Corrigé Bac Sujet bac - 2025 - Français - Corrigé - Dissertation - Sujet A
Sujet bac : Annale 2025
ÉPREUVE DE FRANÇAIS OBJET D’ÉTUDE – Le théâtre du XVIIe au XXIe siècle DISSERTATION N°1 SUJET – Dans Le Menteur de Corneille, diriez-vous que mentir, c’est seulement raconter des histoires ? |
Introduction
Le Menteur est une comédie en cinq actes écrite par Pierre Corneille en 1644. Dans cette pièce, Dorante, un jeune provincial à peine arrivé à Paris, expose à son valet Cliton son projet de mener une vie à la mode, galante et romanesque. Pour ce faire, il n’hésite pas à s’exercer à toutes sortes d’affabulations et apparaît d’emblée aux yeux du spectateur comme le « Menteur » du titre. Le genre de la pièce interroge. Derrière l’apparence plaisante et virtuose du personnage de comédie, la pièce soulève la question de la fonction du mensonge dans la construction de son identité sociale et dans les relations mondaines, mais aussi au théâtre. Dès lors, on peut se demander si, dans Le Menteur, mentir, c’est simplement raconter des histoires, ou si cela signifie davantage. Nous verrons ainsi que si le mensonge passe en effet d’abord par l’art de conter, il est aussi un outil de séduction et une mise en scène de soi, assorti d’une réflexion sur le théâtre en tant qu’art de l’illusion.
La formule contenue dans le sujet, « diriez-vous », appelle à une réponse nuancée et progressive. Bien sûr, vous devez commencer par défendre la thèse du sujet (certes, mentir, dans Le Menteur, c’est raconter des histoires), mais l’adverbe « seulement » présuppose que la question est plus complexe que cela. Le sujet vous invite donc à vous questionner sur les fonctions du mensonge dans la pièce. Schématiquement, vous devez pouvoir justifier que ce n’est pas « seulement » cela. Les deux autres parties doivent donc être organisées selon deux axes distincts et progressifs (du plus simple au plus compliqué) qui vous permettront d’approfondir cette question. Très schématiquement, cela donne :
- certes, c’est cela ;
- mais aussi (vous creusez une autre idée, à un autre niveau) ;
- et surtout (vous développez un autre aspect, à un autre niveau).
Dans la mesure où le sujet prête à discussion, vous utiliserez ici un plan dialectique. La thèse initiale (contenue dans le sujet) doit être justifiée mais vous devez la nuancer, c’est-à-dire trouver d’autres grandes idées (idéalement 2 autres) pour analyser la fonction du mensonge dans le Menteur.
Nuancer une thèse, c’est l’accepter et justifier de sa pertinence (I) pour ensuite la creuser en examinant d’autres aspects (II et III). Lorsqu’on nuance une thèse, on ne la contredit pas, on l’approfondit, on l’enrichit avec d’autres idées qui ne sont pas nécessairement opposées à l’idée de départ.
Dorante, un « grand maître à faire des romans »
Dans Le Menteur, Dorante est d’emblée identifié par son valet Cliton comme un « grand maître à faire des romans » : ses mensonges prennent la forme de récits extraordinaires. L’épisode de la fête sur l’eau en est un exemple : à la fin de l’acte I, deux amis de Dorante entrent sur scène : Alcippe et Philiste. Ils parlent d'un dîner splendide qui a été donné sur l’eau. Aussitôt Dorante prétend que c'est lui qui a donné ce dîner pour une belle dame. Il invente alors une fête extraordinaire, donnée sur cinq bateaux. Le récit de cette fête est si vivant qu’il ne peut qu’impressionner ses auditeurs. Dorante apparaît donc bien d’emblée comme un conteur virtuose.
Il en est de même plus loin dans la pièce, lorsqu’il se dépeint en véritable héros de roman dans le récit de son combat imaginaire contre Alcippe. À la fois conteur et héros des récits qu’il invente, ses exagérations versent souvent dans la parodie : lorsqu’il prétend avoir fait la guerre en Allemagne pour impressionner Lucrèce et Clarisse, il affirme : « je m’y suis fait craindre comme un tonnerre ». Il affabule, exagère, développe les épisodes, se donne le rôle principal, capte l’attention : on comprend dès lors l’amusement du public.
Corneille établit donc un lien serré entre mensonge et invention dans sa pièce : le bon menteur est un créateur à l’imagination débordante, pour le plus grand plaisir du spectateur.
Le jour de l’épreuve, vous n’aurez pas le texte de la pièce et il est donc particulièrement difficile de mémoriser de longues citations à insérer dans votre devoir pour illustrer votre argumentation. Néanmoins, je vous conseille d’en mémoriser 5 par œuvre : choisissez-les courtes (ça ne peut être qu’un mot ou une expression), frappantes, et faciles à placer. Ici, Dorante, décrit comme un « grand maître à faire des romans » est facile à retenir et la citation vous sera d’une grande utilité pour argumenter. Gardez en mémoire que le sujet de dissertation qui vous sera proposé ne pourra concerner que la problématique du parcours (Mensonge et comédie), ce qui signifie que toutes les citations sur le mensonge que vous pourrez sélectionner lors de votre lecture de la pièce seront potentiellement mobilisables en dissertation. Il peut donc être particulièrement judicieux, pendant l’année, de vous composer un exemplier pour chaque œuvre au programme.
NB : l’insertion d’exemples précis et de citations font souvent la différence dans une copie de bac.
Le mensonge, une comédie sociale
Mais le mensonge ne révèle pas seulement un art de raconter ; il représente aussi un enjeu social pour le jeune provincial, fraîchement arrivé de Poitiers, dont l’ambition est de se faire une place prestigieuse dans une société et une ville dont il doit apprendre les codes. Se construire un personnage en faisant appel à toutes sortes de récits fantaisistes lui permettra d’atteindre l’idéal aristocratique tant convoité. Il ne peut envisager de se présenter comme il est : un banal étudiant de province. Ainsi, la première scène de la pièce laisse penser que Dorante ne commence à mentir qu’arrivé à Paris, lieu par excellence du paraître social. Dorante, arrivé dans la capitale, crée donc un personnage et un monde à son image : son identité est d’abord fondée sur un déguisement : « À la fin, j’ai quitté la robe1 pour l’épée2 ». Toutefois, cela ne suffit pas et le travestissement est avant tout verbal. Le premier mensonge de la pièce est son invention d’un passé militaire prestigieux afin de séduire la belle Clarice. Dorante apparaît donc comme un joueur, un acteur, un séducteur, dans un monde de faux semblants où tout n’est qu’apparence.
Ce qui intéresse en effet particulièrement Dorante, c’est de séduire ces dames, et il réclame à Cliton, son valet, une initiation à la galanterie, jeu de séduction codifié qu’il ne connaît pas. Dès lors, Dorante va mettre en pratique cet art de plaire dès sa première rencontre avec Clarice. il la flatte, en ajoutant aux compliments toutes sortes de mensonges pour parachever son entreprise de séduction. Ces règles du bon comportement amoureux sont liées à l’art théâtral : le discours amoureux est un mensonge galant et il faut être un habile comédien pour entrer dans ce jeu social [transition vers la partie III $\rightarrow$ vous concluez sur la comédie sociale et amoureuse en quelques mots tout en enchaînant sur votre la partie suivante.] En dernier lieu, le mensonge est art de l’illusion et au théâtre, faire illusion en mentant comme le fait Dorante fait écho à l’illusion théâtrale elle-même.
1. La robe : métonymie des métiers juridiques (portent une robe professionnelle) : Dorante était étudiant en droit à Poitiers.
2. L’épée : métonymie des métiers militaires (plus prestigieux : apanage de la noblesse)
Une mise en abyme du théâtre
Mise en abyme : procédé qui consiste à montrer une situation qui reflète le théâtre lui-même, comme un miroir du spectacle. Ici Dorante menteur = Dorante comédien (voire le dramaturge lui-même)
Le mensonge fait donc partie du jeu social. Dorante l’a bien compris et il joue le rôle qu’il a conçu pour lui-même avec beaucoup de plaisir. Il est par conséquent le personnage « théâtral » par excellence puisqu’il ne cesse de « jouer » à paraître ce qu’il n’est pas. Cette illusion, il la crée par ses discours extravagants et par son éloquence, par lesquels il ne cesse de déformer la réalité. Quelques années après l’Illusion comique1, Corneille reprend donc dans Le Menteur sa réflexion sur l’essence même du théâtre : en effet, on peut dire que Le Menteur est, comme l’Illusion comique, une comédie de l’illusion théâtrale, et en cela, un hommage au théâtre. À la fois double du dramaturge et comédien, Dorante parvient à mettre en scène la comédie qu’il invente, scène après scène, et à jouer avec brio le personnage qu’il s’est imaginé. En effet, l'enchaînement des mensonges permet de construire et rythmer l’action dramatique, offrant une succession d’intrigues et de quiproquos jusqu’au retour à l’ordre final dans le dénouement. En mentant, Dorante compose la pièce, comme si le personnage était le véritable dramaturge. Mentir, ce n’est donc pas seulement « raconter des histoires » c’est aussi, à un niveau métalittéraire2, faire réfléchir le spectateur à la puissance de l’illusion théâtrale et donc à la nature même du genre.
En mettant en scène le personnage du Menteur, Corneille fait donc aussi réfléchir le spectateur à la nature du théâtre. Il est remarquable d’ailleurs que le dénouement n’offre pas l’occasion de punir moralement Dorante mais au contraire, de le réhabiliter, par son mariage avec Lucrèce, dans l’ordre social. Lorsque la vérité est révélée sur la confusion des identités, Dorante prétend avoir maîtrisé le cours des événements en choisissant Lucrèce. La comédie ne s’achève donc pas par une leçon morale mais par un éloge paradoxal du mensonge prononcé par Cliton et adressé au spectateur : « Vous autres qui doutiez s’il en pourrait sortir/ Par un si rare exemple apprenez à mentir ». Cet éloge confirme l'idée d’une célébration de l’art théâtral dont Dorante menteur virtuose, serait l’illustration.
1. Dans cette pièce de Corneille, un père, Pridamant, cherche son fils Clindor. Un magicien lui montre sa vie comme s’il regardait un spectacle. Le père croit voir son fils souffrir et mourir, mais à la fin on découvre que tout ce qu’il a vu était une pièce de théâtre : Clindor est devenu comédien.
2. Métalittéraire : se dit d’une œuvre ou d’un texte qui réfléchit sur la littérature elle-même, sur l’écriture, les genres ou le rôle de l’auteur et du lecteur (ici le spectateur) à l’intérieur même de l’œuvre.
Conclusion
Dans Le Menteur, mentir, ce n’est donc pas seulement raconter des histoires : c’est jouer un rôle, imaginer des mondes, briller par son éloquence et son aplomb. À travers le personnage de Dorante, Corneille fait du mensonge un phénomène à la fois comique et littéraire, profondément lié à l’esthétique théâtrale telle que Corneille la concevait.
Cette interrogation sur le mensonge peut rejoindre celle de Jean Cocteau dans Le Menteur, court monologue écrit en 1955, pour l’acteur Jean Marais : dans ce texte, Cocteau fait un éloge du mensonge en brouillant les frontières entre la platitude du réel et les ressources infinies de l’imagination. Finalement, comme le disait Shakespeare, la vie entière n’est peut-être qu’un grand « théâtre ».
Pour l’ouverture (deuxième partie de votre conclusion), vous devez vous appuyer sur les textes complémentaires vus en classe ou proposés à la lecture par votre professeur pour élargir, prolonger, « ouvrir » la réflexion à d’autres œuvres ou d’autres auteurs. Ne négligez pas cet aspect de votre travail personnel car il est essentiel pour votre culture littéraire.
Pour chaque œuvre en programme, créez une fiche qui recensera les textes, œuvres, personnages qui pourront être mis en perspective (comparés) avec la problématique étudiée. Le mensonge chez Corneille peut par exemple être mis en lien avec le théâtre de Molière (Don Juan le séducteur sans scrupules, Alceste qui refuse de mentir ou Tartuffe l’hypocrite) ou celui de Shakespeare (sur la mise en abyme notamment, par exemple dans Le Songe d’une nuit d’été).
Le lien avec Cocteau proposé ici est un prolongement de la réflexion de la partie III (une mise en abyme du théâtre) : en effet, nombreux sont les dramaturges ou les metteurs en scène qui se sont interrogés sur la nature de l’illusion théâtrale à travers le motif du mensonge.