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Marianne

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Sujet bac ES - Annale philosophie 2017 - Corrigé - Sujet 1
Fiche annale

1er sujet

La raison peut-elle rendre raison de tout ?

Si le monde est cohérent pour nous, c’est que nous nous y rapportons non seulement avec nos sens mais aussi avec notre raison. C’est elle qui nous permet de mettre en ordre nos perceptions et de percevoir la logique à l’œuvre dans le réel. Mais nous savons aussi par expérience que cette approche n’est probablement pas sans limite. En effet, la raison peut-elle rendre raison de tout ?

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Les définitions sont essentielles dans une introduction. C’est en effet des différentes significations des concepts en jeu que l’on peut tirer une problématique, puis un développement. Ce qui est important ici, c’est de mettre à jour les différents sens de « raison » et de « rendre raison ».

La raison est la faculté d’organiser notre relation avec le réel et avec nos connaissances : former des jugements, les enchaîner, percevoir les relations de causalité et d’identité. C’est également la faculté de bien juger, c'est-à-dire de faire coïncider ses raisonnements avec la réalité et la vérité. Mais la raison est également un principe d’explication, une cause ; le terme peut renvoyer au sens à donner à son existence ou à l’histoire humaine, à ce qui ordonne et explique nos actions. Rendre raison consiste alors à expliquer, à montrer les causes ou le fonctionnement d’une chose. Mais cette mise en ordre du monde n’est pas uniquement explicative, rendre raison impliquant également de justifier, de montrer le pourquoi d’une chose, son sens ou sa raison d’être.

Dans bien des domaines de l’activité humaine, nous constatons que notre raison est effectivement capable de rendre raison de ce qui nous entoure. Est-ce parce que le monde est rationnel et que la raison a la même structure que ce sur quoi elle se penche ? Mais si nous nous intéressons à des choses qui ne sont pas rationnelles, la raison se trouve-t-elle alors démunie et touche-t-elle à ses limites ? Est-il seulement possible pour la raison d’admettre l’irrationnel comme limite ? L’enjeu est de savoir que faire de notre raison et jusqu’à quel point nous pouvons nous y fier.

Nous verrons que la raison peut essayer de tout expliquer et que le fait qu’elle n’y arrive pas systématiquement n’est peut-être pas un indice de son insuffisance. Mais la raison ne suffit pas pour autant à donner un sens à ce qu’elle étudie ni à le justifier. C’est qu’il faut remarquer que le rôle de la raison n’est peut-être justement pas de rendre raison de tout, et qu’il est au contraire important et utile de lui fixer des limites.

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Dans ce premier paragraphe, nous essayons de décrire le fonctionnement de la raison. C’est ce qui permet de déterminer si elle peut, ou non, rendre compte de ce qui l’entoure.

En tant que faculté intellectuelle, la raison respecte des principes logiques qui permettent d’établir la correspondance entre la pensée et son objet. La raison s’efforce ainsi de respecter le principe de non contradiction ainsi que le principe d’identité, qui postule qu’une chose est toujours identique à elle-même. Il s’agit là de deux exigences fondamentales du discours rationnel et qui permettent de rendre compte de ce que nous observons ou pensons. Sans ces principes, le sens de ce que nous pensons ou voyons pourrait changer à tout instant et rien ne serait pour nous compréhensible. La raison permet, au contraire, de déceler la permanence dans les choses : ce n’est qu’à partir de cette permanence qu’elle peut mettre à jour d’autres principes explicatifs. Le principal d’entre eux est le principe de causalité, grâce auquel la raison rend les choses intelligibles : plutôt que de voir une juxtaposition de phénomènes inexplicables, nous pouvons lier les événements entre eux et les expliquer selon une chaîne de causalité. Certes la raison n’est pas capable de déterminer la cause de toute chose ; mais elle peut néanmoins affirmer que toute chose a une cause, même lorsque nous ne la connaissons pas encore ou ne pouvons pas le connaître.

La raison a donc comme caractéristique de rendre raison de ce qu’elle prend pour objet. Descartes étend cette propriété à tous lorsqu’il affirme dans le Discours de la méthode que « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». Descartes distingue ici le bon sens ou la raison d’autres propriétés telles que l’intelligence, la profondeur d’esprit, le talent, etc. Alors que ces dernières sont différentes selon les individus, la raison est une faculté universelle. En tant que faculté logique, elle n’a rien de subjectif mais est, au contraire, un principe constitutif de l’entendement humain. Comment expliquer alors que nous nous trompions si souvent ?

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Il nous faut répondre ici à une objection évidente. Si on passe sous silence ce problème, l’argumentation ne peut pas être convaincante.

L’histoire même de la science montre que la raison humaine s’est égarée par moment. Mais il faut distinguer ici la raison et l’usage qu’on en fait : Descartes souligne qu’il ne suffit pas d’avoir la faculté de raisonner, encore faut-il s’en servir et s’en servir correctement. Ce sont souvent des raisons extérieures à la raison qui expliquent nos égarements : ainsi, nous pouvons nous laisser entraîner par nos préjugés ou nos croyances. Dans d’autres cas, le processus n’est pas encore achevé et il faut acquérir de nouvelles connaissances ou de nouvelles techniques pour pouvoir expliquer un phénomène. En tant que faculté logique, la raison peut rendre raison de toute chose, mais pas nécessairement à tout instant : il faut souvent une longue élaboration, qui peut s’étendre sur plusieurs générations.

Si nous pouvons mettre à l’œuvre des catégories logiques et nous en servir, notamment pour expliquer le monde qui nous entoure comme le fait la pensée scientifique, c’est parce-que ce monde est rationnel : c’est du moins ce que nous pouvons déduire de notre usage de la raison. Ainsi, la nature obéit à un certain nombre de lois, comme par exemple la loi de la gravité, qui sont immuables et nécessaires. À l’ordre logique de la raison correspond donc l’ordre du monde. C’est parce-que le monde obéit lui aussi à des principes rationnels que la raison peut le décrire et l’expliquer.

Mais que penser des domaines qui ne respectent pas la structure de la raison ? L’imagination ou les rêves, par exemple, semblent utiliser une tout autre logique, qui n’a rien de rationnel : peut-on les comprendre en les faisant entrer dans le cadre rigide de la rationalité ? Ne serait-ce pas les dénaturer, et donc s’interdire d’en rendre raison ?

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Dans cette partie, nous comprenons différemment le fait de « rendre raison ». Nous cherchons à montrer ici que c’est justement lorsque l’on essaie d’expliquer certaines choses, par exemple un sentiment amoureux, que l’on devient incapable de les comprendre.

Le rêve nous apparaît justement comme ce qui ne fonctionne pas comme la raison et qui échappe à l’analyse de celle-ci : lorsque nous racontons un rêve, nous nous étonnons ou nous amusons de son absurdité et nous peinons bien souvent à en trouver le sens. La même chose peut être dite du sentiment amoureux. Certes, la raison peut expliquer l’origine d’un sentiment et décrire ses manifestations et son évolution, mais en faisant cela, elle passe justement à côté de ce qui fait le propre du sentiment, c'est-à-dire son aspect inexplicable et détaché de toute causalité. Il y a donc une différence entre expliquer et comprendre, et expliquer un sentiment conduira le plus souvent à rendre sa compréhension impossible. La seule manière de rendre raison du sentiment serait alors de ne pas faire appel à la raison. La même analyse peut être faite à propos d’une œuvre d’art, dont l’intérêt et la spécificité disparaissent dès lorsque l’œuvre se trouve décortiquée par la seule logique de la raison, sans faire appel à la sensibilité. Pascal distingue ainsi ce qui relève de la raison et ce qui relève du cœur. Le cœur peut rendre raison parfois mieux que la raison en nous donnant un sentiment de certitude indépassable. Certaines de nos intuitions, telles que l’espace ou le temps, dit Pascal, relèvent du cœur et sont ensuite utilisées par la raison. Le cœur rend mieux raison de certaines choses que la raison.

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Il est intéressant ici de procéder à des distinctions conceptuelles et de montrer la différence entre « expliquer » et « comprendre ».

On peut également opposer la faculté abstraite de juger et de déduire qu’est la raison à l’expérience qui seule peut nous mettre véritablement en contact avec le réel et nous permettre de le comprendre. De l’expérience découle les sensations, qui ne relèvent pas de la raison, et qui non seulement apportent une autre connaissance du réel mais aussi lui donne un sens puisqu’elles peuvent le rendre plus riche et plus intéressant. En effet, si la raison peut expliquer, par exemple en montrant le fonctionnement d’une chose, elle ne peut justifier l’existence de cette chose, rendre compte de sa raison d’être, exprimer sa valeur et son intérêt : tout ceci relève du sens et non de l’explication. Or le sens n’est pas une catégorie logique. Pourtant, penser en termes de sens est indispensable à l’être humain. C’est justement lorsque la raison est la seule faculté à diriger nos actions, que nous nous efforçons de rendre notre univers entièrement rationnel, que se perd le sens de nos actes. Au XXe siècle, l’École de Francfort a mis en place une critique de la raison qui montre que la raison est aussi ce qui conduit l’humanité vers le pire. Ainsi, en voulant rationnaliser son activité, elle s’approprie et détruit peu à peu la nature, ou fait passer des exigences économiques avant celles de la solidarité. S’il est plus rationnel de placer de l’argent en bourse plutôt que de le dépenser pour aider son prochain, on ne peut rendre compte de ce qu’est l’humanité avec un tel raisonnement.

Ce n’est peut-être pas la raison qui est en cause mais d’une part l’idée qu’elle puisse être utilisée quel que soit le domaine, qu’elle puisse se porter sur toute chose ; et d’autre part la volonté même de rendre raison des choses. Peut-être faut-il d’abord déterminer ce qui se prête ou non à une telle tentative d’explication et réfléchir au rôle que la raison peut jouer dans ce processus de connaissance.

Il y a peut-être des choses dont il ne faut pas essayer de rendre raison, parce que c’est la seule manière de les comprendre et de les vivre, comme on l’a vu avec l’exemple du sentiment amoureux ou de l’œuvre d’art. Il n’y a parfois pas de raison de rendre raison d’une chose. Mais quelle place laisser alors à nos facultés intellectuelles ? Faut-il en conclure qu’elles constituent parfois un poids encombrant ?

La raison n’est un fardeau que lorsqu’elle prétend œuvrer dans des domaines qui lui sont en fait inaccessibles ou pour lesquels elle n’a pas de légitimité. Comment expliquer, en effet, que la raison soit capable de soutenir des thèses totalement opposées, qu’un esprit soit capable par exemple de produire une démonstration de l’existence de Dieu, tandis qu’un autre pourra prouver le contraire ? Partant de ce constat, Kant souligne ce qu’il appelle les antinomies de la raison : la raison peut être contradictoire. Avant de laisser la raison rendre raison des choses de façon illimitée, Kant propose au contraire d’étudier la raison elle-même et de chercher les conditions de possibilité selon lesquelles on peut ou ne peut pas penser correctement tel ou tel domaine. Il est indispensable de savoir à quelles conditions la raison peut produire un jugement vrai et objectif. Pour Kant, elle peut le faire lorsqu’elle se penche sur des objets sensibles, par exemple les objets de la nature, mais non lorsqu’elle étudie des concepts détachés du sensibles, par exemple les concepts métaphysiques que sont Dieu, l’âme ou le monde. La raison ne peut donc pas rendre raison des objets de la métaphysique. Elle est par contre capable de rendre raison d’elle-même, c'est-à-dire de déterminer comment elle fonctionne et d’en déduire dans quels domaines elle est légitime.

Kant montre aussi que la raison n’est pas uniquement spéculative, c'est-à-dire se rapportant à la sphère de la connaissance et de l’explication, mais également pratique, concernant la détermination morale de l’action. Dans sa dimension pratique, la raison ne se contente pas de chercher à expliquer, mais elle tente également de trouver la cohérence des choses ou des actions. Si la raison rend raison de ce qu’elle prend pour objet, ce n’est pas uniquement sur le mode logique et clos de l’explication et du raisonnement, mais également sous la forme de la réflexion. En effet, la raison est également la faculté d’interroger et non seulement de répondre à des questions, la capacité à soulever des problèmes et à douter, autant de démarches mises en œuvre par la philosophie. C’est donc également sous la forme de la recherche de sens et d’une réflexion qui ne cherche pas à figer les choses dans une explication que la raison peut rendre raison.

Si la raison ne peut rendre raison de tout, elle peut cependant chercher les limites de son action. Elle peut ainsi déterminer jusqu’à quel point elle doit entrer en jeu. Plus encore, elle peut s’interroger sur la pertinence qu’il y a à rendre raison de certaines choses et conclure dans certains cas que ce n’est pas approprié. On voit que la raison n’est pas seulement un ensemble de principes logiques directeurs de la connaissance et de l’action mais aussi un principe de réflexion, de remise en cause et de sens. Rendre raison, y compris par la raison, ne signifie pas seulement expliquer ou démontrer mais également chercher une cohérence et donner du sens : il ne s’agit pas seulement de faire de nous des êtres rationnels mais également des êtres raisonnables.