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Les Faux-Monnayeurs, un titre polysémique

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Introduction :

Le titre Les Faux-Monnayeurs peut paraître énigmatique, voire trompeur, car le lecteur qui s’attendrait à lire un roman policier serait vite déçu. Certes, il est bien question dans le roman d’un groupe de jeunes garçons s’adonnant au trafic de fausse monnaie ; mais cette intrigue n’est vraiment développée que dans la troisième et dernière partie. Il ne s’agit donc pas là de l’intrigue principale. Cela prouve que le titre ne fait pas seulement référence aux petites affaires de cette bande d’adolescents mais qu’il est polysémique et désigne, par métaphores, différentes sortes de « faux-monnayeurs ».

Nous allons donc étudier à quels types de personnages et de comportements ce titre renvoie. Nous commencerons par les faux-monnayeurs au sens propre du terme. Nous verrons ensuite qu’un personnage du roman est particulièrement visé par ce titre et qu’on peut rapprocher ce personnage d’un romancier célèbre. Enfin, nous passerons en revue ceux que Gide considère comme « faux », que ce soit de manière consciente ou bien malgré eux.

Le trafic de fausse monnaie

Le trafic de fausse monnaie est évoqué en partie II, chapitre 3 : Bernard sort de son « gousset » (petite poche d’un gilet ou d’une veste située au niveau des aisselles) une pièce de dix francs (monnaie de l’époque) qu’il jette sur la table pour la montrer à ses interlocuteurs : Sophroniska, Laura et Édouard. Il la tient d’un épicier qui a essayé de la lui faire passer pour vraie mais l’a finalement détrompé et la lui a vendue pour 5 francs. Cette pièce ne vaut en réalité que quelques sous (le sou est une division du franc).

En partie III, chapitre 5, au détour d’un dialogue entre Georges Molinier, Léon Ghéridanisol et Philippe Adamanti, lycéens résidant tous les trois dans la pension Vedel, le lecteur comprend qu’ils trempent dans ce trafic organisé par Strouvilhou, le cousin de Léon. C’est Georges qui se lance le premier pour écouler une pièce de 10 francs achetée 1 franc. Grâce à elle, il se paie un paquet de cigarettes de luxe.

Le système Strouvilhou est expliqué peu après : il s’agit d’encanailler des fils de bonne famille car si le trafic est découvert, les parents auront la volonté et le pouvoir d’étouffer l’affaire, d’autant plus que leurs fils détiendront des moyens de les « mouiller » : ainsi, Georges a déjà volé à son père, un magistrat, des lettres de sa maîtresse. Ce trafic est finalement mis en relation avec la « rosette jaune », même groupe de garçons participant à des orgies avec des prostituées dans un « salon de thé ». Mais aucune enquête n’a lieu. En effet, en partie III, chapitre 12, le juge d’instruction Profitendieu prévient Édouard que Georges, son neveu, est compromis et que les mineurs comme lui ne seront pas inquiétés s’ils mettent un terme à leurs activités (l’âge de la majorité est fixé, à l’époque, à 21 ans). Édouard fait lire à Georges un extrait de son roman pour l’avertir (partie III, chapitre 15).

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À retenir

Le roman n’est donc pas un roman policier.

Il aurait pu l’être cependant dès le début puisque les orgies sont évoquées en partie I, chapitre 2.
De plus, elles sont au centre d’une conversation entre monsieur (Childéric) Profitendieu, juge d’instruction et son collègue Oscar Molinier, magistrat. Cette orientation policière réapparaîtra donc à plusieurs reprises au cours du roman (par exemple en partie III, chapitre 1, dans la conversation entre Molinier et Édouard, son beau-frère) mais sera délaissée à chaque fois.

C’est finalement la mise en abyme qui permet à Gide d’expliquer le choix de ce titre. Ainsi, dans la partie II, chapitre 3, Laura, qui souhaite comprendre la signification du titre, demande à Édouard :

« Ces faux-monnayeurs, qui sont-ils ? »

Édouard répond qu’il n’en sait rien mais le narrateur corrige sa réponse :

« À vrai dire, c’est à certains de ses confrères qu’Édouard pensait d’abord, en pensant aux faux-monnayeurs ; et singulièrement au vicomte de Passavant. »

Ce passage révèle au lecteur de nouvelles significations du titre : les faux-monnayeurs peuvent être, notamment, des romanciers. Robert de Passavant en est le type même.

Robert de Passavant : le romancier faux-monnayeur

En partie I, chapitre 5, Lilian Griffith s’adresse à Robert de Passavant en ces termes :

« Vous avez toutes les qualités de l’homme de lettres : vous êtes vaniteux, hypocrite, ambitieux, versatile, égoïste […] Vous ne ferez jamais un bon romancier ».

Comme il le note dans son carnet (partie I, chapitre 8), Édouard porte lui aussi un jugement négatif sur Passavant. C’est son opportunisme qu’il rejette avant tout :

« Pour Passavant, l’œuvre d’art n’est pas tant un but qu’un moyen. Les convictions artistiques dont il fait montre ne s’affirment si véhémentes que parce qu’elles ne sont pas profondes ; nulle secrète exigence de tempérament ne les commande ; elles répondent à la dictée de l’époque ; leur mot d’ordre est : opportunisme. »

Alors qu’Édouard se livre à une recherche sincère sur la forme romanesque, Passavant écrit ce qui plaira à la jeunesse ; il suit les modes. Il représente donc une forme de superficialité et d’insincérité.

  • C’est un faux romancier.

Son nom n’est pas choisi au hasard : le nom commun « passavant » l’associe au commerce : un passavant est en effet un permis accordé par les douanes de faire circuler une marchandise. De plus, on entend dans « Passavant » celui qui cherche à « passer avant » tout le monde même s’il n’est « pas savant » et a plutôt tendance à voler les idées des autres.

Une preuve en est donnée dans le chapitre 6 de la section II. Dans une lettre adressée à Bernard, Olivier s’enthousiasme pour la culture de Passavant en sciences naturelles :

« Il a sur tout des opinions et des idées extrêmement originales. Je le pousse tant que je peux à écrire certaines théories tout à fait neuves qu’il m’a exposées sur les animaux marins des bas-fonds ».

Or le lecteur sait que c’est Vincent qui, à la demande de lady Griffith, a exposé à Passavant toutes ses connaissances dans le domaine (partie I, chapitre 5).

Passavant a été inspiré à Gide par Jean Cocteau, dramaturge, romancier et cinéaste. Gide lui reprochait cette même frivolité, ce souci constant de plaire au public et une tendance à imiter les autres en prétendant être original.

  • Pour Édouard, les faux-monnayeurs du titre de son roman sont donc avant tout ses confrères comme Passavant.

Cependant, le narrateur ajoute à cette explication (partie II, chapitre 3) :

« Mais l’attribution s’était bientôt considérablement élargie […]. Les idées de change, de dévalorisation, d’inflation, peu à peu envahissaient son livre ».

Les trois substantifs employés sont empruntés au domaine monétaire. Par métaphore, les faux-monnayeurs sont tous ceux qui « donnent le change », c’est-à-dire qui font passer le faux pour le vrai et qui font croire que tout ce qui brille est d’or.

  • La fausse monnaie représente tout ce qui est frauduleux, mensonger, dans un monde qui a perdu ses valeurs.

Les fraudeurs

Les fraudeurs sont nombreux dans le roman mais se divisent en deux catégories :

  • ceux qui fraudent malgré eux parce que la psychologie humaine est complexe et qu’il est parfois difficile de se connaître soi-même,
  • et ceux qui fraudent volontairement, parfois pour en tirer un profit personnel, au détriment des autres.

La difficulté d’être soi-même

La recherche d’authenticité et de sincérité est constante chez le personnage de Bernard Profitendieu :

« Je voudrais, tout le long de ma vie, au moindre choc, rendre un son pur, probe, authentique. Presque tous les gens que j’ai connus sonnent faux. Valoir exactement ce qu’on paraît ; ne pas chercher à valoir plus qu’on ne vaut ».

Partie II, chapitre 4

Mais cette quête est ardue.

En apprenant dans des lettres dérobées qu’il n’est pas le fils de celui qui l’a élevé, il décide de quitter le domicile familial, pourtant confortable (partie I, chapitre 1). Il se convainc qu’il a toujours haï ce père de substitution, ce « cocu » (partie I, chapitre 6) et lui écrit une lettre pleine de dédain.

Pourtant, au contact de Laura, il prend conscience de son erreur et réalise qu’il est difficile de percer à jour ses propres sentiments :

« C’est vous Laura qui m’avez fait me connaître ; si différent de celui que je croyais que j’étais ! Je jouais un affreux personnage, m’efforçais de lui ressembler. Quand je songe à la lettre que j’écrivais à mon faux père avant de quitter la maison, j’ai grand-honte, je vous assure. »

À la fin du roman, on apprend que Bernard est rentré chez son père parce qu’il « n’a plus écouté que son cœur » (partie III, chapitre 18).

  • La difficulté principale est donc d’être honnête avec soi-même.

Bernard prend conscience que, dans son cas, cela a été encore plus difficile du fait qu’il est un garçon cultivé, qu’il a beaucoup lu et qu’il a toujours pensé et ressenti à travers ses lectures, en empruntant leurs mots aux auteurs et à leurs personnages :

« Ah ! si vous saviez ce que c’est enrageant d’avoir dans la tête des tas de phrases de grands auteurs, qui viennent irrésistiblement sur vos lèvres quand on veut exprimer un sentiment sincère. »

L’artificialité de ses monologues intérieurs au début du roman traduit cette tendance chez lui. Bernard, jusqu’à sa rencontre avec Laura, jouait sa vie et se regardait la jouer comme le prouve la première phrase du roman :

« C’est le moment de croire que j’entends des pas dans le corridor. »

À côté de ces fraudeurs involontaires, mus par des ressorts psychologiques dont ils n’ont pas toujours conscience, on compte dans le roman un grand nombre de fraudeurs volontaires.

Les fraudeurs volontaires

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À retenir

Dans le roman, la société dans son ensemble n’est qu’un vaste théâtre où chacun joue un rôle et cherche à donner de soi une image fausse.

Que ce soit entre mari et femme, enfants et parents, professeur et élèves, et même entre amis, les relations sont biaisées par le mensonge ou le désir de ne pas se dévoiler tel qu’on est vraiment.

C’est ce qui gâche par exemple les retrouvailles entre Olivier et son oncle Édouard (partie I, chapitre 9) :

« chacun se croyant seul ému, tout occupé de sa joie propre et comme confus de la sentir si vive, n’avait souci que de ne point trop en laisser paraître l’excès. »

C’est ce qui fait le sel de la scène entre le même Édouard et son autre neveu, le petit Georges, qu’il surprend dans une librairie en train de préparer le vol d’un guide de voyage (partie I, chapitre 11). L’enfant est comparé à un acteur qui en fait parfois un peu trop mais qui peut aussi faire preuve d’un naturel déconcertant et d’une force de conviction « à me faire douter de ce que j’avais vu » raconte Édouard dans son journal.

Enfin, le mensonge peut être mis au service des actions les plus odieuses : Ghéridanisol provoque ainsi la mort du petit Boris, faisant croire que le pistolet qu’il lui demande de porter à sa tempe n’est pas chargé (partie III, chapitre 17) puis clamant son innocence alors que son crime a été savamment préparé (partie III, chapitre 18).

Conclusion :

Le titre du roman Les Faux-Monnayeurs fait donc référence à toutes les formes d’hypocrisie. Le mensonge règne en maître dans le roman, qu’il s’agisse du mensonge à soi-même ou du mensonge aux autres. Gide fait preuve dans son œuvre d’une remarquable lucidité face à la nature humaine ; il l’observe et en rend compte sans concession.