est capable, en seulement quelques mots, d’évoquer une silhouette, une démarche, une physionomie d’animal reconnaissable par tous, comme par exemple le célèbre « héron au long bec emmanché d’un long cou ».

Pour La Fontaine, ce monde animal est aussi un réservoir de symboles populaires qui permet d’associer à chaque espèce un trait de caractère humain. Ainsi par exemple :

  • le renard fait immédiatement penser à la ruse ;
  • le lion à l’orgueil ;
  • l’âne à la sottise ;
  • et l’ours à la maladresse pataude.
  • En donnant la parole aux animaux, La Fontaine leur prête les travers des hommes.

Ce rapprochement entre des faiblesses humaines et des attributs de loup, de rat ou de grenouille charme irrésistiblement les lecteurs. Ce procédé est appelé l’anthropomorphisme. Il vient du grec anthropos qui signifie « humain », et morphè que l’on peut traduire par « apparence extérieure ».

Dans les Fables de La Fontaine, les animaux et leurs conduites revêtent des apparences humaines. Ils s’agitent, tiennent des discours, partagent les passions des hommes, mais aussi leurs vices et leurs vertus. Le lecteur, quel que soit son âge, se divertit en établissant des liens de reconnaissance entre le monde des animaux et celui des hommes. Il explore ainsi un univers hautement fantaisiste, décrit dans un style vif et malicieux.

Ce style est servi par un rythme poétique qui varie sans cesse grâce à des vers élégants et virtuoses, souvent dialogués comme dans « Le loup et l’agneau ». Le lecteur est ainsi tenu en éveil et préservé de l’ennui.

  • Tous ces ingrédients permettent à La Fontaine d’atteindre aisément son premier objectif qui est d’amuser et de distraire son public.

Après des études de droit, La Fontaine veut se consacrer à plein temps à la littérature et s’installe définitivement à Paris en 1658. Ses premières tentatives poétiques le font remarquer par le surintendant Fouquet, personnage très puissant de l’entourage du roi. Ce dernier décide de protéger La Fontaine et de l’aider financièrement.

Il lui verse une pension qui lui permet de vivre de sa plume et de devenir un écrivain à part entière. Malheureusement, en 1661, suite à d’obscures intrigues de cour, Fouquet est accusé d’avoir détourné une partie de l’argent de son ministère. Sur ordre du roi, il est arrêté et emprisonné à perpétuité.

C’est un véritable choc pour La Fontaine. Cet événement permet de saisir l’origine d’un thème qui revient sans cesse dans ses fables, celui de la perversion liée au pouvoir. Car sous le masque des animaux, le poète dénonce très souvent la noblesse hypocrite, celle qui complote pour condamner ses opposants au malheur. À travers la figure du lion ou du loup, c’est bien l’autoritarisme et les injustices des plus puissants qui sont visés par la critique. On le constate dans « Le loup et l’agneau » quand La Fontaine écrit : « La raison du plus fort est toujours la meilleure ».

Écarté de l’entourage proche du roi après la chute de Fouquet, La Fontaine décide d’exprimer son indignation à travers la fable. Son premier recueil paraît en 1668. Intitulé Fables choisies, mises en vers, ce recueil de six livres comporte 124 fables et permet à La Fontaine de remporter un grand succès auprès de la noblesse et de la bourgeoisie cultivée. La Fontaine ne cessera alors plus de publier des fables, un deuxième recueil de cinq livres supplémentaires en 1679, puis un dernier recueil en 1694, un an avant sa mort.

Ce contexte biographique permet d’identifier l’origine de deux éléments essentiels des Fables : la présence des animaux, destinée à distraire le lecteur, et la portée morale et critique des fables.

Les Fables, une œuvre argumentative

Le genre de la fable est tellement lié à La Fontaine que l’on pourrait croire qu’il en est l’inventeur. Mais ce n’est pas le cas. La fable est un genre très ancien, dont le grec Ésope est considéré comme le créateur, au VIIe siècle avant Jésus-Christ. Contrairement à La Fontaine, Ésope composait ses textes en proses. Mais en dehors de cette différence de nature littéraire, les contenus des histoires des deux auteurs sont très semblables. Le caractère bref et direct de la fable chez La Fontaine, ainsi que son habitude de mettre en scène des animaux personnifiés proviennent également d’Ésope.

Le second auteur dont La Fontaine s’est largement inspiré est le poète latin Phèdre, qui vécut à Rome au premier siècle de notre ère. Ésope et Phèdre ont défini les objectifs argumentatifs de la fable, et La Fontaine les a adoptés des siècles plus tard. Quels sont ces objectifs ? Les Fables de La Fontaine appartiennent au genre de la poésie didactique. Ce sont des poésies, puisqu’elles sont écrites en vers. Et elles sont didactiques puisqu’elles visent à divertir, mais aussi à enseigner, éduquer et convaincre le lecteur d’adopter une certaine conduite, ou de condamner tel ou tel comportement. L’étymologie du terme grec didaktikos l’indique puisqu’il signifie « propre à instruire ».

Le paratexte du recueil de 1668, c’est-à-dire les textes qui précèdent les fables, expose clairement ces intentions. Dans sa préface en prose, ainsi que dans sa dédicace en vers « À Monseigneur Le Dauphin », le fils aîné de Louis XIV, La Fontaine affirme que ses fables ont été écrites pour édifier et éduquer ses lecteurs enfants ou adultes et pour leur apprendre des vérités sur la façon dont ils doivent se comporter.

« Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons :
Ce qu’ils disent s’adresse à tous tant que nous sommes ;
Je me sers d’animaux pour instruire les hommes. »

Le recours à la fiction est donc une sorte de stratégie. Les petites histoires amusantes évitent de lasser et d’ennuyer, comme le ferait une leçon de morale classique. Elles fixent ainsi l’attention et frappent l’imagination du lecteur, qui assimilera mieux les principes que l’auteur souhaite enseigner. Une fable est donc constituée de deux parties distinctes :

  • une partie narrative, qui raconte une histoire en mettant souvent en scène des animaux personnifiés, leurs aventures et leurs conflits ;
  • et une partie prescriptive, qui énonce un précepte, une morale, en relation directe avec l’histoire racontée, et qui est placé à l’ouverture ou à la fin de la fable.

Au début de « Le pâtre et le lion », La Fontaine énonce explicitement l’importance de la cohabitation des deux pôles narratif et prescriptif au sein d’un même texte :

« Une morale nue apporte de l’ennui :
Le conte fait passer le précepte avec lui.
En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire ;
Et conter pour conter me semble peu d’affaire. »

Pour La Fontaine, le récit n’a donc pas de valeur en lui-même, et « conter pour conter » ne l’intéresse pas. Mais parfois, la morale n’est pas formulée explicitement. Cela ne signifie pas non plus que l’objectif de la fable en question est exclusivement de distraire. Dans ce cas, assez rare chez La Fontaine, la fable s’apparente à un apologue.

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Définition

Apologue :

L’apologue est un récit bref, en vers ou en prose, qui amène le lecteur à interpréter le sens des événements racontés, afin d’en extraire l’enseignement que l’auteur veut transmettre.

Par exemple, dans « Le loup et le chien », La Fontaine rapporte seulement la rencontre et le dialogue entre ces deux animaux. Le chien propose au loup de venir habiter avec lui en lui expliquant que s’il accepte d’être domestiqué, tous ses repas seront assurés. Le loup, heureux à l’idée de ne plus jamais avoir faim, s’apprête à accepter la proposition du chien. Mais il remarque « le col du chien pelé », c’est-à-dire la marque de son collier. Le chien avoue alors que pour être bien nourri par son maître, il faut accepter d’être tenu en laisse. Sur cet aveu, « Maître Loup s’enfuit, et court encore ». La fable se termine sur ce dernier vers.

  • C’est alors au lecteur d’en tirer les conclusions. Faut-il préférer la vie confortable du chien qui a renoncé à son indépendance ou la liberté du loup qui n’est jamais sûr de manger à sa faim ?

Le fabuliste ne souhaite donc pas uniquement introduire dans l’esprit du lecteur des vérités déjà constituées qu’il faut recevoir passivement. Le lecteur doit faire un effort d’appropriation. La leçon enseignée doit être le résultat d’une réflexion personnelle, une conclusion que le lecteur aura lui-même trouvé en mettant en œuvre sa propre pensée. Ainsi, pour permettre de saisir une idée abstraite ou une vérité générale, l’apologue utilise une situation concrète qui parle à l’esprit, et l’incite à fournir un travail d’intelligence. La lecture de la fable est une lecture active.

Conclusion :

Les Fables de La Fontaine, fidèles au genre inventé dans l’antiquité par Ésope, puis par Phèdre, se caractérisent par leur double objectif : plaire et instruire. C’est pourquoi l’interprétation d’une fable doit toujours être attentive aux deux aspects qui cohabitent en elle.

D’un côté, un récit divertissant et d’apparence frivole privilégie la forme brève, afin de ne pas ennuyer le lecteur. De l’autre, cette légèreté sert une argumentation qui permet de traiter des sujets parfois graves concernant la morale, la méchanceté des hommes, les injustices de la cour, les vices de la grande noblesse ou la tyrannie des rois. Bien sûr, La Fontaine n’attaque pas de front la monarchie de son temps. À aucun moment, il ne souhaite mettre en cause le système politique auquel il appartient lui-même en tant que courtisan et aristocrate.

Mais, sous le masque des animaux qu’il met en scène et à travers leurs actions et leurs discours, La Fontaine peut se permettre de rappeler à leurs devoirs les puissants qui l’entourent. En pointant ainsi les vices de la vie à la cour, La Fontaine n’est-il pas l’un des précurseurs des philosophes des Lumières qui, au siècle suivant, lutteront contre les injustices de la monarchie absolue ?