Corrigé Bac Sujet bac – Humanités – 2025 – Corrigé – Philosophie – Interprétation de texte
Sujet bac : Annale 2025 – Amérique du Nord
Épreuve d’humanités, littérature et philosophie Interprétation philosophique : D’après ce texte, pourquoi le moi, malgré ses métamorphoses, ne peut-il pas se perdre lui-même ? |
La question d’interprétation a pour objectif d’exposer la démarche singulière d’un auteur en répondant à une question philosophique précise. L’introduction a justement pour but d’exposer le problème précis posé par le sujet auquel le texte propose une solution. Il est conseillé d’introduire le texte en contextualisant sa réflexion :
- Une référence à des expériences de la vie quotidienne permet d’expliquer pourquoi la question n’est pas purement théorique et se pose pour l’auteur comme pour chacun de nous.
- L’usage de formes interrogatives permet de mettre en évidence certains enjeux essentiels de la question.
- Il est conseillé de terminer l’introduction par une annonce succincte de la structure du devoir, qui correspond au nombre d’arguments présents dans le texte.
Introduction :
La vie quotidienne est faite de situations nouvelles nous amenant souvent à changer d’attitude afin de nous adapter au cours fluctuant des choses. « Tout change en moi et sous mon regard » commence par constater Alain dans cet extrait des Éléments de Philosophie (1941). L’auteur observe d’ailleurs que chacun de nos états de conscience reflète cette singularité toujours mouvante des moments vécus, puisque chacune de nos pensées est unique et ne se reproduira jamais dans les mêmes circonstances. Il pourrait alors sembler que, dans ce tumulte des affaires courantes, notre moi soit constamment en métamorphose.
Se métamorphoser signifierait ici, non pas simplement changer d’humeur ou d’apparence au gré des circonstances, mais bien changer radicalement de nature, transformer son rapport au monde lors de rencontres et d’événements souvent fortuits. Or, Alain remet justement en question cette singulière hypothèse de la perte de soi, en montrant qu'elle est non seulement absurde sur le plan logique, mais aussi contraire à l'expérience concrète de chacun dans le monde.
Toutefois, lorsque la course effrénée du quotidien s’estompe, et que nous prenons le temps de réfléchir à notre conduite passée, nous pouvons parfois questionner la sincérité de nos intentions, la vérité de nos croyances ou encore la lucidité de nos espérances.
Devenus alors spectateurs de nous-même, ne nous arrive-t-il pas de douter de la constance de notre identité ? Le moi ne serait peut-être au fond qu’une illusion masquant la réalité multiple et toujours différenciée de notre vie intérieure. Faudrait-il donc admettre qu’en modifiant notre rapport au monde, nous changeons totalement notre nature ? Doit-on aller jusqu’à reconnaître qu’étant confrontés à des situations toujours nouvelles, nous sommes destinés à perdre l'identité que nous avions construite dans le passé ?
Nous allons étudier la réponse singulière de l’auteur à ces questions, qui comporte deux arguments complémentaires. Nous montrerons d’abord comment il établit la nécessité logique de notre identité comme seule garantie de la permanence de nos représentations. Puis, nous verrons pourquoi il insiste sur le fait que notre moi est le fondement de notre expérience vécue, en maintenant la continuité de nos expériences dans le monde.
Pour l'interprétation philosophique, l’argumentation ne doit ni être une analyse linéaire du texte, ni une dissertation générale sur la question du sujet. Le candidat doit reprendre et expliquer les arguments présents dans le texte en lien avec la question précise posée. On compte en général deux à trois arguments dans un texte. Ici, les deux arguments principaux seront expliqués dans deux grandes parties.
C’est d’abord une nécessité logique qui doit nous inciter à reconnaître l'identité de notre moi, malgré l’apparente diversité de nos états de conscience. Ainsi, un rêve renvoie, au-delà de la scène imaginaire dont nous rêvons, à l’acte même de rêver. De même, le souvenir renvoie à un événement passé, mais il n’est lui-même possible que par l’acte de se remémorer dans le présent. Or c’est précisément le moi qui est, à chaque fois, la garantie subjective de l'ensemble des objets que nous nous représentons.
C’est ce qu'Alain avance en faisant référence dès la deuxième phrase aux états constitutifs de notre vie psychique comme le rêve, le souvenir et la croyance. Il montre ainsi que pour chacun de ces états psychiques, nous sommes à l’origine de leur représentation. Il n’est donc pas possible de nous perdre un seul instant. Certes, nos états varient en termes de vivacité et de transparence, certains étant plus confus et passagers que d’autres. Toutefois, même le sentiment le plus obscur ou la prise de décision la plus incertaine ne sont toujours que des expressions variées de notre vie intérieure.
Nous pouvons alors qualifier de « pensée » tout acte mental déterminé et en faire l'expression vive d’un « je pense », quel que soit le degré d'acuité et de vérité qu’une telle représentation implique. Pour illustrer son raisonnement, l’auteur prend, à la ligne 10, l’exemple le plus extrême : celui d’une nébuleuse. Un amas d'étoiles est à la fois confus et lointain, donc le plus éloigné possible de notre moi, ici et maintenant. Pourtant, même dans ce cas, la simple volonté de nous représenter une telle constellation, de lui donner un nom et une référence, en fait nécessairement un contenu de représentation qui se rapporte au moi, car « le sujet de ces pensées est toujours moi » (l. 12).
Une telle perspective rapproche l’auteur d’une tradition rationaliste, comme celle initiée par Descartes dans le Discours de la Méthode (1637). L’auteur reconnaît cette filiation et fait référence à l’argument du cogito, « je pense donc je suis ». Toute pensée est preuve de l'existence de celui qui pense. Une pensée qui affirmerait « ne pas être » contiendrait une contradiction et serait donc impensable : « De toute pensée je suis le sujet » (l. 20). Autrement dit, c’est une nécessité logique qui garantit l’unicité du moi, malgré le changement constant de nos représentations.
En fait, la diversité des états de conscience elle-même suppose l'unicité du moi comme synthèse de nos représentations. Toutefois, on pourrait émettre quelques réserves quant à l'intégrité du moi. Dans un tel contexte, le « je » ne peut-il pas être le simple produit d’une illusion ? Comment garantir la continuité du moi, lui qui semble se métamorphoser à chaque instant ?
Si le texte fait référence à d’autres idées ou traditions, il est important de les mentionner et d’approfondir le lien en employant les connaissances acquises au cours de l’année. Par exemple, l’analyse du texte permet d’établir un lien avec le cogito de Descartes, la représentation littéraire du double ou encore le renversement de perspective opéré par la révolution copernicienne.
Dans le deuxième moment de son argumentation, l’auteur répond à une objection implicite quant à la permanence et la continuité de notre moi à travers les expériences éphémères de la vie.
Même si l’on accepte que le « je » constitue l'unité de toutes nos représentations, il nous faut reconnaître qu’il subit lui-même des transformations, au point parfois de se dédoubler dans l’univers de la représentation et de l’imaginaire. Par exemple, lorsque nous nous regardons dans le miroir, comme le fait Dorian Gray dans l'œuvre d’Oscar Wilde, ou encore lorsque nous nous perdons dans les méandres d’un rêve, comme le personnage d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Dans ces expériences de double vie, n’a-t-on pas la preuve de facto d’une perte d'unité du moi ? D’une métamorphose sans limite de notre personne ?
Selon Alain, de telles expériences du double ne font paradoxalement que confirmer l'unicité du moi. « Quand je me dédouble, il m'apparaît encore mieux que je ne suis qu’un ; car l’un est moi et l’autre est moi » (l. 16-17). Ainsi, dans l'expérience du miroir, je suis à la fois celui qui regarde et celui qui est regardé, à la fois sujet et objet de la relation, et je confirme ainsi mon identité en observant mon propre regard.
Par conséquent, notre moi n’est pas simplement la synthèse logique nécessaire à toutes nos représentations. Il est aussi le fondement empirique de notre existence, puisqu’il garantit la permanence de notre présence dans l’espace et le temps. C’est pour cette raison qu’Alain décrit notre moi comme une « forme liante » (l. 22) : en tant qu'il est le sujet de « toute pensée », de « toute connaissance » et de « toute expérience » (l. 20), il garantit la continuité de notre vie. C’est donc notre relation au monde qui se joue avec notre subjectivité, elle qui lie notre vie intérieure à l'univers des choses représentées.
Comparable à la révolution copernicienne qui replaçait le point d’observation au cœur de la description de l’univers, l’analyse philosophique doit ainsi permettre au sujet de prendre conscience de sa réelle participation dans l’observation de toute réalité donnée, car il n'y a pas d'un côté le moi et de l'autre le monde : « les deux univers sont parties d'un seul univers » (l. 24-25).
La conclusion doit restituer les idées principales de l’argumentation de l’auteur en insistant sur le fait qu’il s’agit d’une réponse possible à la question du sujet. Il est conseillé d'appuyer sur le caractère singulier et original de la démarche de l’auteur. Il est possible, selon le texte, d'ouvrir sur l’enjeu éthique de la question et de la réponse suggérée par le texte.
Conclusion :
Il nous arrive d’être surpris par les nombreuses hésitations passées de notre conscience, au moment même où nous nous jetions corps et âme dans le feu de l’action, suggérant, avec le recul, une instabilité de notre personne, voire une perte de notre identité.
Toutefois, selon Alain, l'unicité du moi n’est en aucun cas remise en cause par les variations de notre expérience vécue. En effet, nous avons montré que, pour l’auteur, le « je » constitue un véritable acte de synthèse de la réalité perçue, lui qui unifie la diversité des phénomènes donnés dans l’espace et le temps, par la cohérence d’une représentation.
Nous avons également vu en quoi, pour Alain, le moi est toujours présent à lui-même, jusque dans les expériences de dédoublement, car il reste nécessairement le sujet de ces expériences. Il y a donc bien une unicité du moi, qui garantit la continuité de notre existence et de nos actions dans le temps.
Il nous faut insister sur les enjeux multiples d’une telle position, notamment sur le plan éthique de la responsabilité. En effet, si la conscience garantit un fondement unique à nos représentations malgré les fluctuations de notre rapport au monde, cela implique que nous avons toujours à répondre de nos actes, quelle que soit la situation, et que nous soyons toujours en accord avec nous-mêmes ou non.