Corrigé Bac Sujet bac – Philosophie 2025 – Corrigé – Sujet 2 – Dissertation

Dissertation de philosophie

Sujet 2 - Suffit-il de faire son devoir pour être juste ?

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Astuce

  • Le sujet contient un implicite : il met en question une idée courante sur les rapports entre devoir et justice. Il nous invite à nous demander si le respect du devoir n’a pas une certaine limite : bien que nécessaire à la justice, il pourrait n'être pas suffisant. Pour traiter ce sujet, il faut donc discuter les raisons d’une telle perspective.
  • Il n’y a jamais de réponse simple à une question philosophique. Au contraire, un sujet présente toujours un problème, c'est-à-dire un débat entre plusieurs perspectives. C’est ce débat qui doit permettre d’élaborer la structure du devoir. Dans ce corrigé, l’opinion commune sera défendue dans la première partie, tandis que les limites de cette opinion seront explorées dans la deuxième partie, et qu'une troisième voie sera esquissée dans la troisième partie.
  • L’énoncé du sujet donne également des indications sur son traitement. Ici, c'est le verbe articulant les deux notions, « suffire », qui va structurer la progression. La première partie consistera à analyser pourquoi le respect du devoir est nécessaire à la justice. La deuxième partie montrera pourquoi il n’est pas suffisant. La troisième partie expliquera en quoi l’on peut dépasser cette contradiction en distinguant plusieurs définitions du devoir et de la justice.

Introduction :

La justice désigne l'état d'une société dans laquelle les libertés humaines et le principe d'égalité sont respectés. Un tel état ne peut se réaliser, en apparence, qu'à la condition de reconnaître certaines valeurs morales, et de les traduire sous forme de lois. Sans un tel principe, l'équilibre social s'effondrerait dans un retour à l'état de nature, où seule la loi du plus fort l'emporterait. Il paraît donc évident d’affirmer que faire son devoir contribue à l'établissement de la justice. Toutefois, cette condition nécessaire est-elle suffisante ? L’initiative individuelle, soucieuse de respecter les principes de la morale à travers la loi, n’implique pas que cette contribution sera suivie par le reste du corps social. Par ailleurs, le sens du devoir développé à travers l'éducation d’un peuple peut parfois cacher un certain ordre imposé pour contenir les mouvements sociaux et empêcher une reconnaissance plus radicale des droits du citoyen. Dès lors, soit on considère le respect du devoir individuel comme une condition suffisante à l'établissement de la justice, mais on risque de sous-estimer l’existence des injustices réelles perpétrées par le pouvoir, soit on remet en question la morale comme illusoire, mais on risque alors de revenir à un état de violence dans lequel l'égalité des droits n’est plus garantie.
Faut-il considérer que le devoir moral et les lois ont pour finalité l’établissement de la justice entre les hommes ? L’appel du devoir n’est-il pas parfois utilisé par l’État pour justifier les injustices qu’il fait subir à une population ? Dans ce cas, comment s’assurer qu’en faisant son devoir individuellement, on soit toujours juste ?
Nous verrons dans un premier temps en quoi faire son devoir au sens d’agir conformément aux lois peut permettre de tendre vers un idéal de justice pour tous. Puis nous interrogerons les limites de cette conception du devoir, et de la justice à travers elle. Enfin, nous étudierons la dimension collective et universaliste présente dans l’appel du devoir, nécessaire à l'élaboration d’une justice pérenne dans l’histoire.

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Astuce

Les titres des parties et sous-parties ne doivent pas apparaître sur la copie. Néanmoins, choisir des titres au brouillon peut vous aider dans votre réflexion.

Le devoir légal comme garant de la justice sociale

La loi protège la justice sociale

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Astuce

Il est conseillé de commencer par l’argument en apparence le plus évident et de s’en servir comme base pour amorcer la réflexion. Ici, l’idée selon laquelle la loi représente le devoir sert de point de départ. La discussion cherche à savoir si l’obéissance à la loi garantit la justice entre les hommes.

Dans un État de droit, la loi vise à protéger le citoyen des éventuelles injustices qu’il peut subir. L’instauration d’obligations à respecter limite les libertés de chacun afin que tous puissent bénéficier d’un minimum de droits. Ainsi, faire son devoir en respectant la loi, c’est maintenir la justice et éviter que la société ne tombe dans une forme d'état de nature, dans lequel l'égalité des droits n’est plus garantie. Comme le remarque Hobbes dans Le Citoyen, l'état de nature donne à chacun un droit absolu d’user de sa liberté pour son intérêt propre. Selon lui, la coexistence de ces libertés débouche nécessairement sur « la guerre de tous contre tous », dans laquelle l'égalité naturelle entre les hommes laisse place à la domination des plus forts sur les plus faibles. Afin de rétablir la justice, il est donc nécessaire d’imposer des restrictions à la liberté de chacun. Sous la forme d’un contrat social qui engage chaque citoyen à obéir à certaines règles, l’État promet en retour la protection des libertés individuelles et l’égalité des droits entre tous. Toutefois, le principe de justice est-il toujours lié à celui d'une égalité entre les hommes ? Une société où tous les hommes bénéficieraient d'une égalité de droit serait-elle nécessairement une société juste ?

La véritable justice passe parfois par l’exception

Une règle, aussi juste soit-elle, reste un principe général qui ne peut valoir pour tous les cas. Agir de façon juste, c’est donc parfois faire entorse à la règle afin de tenir compte d’exceptions. Nous avions jusqu’alors défini la justice comme égalité de droits entre les hommes. Cependant, il est essentiel de distinguer deux conceptions possibles de la justice : l’une se fonde sur une stricte égalité dans l’application de la loi, l’autre repose sur la prudence des juges qui, tenant compte des circonstances particulières de tout acte, adaptent la règle à la singularité de chaque cas. Comme le montre Aristote dans son Éthique à Nicomaque, l'application de la stricte égalité peut parfois engendrer des injustices. Aristote invoque la règle de plomb utilisée par les bâtisseurs de Lesbos : de même que cette règle n'est pas rigide mais épouse les contours sinueux de la pierre qu'elle mesure, de même le principe d'équité vient corriger la loi là où elle se montre insuffisante en raison de son universalité. Maintenir une stricte égalité dans l’application de la loi, c’est oublier le statut profondément inégalitaire des individus dans la situation considérée. Mais alors, s'il ne suffit pas de suivre strictement la loi pour être juste, comment y parvenir ? Que peut signifier « faire son devoir » si l'on met de côté la simple conformité de son action à la loi ?

Pour tendre vers la justice, il faut questionner les normes établies du devoir

L'obéissance au devoir légal peut être source d’injustice

Le cadre légal d’un État constitue ce que les juristes appellent une conception positive du droit et de la justice. Selon une telle conception, on appelle juste toute action conforme aux obligations imposées par la loi. Or, le cadre d’un État est trop limité, par les conditions historiques, géographiques et politiques qui lui ont donné naissance, pour pouvoir constituer les fondements d’une justice universelle. De plus, une action conforme à la loi peut parfois donner lieu à un sentiment du devoir accompli alors que, si la loi est arbitraire, cet acte peut nuire à la justice entre les hommes. Le critère de conformité à la loi ne semble alors pas suffisant pour garantir la justice d’une action. Comme le montrent les dérives autoritaires de certains régimes dans l’histoire, le strict cadre de la légalité défini par les institutions peut être la source d’injustices profondes dans la société. Par exemple, les lois raciales inscrites dans la constitution du Troisième Reich en Allemagne dans les années 1930, bien que légales, n'étaient pas représentatives d’une forme de justice universelle. Les mesures liées à la « mise au pas » (Gleichschaltung) du peuple indiquaient bien à chaque citoyen quel était désormais son devoir, sans se soucier de savoir si ces obligations légales étaient justes sur le plan moral. C’est ce qu’a montré la philosophe Hannah Arendt en analysant l’attitude et le discours d'Eichmann pendant son procès pour crimes contre l’humanité. Eichmann justifiait sa conduite en prétendant avoir fait son devoir, sans admettre sa responsabilité. Arendt montre alors qu’il existe une différence entre obéir aux ordres et faire son devoir, et qu’en aucun cas la simple obéissance ne peut avoir valeur de respect pour une loi morale universelle. Dans cet exemple, « faire son devoir » aurait impliqué, paradoxalement, de désobéir aux lois, puisque celles-ci étaient injustes au regard des valeurs morales. Face à ce type de dilemme, comment savoir le choix à faire pour être juste ?

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Il est conseillé d’utiliser parfois des questions afin d’établir une transition entre les différents moments de l’argumentation.

Agir conformément au devoir ne suffit pas à être juste

« Faire son devoir », ce n'est pas seulement « respecter les lois ». La simple obéissance n’implique pas que le citoyen sache pourquoi il est essentiel d’agir moralement. Un individu obéissant par habitude aux règles et aux normes de son pays n’est pas un être authentiquement moral, puisqu’il n’a pas conscience de ce qui justifie ses actes. Il faut donc distinguer la légalité d’un acte et sa légitimité. Pour agir justement, il faut ressaisir l’aspect universel qui inspire tout homme lorsqu’il agit selon les principes de sa raison. Autrement dit, il est essentiel distinguer, comme le fait Kant, « agir conformément au devoir » — c’est-à-dire selon les limites restrictives imposées par les lois d’un pays — et « agir par devoir » — c’est-à-dire selon les principes moraux que tout homme, en tant qu’homme, peut entrevoir en écoutant ce que lui dicte sa raison. Pour Kant, c'est seulement ainsi, en agissant en vue du droit naturel et universel, que les hommes peuvent faire advenir la justice universelle dans l’histoire. Il semble donc que, pour être juste, il ne suffise pas de faire son devoir au sens d'obéir aux lois. Cela demande aussi de savoir apprécier la valeur morale de la loi à laquelle on obéit. Mais comment s'y prendre pour développer cette boussole morale ?

La morale universelle est la condition d’une société juste

La justice dépend d’une pratique collective

L’appel du devoir auquel le citoyen répond dépend d’institutions qui véhiculent une certaine conception de ce qui est permis et interdit. Cette relation de dépendance peut même prendre la forme d’un paternalisme dans lequel le pouvoir dicte les devoirs au peuple, chaque citoyen devant se soumettre aux exigences gouvernementales dans un souci de maintien de l’ordre social. Cependant, ne risque-t-on pas ainsi d’infantiliser le citoyen et de le priver de droits fondamentaux, comme la liberté d’expression par exemple, sans laquelle la justice ne peut exister ? Une solution consisterait à repenser la légitimité des lois à la lumières des relations de pouvoir. Selon ce principe, l'établissement d'une justice durable et universelle suppose la remise en question des devoirs imposés au peuple dans une pratique collective et révolutionnaire. Pour Marx, la société étant le lieu d’une lutte des classes, les devoirs favorisent les intérêts de la classe économiquement dominante au détriment de la classe exploitée. Par exemple, au XIXe siècle, le devoir de respecter le droit à la propriété privée avantage l'élite bourgeoise possédant les moyens de production du capital. Selon lui, ce droit à la propriété serait en fait une injustice faite à la classe ouvrière qui, en tant que force de production, constitue l’origine de l’accroissement du capital. Rétablir la justice consisterait donc, selon cette hypothèse, à ne plus respecter les devoirs imposés par la superstructure idéologique de la société, mais à les renverser par un engagement révolutionnaire afin d’instaurer une justice universelle dans le partage des richesses et des biens de la société. Mais si être juste doit passer par une réflexion et une action collective de redéfinition de la notion de devoir, comment construire cet accord commun, étant entendu que les intérêts de chacun sont différents et parfois divergents ?

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Astuce

Il est utile de se servir des distinctions-repères proposées par le programme. Dans ce paragraphe, la distinction entre « légalité » et « légitimité » est utilisée.

Être juste implique d'agir en vertu d'une loi morale universelle

L'avènement d'une justice universelle suppose la reconnaissance collective de la légitimité de certaines valeurs. Seule une conception du devoir conforme à ce que chacun doit pouvoir reconnaître comme légitime est en mesure de garantir le respect de la justice sociale. Comme le remarque Leo Strauss dans Droit naturel et Histoire, seule l’idée d’un droit naturel fondé sur une justice universelle entre les hommes peut servir de critère pour distinguer ce qui est légitime de ce qui ne l’est pas. Elle garantit, dans chaque contexte historique donné, la possibilité de se distancier de la loi appliquée si son principe n'est pas moral. Elle permet également de juger les actes des peuples en évaluant la légitimité des événements auxquels ils ont pris part. Faire son devoir, c’est donc juger au nom de l’humanité tout entière, et non pas au nom des intérêts particuliers d’un individu ou d'une nation. Par conséquent, l'avènement de la justice ne peut être que progressif dans l’histoire. Il suppose non seulement l’effort moral de chaque individu en particulier, mais aussi la responsabilité des peuples de juger l'histoire au nom de valeurs universelles naturellement connues par tous. Si cette hypothèse d'un jugement moral universellement partagé n'est pas vérifiable, elle n'en est pas moins intéressante à garder comme outil d'évaluation de la moralité ou de la légitimité d'une loi, d'un principe, d'un acte. Elle permettrait ainsi de questionner, à chaque instant, individuellement ou collectivement, la valeur morale de nos lois, de nos principes et de nos actes, à la lumière de leur universalisation possible. Cette idée recoupe celle condensée dans l'impératif catégorique formulé par Kant dans ses Fondements de la métaphysique des mœurs : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle ». En tant qu'individu, en tant que nation, estime-t-on que telle ou telle règle devrait être suivie par tous les individus et toutes les nations ? Si la réponse est oui, c'est une preuve qu'il s'agit d'une règle juste et légitime. Ainsi, c'est en intériorisant l'intérêt du collectif, et même de l'humanité tout entière, qu'on peut s'approcher au mieux d'un idéal de justice.

Conclusion :

Nous avons vu pourquoi, si l’on souhaite l'avènement d’une justice pour tous les hommes, il est nécessaire de dépasser le simple cadre légal des obligations et de viser sa dimension proprement morale. Un tel cadre juridique s’inscrit toujours dans un contexte donné et ne saurait, à lui seul, développer le potentiel humain à devenir plus juste au cours de l’histoire. Par conséquent, nous avons montré en quoi le progrès vers plus de justice suppose des facultés de jugement et d'adaptation tenant compte de la singularité des situations. Il semble parfois plus juste de faire entorse aux normes déontologiques et d’admettre certaines exceptions par souci d'équité, de même qu'il semble parfois nécessaire de désobéir à des lois injustes. La justice n’est donc jamais acquise une fois pour toutes, tout comme le devoir n’est jamais accompli pour toujours. Notre moralité relève davantage d’une tendance universelle qui ne peut s’actualiser qu’en engageant à la fois la moralité individuelle et la responsabilité collective dans l’histoire.