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Supplément au voyage de Bougainville, Denis Diderot
Fiche de lecture

Contexte

Ce conte philosophique n’a été publié qu’après la mort de Diderot et se présente, ainsi que l’indique son titre, comme une suite au Voyage autour du monde écrit par l’explorateur Bougainville. Ce Voyage, paru en 1771, décrit les contrées lointaines encore inconnues des Européens. Son analyse de la société tahitienne, si différente du vieux monde, avait frappé ses contemporains. La découverte de nouvelles civilisations et de nouvelles cultures est le point de départ de la réflexion morale de Diderot.

Le Supplément est un dialogue entre deux personnages, A et B. On retrouve ici la forme du dialogue, que Diderot avait déjà expérimenté dans Le Neveu de Rameau, et qui permet d’allier une écriture rapide et légère à une réflexion philosophique.

Denis Diderot

1772

Supplément au voyage de Bougainville

Genre

Conte philosophique

Personnages

B : Lecteur de Bougainville.

A : Ami de B auquel il raconte le voyage de Bougainville.

Orou : Sage otaïtien, porteur d’une tradition, il est conscient des dangers que représentent les Européens pour sa civilisation.

L’aumônier : Religieux européen, il est fait de contradictions qui trouveront peut-être leur résolution en Otaïti.

Thèmes

L’opposition entre deux sociétés : Le grand intérêt de ce texte est de proposer une comparaison entre la société dite civilisée et une société prétendument sauvage. Diderot reprend une réflexion entamée par Montaigne qui renverse la hiérarchie des valeurs proposée par l’Occident. Grâce au déplacement du voyage, ce n’est plus l’otaïtien qui représente la nouveauté curieuse et intrigante, mais au contraire l’européen, sous les traits de l’aumônier qui est une source d’étonnement pour les autochtones. Grâce à ce déplacement, la société dans laquelle vit le lecteur et qui lui a probablement toujours semblé aller de soi lui apparaît sous un angle nouveau et étranger. Sont alors pointées les incohérences et les contradictions des civilisations européennes.

La morale et la politique : Au-delà de ce comparatisme culturel, Diderot élabore une réflexion philosophique portant sur la morale et sur la politique. L’une des grandes questions soulevées par ce texte porte sur l’étendue de la morale : est-elle relative ou universelle ? Le bien et le mal sont-ils des valeurs purement culturelles ? Il cherche également ce qui constitue le fondement d’une société et sur quelles lois naturelles s’ancre une communauté politique.

Le dialogue : La forme de ce dialogue est aussi riche que la réflexion qu’elle porte. Les deux interlocuteurs du début laissent place à deux autres personnages, l’aumônier et Orou, dans un jeu de récits enchâssés et croisés. Ce double jeu de dialogue relance l’autre dialogue, celui que Diderot tisse avec le livre de Bougainville.

Résumé

Chapitre I - Jugement du voyage de Bougainville

Au cours d’une discussion, A et B évoquent le livre de Bougainville que B est en train de lire. A n’a pas lu cet ouvrage que B lui décrit. Il raconte ainsi le voyage de Bougainville, il parle d’Aotourou, un otaïtien qui accompagna Bougainville jusqu’à Paris, et de la « vie sauvage » des Otaïtiens que B compare aux mœurs européennes, si différentes.

B propose ensuite à A de lire un passage du Voyage concernant l’adieu que fit le chef d’une île aux voyageurs.

Chapitre II - Les adieux du vieillard

À l’arrivée des Européens, ce vieillard s’était enfermé chez lui. Lorsque ceux-ci s’en vont, le vieillard tient un discours dans lequel il déclare qu’il faut se lamenter lorsqu’ils arrivent et non lorsqu’ils partent. Il reproche à Bougainville d’avoir introduit les vices européens chez eux, dévalorise la prétendue civilisation européenne et souhaite aux navires de couler.

Chapitre III - Entretien de l’aumônier et d’Orou

L’otaïtien Orou loge un aumônier. Après le repas, Orou propose à l’aumônier de choisir entre sa femme et ses trois filles afin que l’une d’entre elles devienne mère. L’aumônier refuse à cause de sa religion. S’en suit une discussion sur les rapports entre les hommes et les femmes dans la société otaïtienne, ainsi que sur la religion. Orou ne comprend pas les Européens, qui sont censés obéir à l’État et à Dieu, mais qui ne sont pas punis lorsqu’ils ne le font pas.

La conversation retourne à A et B qui parlent de miss Polly Baker, une femme qui a été de nombreuses fois enceinte sans être mariée. Elle a échappé à la punition prévue en renvoyant la culpabilité sur les hommes.

Chapitre IV - Suite de l’entretien de l’aumônier et d’Orou

L’aumônier et Orou poursuivent la comparaison de leurs cultures respectives. Il est notamment question d’inceste, d’adultère, de l’importance des enfants, de l’argent, des religieux. Orou ne comprend pas les obligations qui lient les moines.

L’aumônier finit par céder à la tentation que représentent les filles et la femme d’Orou.

Chapitre V - Suite du dialogue entre A et B

À leur tour, A et B comparent les sociétés d’Europe et d’Otaïti. Ils se rendent compte que beaucoup des principes auxquels ils tiennent ne sont pas naturels mais acquis. Il leur semble que l’homme sauvage est davantage dans le juste que l’homme civilisé : il faudrait en effet se rapprocher davantage des lois de la nature.

Citation

« A – Cette superbe voûte étoilée sous laquelle nous revînmes hier et qui semblait nous garantir un beau jour, ne nous a pas tenu parole.
B – Qu’en savez-vous ?
A – Le brouillard est si épais qu’il nous dérobe la vue des arbres voisins.
B – Il est vrai ; mais si ce brouillard qui ne reste dans la partie inférieure de l’atmosphère que parce qu’elle est suffisamment chargée d’humidité, retombe sur la terre ?
A – Mais si au contraire il traverse l’éponge, s’élève et gagne la région supérieure où l’air est moins dense et peut, comme disent les chimistes, n’être pas saturé ?
B – Il faut attendre.
A – En attendant, que faites-vous ?
B – Je lis.
A – Toujours ce voyage de Bougainville ?
B – Toujours. »

« OROU – Mais dis-moi donc pourquoi tu n’es pas vêtu comme les autres ? Que signifie cette casaque longue qui t’enveloppe de la tête aux pieds et ce sac pointu que tu laisses tomber sur tes épaules ou que tu ramènes sur tes oreilles ?
L’AUMÔNIER – C’est quel tel que tu me vois, je me suis engagé dans une société d’hommes qu’on appelle dans mon pays des moines. Le plus sacré de leurs vœux est de n’approcher d’aucune femme et de ne point faire d’enfants.
OROU – Que faites-vous donc ?
L’AUMÔNIER – Rien.
OROU – Et ton magistrat souffre cette espèce de paresseux, la pire de toutes ?
L’AUMÔNIER – Il fait plus, il la respecte et la fait respecter. »

« Veux-tu savoir en tout temps et en tout lieu ce qui est bon et mauvais ? Attache-toi à la nature des choses et des actions, à tes rapports avec ton semblable, à l’influence de ta conduite sur ton utilité particulière et le bien général. »

« Je ne sais quels sont ces personnages que tu appelles magistrats et prêtres, dont l’autorité règle votre conduite ; mais, dis-moi, sont-ils maîtres du bien et du mal ? Peuvent-ils faire que ce qui est juste soit injuste, et que ce qui est injuste soit juste ? Dépend-il d’eux d’attacher le bien à des actions nuisibles et le mal à des actions innocentes ou utiles ? Tu ne saurais le penser, car à ce compte il n’y aurait ni vrai ni faux, ni bon ni mauvais, ni beau ni laid, du moins que ce qu’il plairait à ton grand ouvrier, à tes magistrats, à tes prêtres. »