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Strophes pour se souvenir, de Louis Aragon

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Sujet de type brevet :

Utiliser l’art pour faire passer un message, pour faire prendre conscience aux hommes d’une situation particulière, pour leur ouvrir les yeux… Voilà l’ambition développée par de nombreux poètes.

Après une lecture attentive du texte, vous rédigerez une réponse argumentée à chacune des questions suivantes.

  • À qui le poète s’adresse-t-il dans les quatre premières strophes ? Quel est le terme qui permet de l’affirmer ?
  • À quoi fait référence la deuxième strophe ? Expliquez les propos tenus ici par le poète.
  • Pourquoi une partie du texte se retrouve-t-elle écrite en italique ? À quoi correspond-elle ? Développez son message.
  • Quel est l’impact laissé sur le lecteur par la dernière strophe ? Quelle figure de style utilise le poète pour renforcer son message ?

Le poème est un hommage à un groupe de vingt-trois résistants, tous d’origine étrangère, qui furent exécutés par la Gestapo en 1944. L’annonce de cette exécution avait été faite par une affiche restée célèbre, connue sous le nom d’affiche rouge. il s’agissait d’un bel exemple de propagande qui les présentait comme des traîtres en lieu et place des libérateurs qu’ils étaient vraiment. Ce poème est empreint de solennité, puisqu’il s’agit ici d’effectuer un devoir de mémoire en même temps que de rendre hommage au courage de ces hommes qui sont morts pour la liberté.

« Strophes pour se souvenir »

« Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant »

Louis Aragon, « Strophes pour se souvenir », 1955

À qui le poète s’adresse-t-il dans les quatre premières strophes ? Quel est le terme qui permet de l’affirmer ?

C’est la première énigme du texte. Le tout premier mot du poème est un pronom personnel, la deuxième personne du pluriel : « vous ». On pourrait penser que ce « vous » désigne le lecteur, que c’est une sorte d’apostrophe à notre égard…

Mais le contexte général du poème livre très rapidement la clé de l’énigme : si l’on observe le quatrième vers du poème, à savoir « vous vous étiez simplement servis de vos armes » ; et surtout le sixième où l’on peut lire « vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes », on comprend que le texte s’adresse directement à ceux auxquels il est censé rendre hommage, c’est-à-dire aux résistants de l’affiche rouge.

  • Le troisième vers, qui précise « onze ans déjà » vient corroborer cette thèse : l’affiche rouge date en effet de 1944, et le texte d’Aragon de 1955.

Mais surtout, il y a un mot dans la première strophe qui apparaît immédiatement : il s’agit du terme de « Partisans ». Aragon nous dit que la mort ne peut éblouir ces fameux partisans… Ce mot désigne donc les résistants.

Aragon n’a donc pas écrit ce texte pour parler aux lecteurs, mais bien aux résistants dont il est question. C’est sa façon de leur rendre hommage, de les remercier pour cette vie qu’ils ont donné. On accède donc, à travers ce texte, à une sorte de discussion privée entre un poète et ces fantômes : la poésie est ce qui les ramène finalement à la vie, le temps d’un chant à leur gloire.

À quoi fait référence la deuxième strophe ? Expliquez les propos tenus ici par le poète.

Cette deuxième strophe est une sorte de commentaire de l’affiche en elle-même. Elle parle des « portraits / Noirs de barbe et de nuit » des résistants, représentés pour le coup comme des « hirsutes menaçants ».

C’est exactement ce que faisait cette affiche, qui était un outil de propagande nazie : elle montrait les résistants sous un jour pour le moins obscur, à l’aide de photos assombries, qui dessinaient presque des ombres inquiétantes sous les sourcils froncés des sujets.

Cette obscurité des regards était appuyée par la couleur dominante de l’affiche, le rouge vif, qui « semblait une tâche de sang ». Ce rouge laisse donc sous-entendre que ces résistants auraient du sang sur les mains.

Enfin, les noms « difficiles » à « prononcer » dont parle Aragon font référence aux origines étrangères de ces combattants. Leurs noms étaient en effet bien mis en avant par l’affiche, pour éveiller la crainte de l’autre dans le cœur des gens. C’est d’ailleurs la conclusion de cette strophe, dans laquelle Aragon réaffirme le but de cette affiche qui était de créer « un effet de peur sur les passants ».

  • Cette représentation peu flatteuse du groupe de résistants, sur cette affiche de propagande, est contrebalancée par l’image élogieuse qu’en fait Aragon au sein de ses vers, qui vont donc au-delà du simple hommage pour chercher à rétablir la vérité et rendre justice à ces hommes morts pour la France.

Pourquoi une partie du texte se retrouve-t-elle écrite en italique ? À quoi correspond-elle ? Développez son message.

L’emploi de l’italique n’est pas anodin, puisqu’il était voulu par le poète. Tout au long du texte, Aragon fait le choix de ne pas porter la moindre ponctuation à ses vers. Pas de point, ni de virgule, ni même de guillemets. Cette seconde partie du poème reprend les dernières paroles d’une des victimes. Le premier vers en italique est d’ailleurs précédé par : « Et c’est alors que l’un de vous dit calmement ». Normalement, dans une dictée par exemple, les paroles au discours direct seraient entre guillemets. Mais ici, la ponctuation est inexistante, sans doute pour laisser aux mots toute leur importance. On laisse donc au lecteur le soin de poser son souffle comme il l’entend, comme il le sent. Et de se laisser emporter par l’émotion.

Ce passage en italique se révèle extrêmement émouvant en ce qu’il nous expose les dernières paroles d’un condamné qui souhaite « Bonheur à tous ceux qui vont survivre » et qui précise qu’il meurt « sans haine » pour « le peuple allemand ». Alors que le sujet est des plus graves, qu’il aurait été facile de crier à l’injustice, à la vengeance, le poète décide de faire parler ses sujets de « Bonheur », un terme qu’il répète deux fois dans le même vers, en prenant soin de laisser la majuscule sur la première lettre, comme pour réaffirmer toute l’importance de ce mot.

La reprise anaphorique de cet « adieu », qui revient quatre fois en seulement deux vers, les vers 21 et 22, représente l’une des clés majeures du poème : ce texte est aussi une façon pour nous de dire au revoir, ou plutôt justement « adieu » à ces formidables combattants.

On peut aussi y voir, résumé en quelques mots, l’essence de notre monde selon Aragon : « la peine et le plaisir » ; « les roses » ; « la vie » ; « la lumière et le vent ».

  • C’est tout cela que le résistant quitte au moment de se faire exécuter. C’est aussi tout cela que nous pouvons, nous, encore admirer. C’est « la beauté des choses » de notre monde, celui qu’ils nous ont laissé.

Quel est l’impact laissé sur le lecteur par la dernière strophe ? Quelle figure de style utilise le poète pour renforcer son message ?

La dernière strophe constitue une rupture dans cette rêverie, cette digression des discours. Le poète reprend la parole, on revient au présent, c’est-à-dire à l’année 1955, date d’écriture du texte. Aragon fait un dernier constat de ce sacrifice, en rappelant le nombre de ces résistants tombés pour la France lors de cette exécution : « vingt et trois ». D’ailleurs il insiste sur ce nombre, en le répétant cinq fois.

  • C’est ce que l’on appelle une anaphore : le nombre revient au début de chaque vers pour marquer une sorte d’incantation, comme un chant rituel qu’on lancerait en leur honneur, pour incruster leur vie dans nos mémoires.

L’impact sur le lecteur s’en retrouve augmenté : comme si l’on répétait une leçon qu’on essaie d’apprendre par cœur, ce nombre, vingt et trois, se grave en nous pour ne plus nous lâcher. À chaque vers une nouvelle description, jusqu’à ce paradoxe final marquant l’avant-dernier vers : « amoureux de vivre à en mourir ». Cette formulation renvoie directement à l’aspect absurde de leur exécution, en même temps qu’elle chante la beauté de ce pourquoi ils se sont sacrifiés : la vie, celle des autres, celle du poète, des lecteurs.

Conclusion :

Ce poème fait indubitablement partie de ces œuvres qui nous interpellent et s’incrustent en nous. Ici, la poésie ne chante pas simplement la beauté du monde : elle réveille les consciences, force le souvenir et rend compte de la chance que l’on a d’être en vie. Parce que c’est le souvenir, et lui seul, qui peut nous permettre d’avancer comme il se doit.

Quand le poète écrit : « marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent », c’est une véritable leçon de vie qu’il nous donne. Une leçon de vie que l’on doit au courage de ces hommes, qui nous rappellent par leur sacrifice, par leur mort, ce que c’est que d’être véritablement vivant.