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Alcools, Guillaume Apollinaire
Fiche de lecture

Contexte

Alcools paraît en pleine période d’agitation intellectuelle et artistique que suscitent les mouvements d’avant-garde dans les arts plastiques (cubisme), la musique et la littérature (surréalisme). Dans son recueil résolument moderne qui s’étale sur une quinzaine d’années d’élaboration (des poèmes sont d’abord publiés dans des revues), Apollinaire joue entre tradition et explosion des formes et des langages, offrant au lecteur une poésie expérimentale qui explore différents aspects (de l’élégie, qui est un court poème mélancolique, au vers libre).

Alcools se présente comme le manifeste d’un esprit novateur qui mêle formes, tons et genres. On peut noter la suppression presque totale de ponctuation, une harmonie recherchée entre le moderne et le classique, une inspiration symboliste et cubiste. Cette structure poétique moderne contribue à servir de modèle pour la nouvelle génération surréaliste.

Guillaume Apollinaire

1913

Alcools

Genre

Poésie

Personnages

Le poète : Le « mal-aimé » symbolise la figure du poète. Il y a une part autobiographique dans l’œuvre d’Apollinaire, notamment avec les poèmes amoureux et la déception qui découle de cet amour insatisfait.

Les femmes aimées : Annie Playden et Marie Laurencin.

Les dieux : Ils se dégradent au fur et à mesure des strophes. De divins et immortels, ils deviennent des êtres normaux semblables aux hommes, jusqu’à perdre tous leurs attributs divins et leur immortalité :

« Beaucoup de ces dieux ont péri
C’est sur eux que pleurent les saules »

Paris : Ville divinisée sous la Révolution par le biais de ses sacrifices :

« Partagez-vous nos corps comme on rompt des hosties ».

Dieux et déesses grecs : Zeus, Athéna, Hermès, Amphion, Pan, Aphrodite

Des héros : * Ulysse revient dans son pays après un long voyage et trouve le monde qu’il a laissé fidèle à son départ ;

  • Le roi Sacontale retrouve lui aussi sa femme toujours autant amoureuse ;

  • Orphée  : présent dans « le Larron » ; « Poème lu au mariage d’André Salmon » ; « Fiançailles IV » ;

  • Icare présent dans « Zone » ; « Fiançailles III » ;

  • Les Amazones (« Zone »).

Des créatures mythiques : * Les amoureuses ont des regards assimilés aux Sirènes, dont le poète est victime. Mais peu à peu, les sirènes, qui apparaissent en premier lieu avec leurs pouvoirs maléfiques, finissent faibles et fragiles ;

  • Le Phénix (oiseau mythique qui apparaît dans le « Mal-Aimé »), devient un symbole du poète aspirant à un renouvellement ;

  • Le Sphinx (« Brasier III ») ;

  • Les elfes ;

  • Les génies  : ils symbolisent les forces de la nature ;

  • Les cygnes mourants (où vient se nicher l’âme musicale d’Apollon) ;

  • L’Hydre (serpent à sept têtes qui repoussent sitôt coupées) ;

  • Les Centaures.

Thèmes

L'alcool : C’est une référence qui donne son titre au recueil, au pluriel, et un thème qui revient :

  • par l’évocation des brasseries, des tavernes, des auberges ;
  • par des références littérales à l’alcool et à son ivresse (« Zone », « Vendémiaire ») ;
  • en évoquant les vignes rhénanes ;
  • comme désir de consommer la vie et où la soif devient synonyme de curiosité et d’enthousiasme ;
  • comme recherche d’un paroxysme ;
  • comme images poétiques « Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme » (« Nuit Rhénane »).

Le monde moderne et la ville : Ils sont exprimés par la beauté, l’ambiguïté (entre exaltation et désespoir, angoisse et émerveillement), la Tour Eiffel, les bruits, les cafés, l’électricité, la lumière, les quartiers populaires, l’énergie d’une ville, et sont célébrés par le poète.

La ville est un lieu de création continuelle qui permet le contact et l’échange, un lieu où s’élabore la culture, où les passions des hommes se jouent, où les mœurs se transforment. Elle est une caractéristique majeure de la société contemporaine. En tant que voyageur, le poète déambule dans plusieurs villes comme  :

  • Londres (la brume) avec « La Chanson du mal-Aimé » ;
  • Prague (l’horloge du quartier juif) avec « Zone » ;
  • Paris avec « Le Pont Mirabeau », « Poème lu au mariage d’André Salmon », « Zone », « Le Voyageur » ;
  • ainsi que des villes de provinces françaises.

L'amour (malheureux) : Entre quête sentimentale, amours impossibles, amour insatisfait, déception, le poète puise dans sa vie personnelle et songe à Annie Playden et à Marie Laurencin.

« J’ai pensé à ces rois heureux /Lorsque le faux amour et celle / Dont je suis encore amoureux / Heurtant leurs ombres infidèles /Me rendirent si malheureux ».

L’amour d’Alcools est celui du mal-aimé rongé par les blessures, le poison, la douleur, le souvenir mélancolique.

Les voyages : Le poète se présente comme un voyageur solitaire qui parcourt villes et pays (Angleterre, Allemagne, France, République Tchèque) et qui partage ses souvenirs entre lyrisme et pathétique. Il évoque ainsi ses rencontres avec les exilés de toutes sortes entre émigrants, matelots, prostituées, bohémiens et tous ces laissés pour compte de la vie moderne.

Les femmes : Il s’agit des femmes aimées et infidèles, mais aussi des femmes rencontrées pendant les voyages. Le poète les identifie aux Sirènes (merveilleuses et maléfiques) et chante leur beauté, leurs « yeux de fées » et leur puissance de séduction dans :

  • « La Chanson du Mal-Aimé » ;
  • « Nuit rhénane » ;
  • « La Dame » ;
  • « Mai » ;
  • « La Loreley » ;
  • « Les Colchiques » ;
  • « Marie » ;
  • « Le Pont Mirabeau » ;
  • « L’Adieu » ;
  • « Signe » ;
  • « Les Femmes » ;
  • « Les poèmes rhénans ».

La mort et la fuite du temps : Ce sont deux thèmes corollaires et omniprésents dans le recueil :

  • La mort et la renaissance sont présents :
  • à travers le symbole des saisons ;
  • l’automne, présage de mort, avec « Signe », « Loreley », « Automne », « Rhénane d’automne », « Automne malade », « Colchiques » ;
  • l’hiver, qui symbolise la mort accomplie que l’automne annonce ;
  • à travers le symbole du Phénix ;
  • à travers le symbole de l’eau de la noyade (« Chanson ») et l’eau qui coule : « Le Pont Mirabeau » ;
  • à travers le symbole du soleil.

Un écroulement et une fuite du temps inexorable sont représentés par :

  • une rupture brutale occasionnée par la mort ;
  • le souvenir et son rôle après la mort ;
  • la mort violente ou tragique des têtes coupées de « Zone », « Brasier », « L’Émigrant de Lander Road » et « Fiançailles ».

De nombreux autres poèmes sont représentatifs de la mort : « Crépuscule », « Nuits rhénanes », « La maison des morts », « Merlin et la vieille femme », « Les Femmes », « La dame ».

La fuite du temps montre que tout passe et que la vie continue. Elle est le symbole du dépérissement des choses et de leur succession comme passent les saisons et comme passe l’eau du fleuve ramenant la nostalgie et les souvenirs (« Le Pont Mirabeau » évoque l’amour passé et le fleuve devient symbole de la fuite du temps, « L’Adrien », « Saltimbanques », « Cors de chasses »).

La renaissance poétique : Le souvenir douloureux est transformé en œuvre d’art et le poète, aussi mal-aimé qu’il soit, prend ses forces du Phénix et ne cesse d’incarner, par ses renaissances et sa volonté de vivre, un « esprit nouveau ». La sublimation poétique (même du quotidien) devient une délivrance. Des symboles forts marquent également cette idée de renaissance dans la poésie du recueil : le soleil, la lune, l’alcool, l’eau, la vie, l’ivresse, le martyre du christ. On retrouve cette idée de renaissance dans :

  • « Zone » ;
  • « La Chanson du Mal-Aimé » ;
  • « Nuit rhénane » ;
  • « Le Brasier » ;
  • « Fiançailles » ;
  • « Vendémiaire ».

Résumé

Les textes d’Alcools sont pour la plupart déjà publiés dans diverses revues. Le recueil fut d’ailleurs sous-titré « Poèmes 1898 – 1913 ». Par sa complexité structurelle et l’ambition du projet, l’ouvrage suit plus un désordre qu’un ordre chronologique ou bien établi des poèmes. On note un refus de l’ordre thématique et chronologique, un certain respect d’alternance entre textes longs et les textes courts, et entre classique et moderne, et un équilibre entre textes musicaux, picturaux et les textes populaires, symbolistes, cubistes. Son œuvre est admirée par les poètes surréalistes tels André Breton et Louis Aragon qui y voient la définition des normes de la poésie moderne. Apollinaire y mélange strophes pathétiques, tragiques, lyriques, satiriques, bouffonnes et épiques (ces dernières sont fortement présentes dans la transmission des vieilles légendes rhénanes et des chansons vulgaires).

On retrouve dans la structure complexe d’Alcools une logique interne. Et même si la présentation des poèmes ne respecte pas un ordre chronologique des évènements évoqués ni un ordre de création, le jeu subtil du poète fait de ruptures et d’équilibres, de contrastes et de fantaisies arrive à lier les différentes thématiques de cette composition.

On constate une structure à la fois circulaire et symétrique du recueil grâce au premier poème « Zone » (qui signifie « ceinture » en grec et qui donne ici l’idée de boucle). En effet, l’ouvrage commence à Auteuil : « Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied » et se termine au même endroit : « En rentrant à Auteuil j’entendis une voix ».

Dans Alcools, Apollinaire réunis les neufs poèmes rhénans inspirés par son séjour en Allemagne et partage ses souvenirs. On y retrouve :

  • une structure de poèmes d’inspiration amoureuse (dédiés à la jeune anglaise Annie Playden et à Marie Laurencin) se dessine et notamment un cycle de ruptures amoureuses qu’on retrouve dans les poèmes tels que « Mai », « Les Colchiques », « La Chanson du Mal Aimé », « Aubade chantée à Laetere », « Crépuscule », « La blanche neige », « Annie », « L’Adieu », « La tzigane », « Les cloches », « Un soir », « La Dame », « L’Émigrant de Landor Road » (pour Annie) et « Zone », « Le pont Mirabeau », « Marie », « Cors-de chasse », « Le Voyageur » (pour Marie) ;

  • des poèmes nostalgiques qui chantent l’être aimé et l’univers avec « Clotilde », « La maison des morts », « Autonome malade », « À la santé », « Les poèmes rhénans » ;

  • des poèmes qui incarnent plus précisément un esprit nouveau dans le genre poétique (dans leur esthétique ou dans leur appel au monde nouveau). Un ensemble qui renvoie aux différents poèmes dont les sujets traités échappent au réel en vue de chanter la poésie dans toute sa puissance : « La porte », « Signe », « Cortège », « Merlin et la vieille femme », « Le Larron », « L’Ermite », « Le brasier », « Clair de lune », « Vendémiaire ».

Citation

« À la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine

Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation »

« Zone »

« Je passais au bord de la Seine
Un livre ancien sous le bras
Le fleuve est pareil à ma peine
Il s’écoule et ne tarit pas
Quand donc finira la semaine »

« Marie »

« Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure »

« Le Pont Mirabeau »

« J’ai cueilli ce brin de bruyère
L’automne est morte souviens-t’en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps Brin de bruyère
Et souviens-toi que je t’attends »

« L’Adieu »