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Sujet bac S - Annale philosophie 2019 - Corrigé - Sujet 3
Fiche annale

Corrigés proposés par L’Étudiant.

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3e sujet

Expliquez le texte suivant :

La science a beaucoup d'ennemis déclarés, et encore plus d'ennemis cachés, parmi ceux qui ne peuvent lui pardonner d'avoir ôté à la foi religieuse sa force et de menacer cette foi d'une ruine totale. On lui reproche de nous avoir appris bien peu et d'avoir laissé dans l'obscurité incomparablement davantage. Mais on oublie, en parlant ainsi, l'extrême jeunesse de la science, la difficulté de ses débuts, et l'infinie brièveté du laps de temps écoulé depuis que l'intellect humain est assez fort pour affronter les tâches qu'elle lui propose. Ne commettons-nous pas, tous tant que nous sommes, la faute de prendre pour base de nos jugements des laps de temps trop courts ? Nous devrions suivre l'exemple des géologues. On se plaint de l'incertitude de la science, on l'accuse de promulguer aujourd'hui une loi que la génération suivante reconnaît pour une erreur et remplace par une loi nouvelle qui n'aura pas plus longtemps cours. Mais ces accusations sont injustes et en partie fausses. La transformation des opinions scientifiques est évolution, progrès, et non démolition. Une loi, que l'on avait d'abord tenue pour universellement valable, se révèle comme n'étant qu'un cas particulier d'une loi (ou d’une légalité) plus générale encore, ou bien l'on voit que son domaine est borné par une autre loi, que l'on ne découvre que plus tard ; une approximation en gros de la vérité est remplacée par une autre, plus soigneusement adaptée à la réalité, approximation qui devra attendre d'être perfectionnée à son tour. Dans divers domaines, nous n'avons pas encore dépassé la phase de l'investigation, phase où l'on essaie diverses hypothèses qu'on est bientôt contraint, en tant qu'inadéquates, de rejeter. Mais dans d'autres nous avons déjà un noyau de connaissances assurées et presque immuables.

FREUD, L’Avenir d’une illusion (1927).

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Thème, thèse et problème

Dans ce texte, Freud interroge les arguments des « ennemis » de la science qui sont, selon lui, nombreux, déclarés ou cachés. Ils reprochent à la science certes d’avoir détruit la foi en des « vérités », en un dogme (ici la « foi religieuse ») mais surtout de n’avoir rien construit de solide en contrepartie laissant finalement les hommes sinon dans le même obscurantisme auquel certains associaient la foi du moins dans « l’obscurité » et « l’incertitude ». Et l’argument principal de ses ennemis de la science est le renouvellement des théories scientifiques qu’ils associent à une « démolition » qui ne permet donc d’établir rien d’« assuré » et d’« immuable ».
En somme, la science aurait détruit la religion et la foi en une vérité possible pour laisser les hommes dans le doute et l’ignorance. Freud soutient que cette critique de la science est « injuste » et « en partie fausse » et qu’au contraire ce renouvellement est un progrès, un perfectionnement de l’approximation de la vérité que permet la science. Le problème est donc de savoir si le renouvellement des théories scientifiques peut faire douter de la valeur de la connaissance scientifique et de la possibilité de la science d’accéder à une vérité. Peut-on faire confiance à la connaissance scientifique et en sa capacité à approcher la vérité ?

Mouvement du texte et idées principales

Le texte s’ouvre lignes 1 à 4 sur l’opposition classique entre science et foi, la science y est donc présentée comme celle qui a détruit la foi religieuse. On pourrait s’étonner de cela car si la science a remis en question le discours religieux concernant certaines explications de la nature, elle a exclu de son domaine la question des fins premières et dernières, le champs de la morale et la question de l’existence de Dieu, pour se contenter de l’observation des phénomènes observables et de l’établissement de leurs relations invariables. Mais il est vrai qu’avec la science qui a été souvent en opposition avec les institutions religieuses, on est passé de l’état théologique à l’état positif comme le dit Auguste Comte avec de nouvelles exigences et de nouveaux fondements de la connaissance.
On peut d’autant plus s’en étonner sachant que Freud associe la foi religieuse à une illusion, voire une névrose. Mais on comprend que le principal reproche fait à la science n’est pas là, on lui reproche surtout de ne pas avoir beaucoup appris aux hommes (lignes 3/4).
À partir de la ligne 4 (« Mais… »), Freud va critiquer cette accusation en deux temps d’abord par un argument temporel puis par un argument concernant le développement même de la connaissance scientifique.

Lignes 4 à 10, il considère que cette critique de la science ne prend pas en compte le temps. Il invite à prendre pour exemple les géologues qui sont sur une échelle en milliers d’années. La science a vraiment explosé au XVIIe siècle alors que les religions sont apparues il y a des milliers d’années. La science est donc très récente.
On ne peut lui reprocher de n’avoir pas encore mis à jour toutes les lois de la nature. L’idée même de lois de la nature est apparue avec Galilée. La science progresse par correction, il lui faut du temps pour progresser vers la vérité.

Lignes 10 à la fin, il revient sur le développement de la connaissance scientifique elle-même. Certes la science progresse par révolution, en corrigeant ses erreurs. Le texte de Freud date des années trente et elles sont le théâtre de la révolution quantique à laquelle les scientifiques eux-mêmes résistaient, Einstein en tête présupposant que « Dieu ne joue pas aux dés ».
Mais comme l’explique aussi Popper avec sa théorie du falsificationnsime, la science en falsifiant les théories corrige les erreurs et offre des approximations de plus en plus précises permettant de rendre compte de manière de plus en plus précise du réel et de ses lois.
Chaque correction permet d’affiner la théorie mais un corps théorique demeure, le cœur du tissu qui vient se frotter à chaque fois au réel selon la métaphore de Quine. La physique quantique au plan microscopique ne remet pas en question la physique de Newton concernant le plan macroscopique.

Ce texte pouvait cependant donner lieu à une interrogation sur le statut de la vérité en science. Les théories scientifiques correspondent-elles vraiment au réel ? Idée d’une objectivité forte de la science et d’une théorie reflet de la réalité. Ou ne sont-elles qu’une bonne description de la réalité ?
Point de vue d’Einstein avec sa métaphore de la montre fermée qui condamne le scientifique à s’efforcer de décrire de mieux en mieux ce qui lui apparaît de la réalité. On pouvait aussi faire référence à la notion de vérité pragmatique chez James ou de vérité technique chez Russell. On pouvait aussi s’interroger sur la nature des révolutions scientifiques, peut-être sont-elles plus radicales que ce que soutient ici Freud ?
Les analyses de Kuhn sur la notion de paradigme pouvaient être ici éclairantes et un bon élément critique.