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Témoigner par la plume - extrait de L’écriture ou la vie, de Jorge Semprun

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Sujet de type brevet :

Voici quatre questions type brevet auxquelles vous devrez répondre.

  • Au début du texte, le narrateur avance qu’une question « s’impose d’elle-même ». Quelle est cette question ? Expliquez son sens, en développant bien votre réponse.
  • Quels sont les différents sens que semble avoir le mot « artifice » dans ce texte ? Dans cette situation, quelles dérives ce mot pourrait-il entraîner ?
  • Dans la phrase « Écoutez, les gars ! », quels sont le temps et le mode du verbe ? Quelle importance ont-ils, dans ce contexte ?
  • Que remarquez-vous d’étonnant dans les expressions « vérité peu crédible » et « l’imagination de l’inimaginable » ?

Dans cet extrait, Jorge Semprun raconte son expérience des camps pendant la Seconde Guerre mondiale. Le passage se situe vers la fin de cette guerre : le camp de Buchenwald vient d’être libéré. Le problème est que, comme après n’importe quel traumatisme, les anciens prisonniers se retrouvent plus ou moins désemparés. Ils se demandent alors ce qu’il leur faudra raconter en rentrant chez eux.

« – Nous étions en train de nous demander comment il faudra raconter pour qu’on nous comprenne. Je hoche la tête, c’est une bonne question : une des bonnes questions. – Ce n’est pas le problème, s’écrie un autre, aussitôt. Le vrai problème n’est pas de raconter, quelles qu’en soient les difficultés. C’est d’écouter… Voudra-t-on écouter nos histoires, même si elles sont bien racontées ? Je ne suis pas le seul à me poser cette question. Il faut dire qu’elle s’impose d’elle-même. Mais ça devient confus. Tout le monde a son mot à dire. Je ne pourrai pas transcrire la conversation comme il faut, en identifiant les participants. – Ça veut dire quoi, « bien racontées » ? s’indigne quelqu’un. Il faut dire les choses comme elles sont, sans artifices ! C’est une affirmation péremptoire qui semble approuvée par la majorité des futurs rapatriés présents. Des futurs narrateurs possibles. Alors, je me pointe, pour dire ce qui me paraît une évidence. – Raconter bien, ça veut dire : de façon à être entendus. On n’y parviendra pas sans un peu d’artifice.Suffisamment d’artifice pour que ça devienne de l’art ! Mais cette évidence ne semble pas convaincante, à entendre les protestations qu’elle suscite. Sans doute ai-je poussé trop loin le jeu de mots. Il n’y a guère que Darriet qui m’approuve d’un sourire. Il me connaît mieux que les autres. J’essaie de préciser ma pensée. – Écoutez les gars ! La vérité que nous avons à dire – si tant est que nous en ayons envie, nombreux sont ceux qui ne l’auront jamais ! – n’est pas aisément crédible… Elle est même inimaginable… Une voix m’interrompt, pour renchérir. – Ça, c’est juste ! dit un type qui boit d’un air sombre, résolument. Tellement peu crédible que moi-même je vais cesser d’y croire dès que possible ! Il y a des rires nerveux, j’essaie de poursuivre. – Comment raconter une vérité peu crédible, comment susciter l’imagination de l’inimaginable, si ce n’est en élaborant, en travaillant la réalité, en la mettant en perspective ? Avec un peu d’artifice, donc ! »

Jorge Semprun, L’écriture ou la Vie, 1994

Le narrateur avance qu’une question « s’impose d’elle-même ». Quelle est cette question ? Expliquez son sens, en développant bien votre réponse.

Dans « Je ne suis pas le seul à me poser cette question. Il faut dire qu’elle s’impose d’elle-même. » l’adjectif démonstratif « cette » indique qu’il s’agit de la question qui est posée juste avant :

  • « Voudra-t-on écouter nos histoires, même si elles sont bien racontées ? »

Il y a deux propositions distinctes dans cette question :

  • une proposition principale : « voudra-t-on écouter nos histoires », qui pose le problème de l’audience, du public. En d’autres termes : les gens seront-ils d’accord pour écouter ? Il est en effet, parfois, des histoires que l’on ne veut pas connaître. Tout le problème est donc là : cette histoire, celle des camps de concentration donc, se révèle si horrible qu’il apparaît possible aux anciens prisonniers qu’il ne se trouve personne pour les écouter ;
  • une proposition subordonnée circonstancielle d’hypothèse : « même si elles sont bien racontées » émet l’éventualité d’un contexte.

Toute la question est donc là : une histoire « bien racontée » a-t-elle plus de chances de trouver un auditoire ? Par « bien raconter », Jorge Semprun entend en y mettant les formes, peut-être en modifiant ou ajoutant certaines choses, ce qui serait transformer la vérité brute et donc, en quelque sorte, mentir.

Quels sont les différents sens que semble avoir le mot « artifice » dans ce texte ? Dans cette situation, quelles dérives ce mot pourrait-il entraîner ?

Un artifice est ce qui sert à déguiser, à tromper. Mais un sens ancien l’assimile à l’art ou encore l’habileté.

  • Le mot est donc ambigu.
  • Lorsque, dans le texte, l’un des ex-prisonniers proclame, de manière indignée : « Il faut dire les choses comme elles sont, sans artifices ! », on comprend qu’il fait évidemment référence au mensonge. Pour lui, la vérité doit être dite crue, et tant pis si elle n’est pas belle. La vérité est pour lui unique, et y ajouter « des artifices » reviendrait à la travestir, et donc à mentir.
  • Mais ce n’est pas l’avis du narrateur : pour lui, raconter les choses exactement comme ils les ont vécues, ça ne peut pas marcher : ça ne peut pas intéresser les gens, parce que cette « vérité », justement, est « peu crédible », comme il le précise à la fin du texte. Pour lui, il faut donc y ajouter « un peu d’artifice », afin que cette histoire « devienne de l’art ».

On est ici dans la problématique centrale de cette séquence, qui est de savoir si l’art peut permettre de mieux aborder l’Histoire. L’Histoire brute peut se révéler austère, peu passionnante : des dates, des faits, mais pas d’émotion.

  • Cette émotion, c’est justement l’artifice que veut rajouter le narrateur, qui lui permettra de mettre la réalité « en perspective ». Un bon roman retranscrivant l’horreur des camps permettra de mieux comprendre cette situation qu’un simple livre d’Histoire. C’est ce qu’essaie de faire comprendre le narrateur aux autres prisonniers.

Mais se pose alors la question des dérives éventuelles : si l’artifice rend la chose plus intéressante, il peut aussi la rendre mensongère. La dérive serait donc de trop vouloir rajouter d’artifices, et de finir par travestir la vérité, simplement pour avoir voulu la rendre plus attrayante, simplement pour avoir voulu être écouté.

Dans la phrase « Écoutez, les gars ! », quels sont le temps et le mode du verbe ? Quelle importance ont-ils, dans ce contexte ?

« Écoutez, les gars ! » est au présent (c’est le temps) de l’impératif (c’est le mode).

  • Celui qui parle ordonne à son auditoire de l’écouter. Le choix de ce mode est certainement lié au contexte du récit : les personnages se demandent depuis le début si des gens voudront bien écouter leur histoire.

Tout est ici affaire de communication, et on le voit, même entre les prisonniers. Tout le monde veut parler, et personne ne s’écoute. « Ça devient confus », nous dit le narrateur. Cet impératif dénote donc cette volonté d’être entendu. Il y a un véritable besoin, pour ces prisonniers, de raconter leur histoire, d’où la colère que l’on peut sentir sous-jacente à l’emploi de cet impératif.

  • Cette vérité, aussi inconcevable soit-elle, doit être dite.

Que remarquez-vous d’étonnant dans les expressions « vérité peu crédible » et « l’imagination de l’inimaginable » ?

La vérité à transmettre est définie par le narrateur au moyen de termes ambivalents : « une vérité peu crédible » et « l’imagination de l’inimaginable ».

  • Ce sont deux oxymores, c’est-à-dire la juxtaposition de deux termes en apparence contradictoires.

Ces oxymores rendent donc parfaitement compte de la réalité de l’expérience vécue par les anciens prisonniers, une expérience presque impossible à retranscrire tant elle semble avoir dépassé les limites du concevable. D’où la nécessité, pour le narrateur, de passer par le filtre de « l’artifice ».

Conclusion :

Comme on vient de le voir, ce texte lance un débat essentiellement argumentatif autour de la question de la vérité. Lorsque celle-ci se trouve au-delà de tout entendement, comment réussir à la retranscrire correctement, comment se faire comprendre et écouter, comment témoigner ? C’est là que l’art peut entrer en jeu, et rendre accessible un récit pourtant « inimaginable ». C’est donc par le biais de l’artifice, avec toutes ses ambiguïtés, que l’on peut tenter de rendre cette expérience accessible à tout un chacun. Mais c’est un procédé risqué : il ne faut pas pour autant tomber dans les dérives de la déformation, qui reviendrait finalement à travestir la vérité, et donc à mentir.