Corrigé Bac Sujet bac - 2025 - Français - Corrigé - Dissertation - Sujet C

Sujet bac : Annale 2025

ÉPREUVE DE FRANÇAIS
SUJET CENTRES ETRANGERS – ASIE

OBJET D’ÉTUDE – Le théâtre du XVIIe au XXIe siècle

DISSERTATION N°3
ŒUVRE – Nathalie Sarraute [1900-1999], Pour un oui ou pour un non
PARCOURS – Théâtre et dispute

SUJET – Selon vous, la dispute est-elle spectaculaire dans Pour un oui ou pour un non ?
Vous répondrez à cette question dans un développement organisé. Votre réflexion prendra appui sur l’œuvre de Nathalie Sarraute au programme, sur le travail mené dans le cadre du parcours associé à cette œuvre et sur votre culture personnelle.

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Astuce

La formulation du sujet invite à nuancer la réflexion et à construire un plan dialectique : un plan dialectique est un type de plan de dissertation qui permet de traiter une question en opposant deux thèses contraires, avant d’arriver à une synthèse qui dépasse cette opposition. Plus schématiquement, il s’agit d’examiner le « oui, elle est spectaculaire » (dans un sens) et le « non, elle ne l’est pas » (dans un autre) pour enfin dépasser l’opposition dans une troisième partie. C’est un type de plan qui vous permet de traiter la question sous tous ses angles et d’obtenir une réflexion nuancée. Dans le cas du sujet qui vous est soumis, vous devez jouer sur le sens du mot « spectaculaire » et donc connaître son étymologie. C’est cette maîtrise de la polysémie de « spectaculaire » qui vous permettra de bâtir votre plan.
Les connaissances que vous devez mobiliser pour faire ce travail sont particulièrement denses. Vous n’avez pas de livre le jour de l’épreuve et il faut que vous arriviez, de mémoire et en temps limité, à trouver les arguments et passages de l’œuvre qui font sens pour justifier et illustrer votre argumentation. Le travail de préparation pendant l’année est donc primordial. Faites des fiches pendant l’année et prenez en notes toutes les dissertations corrigées que vous aurez traitées.

Introduction

L’adjectif « spectaculaire », dérivé de « spectacle », vient du latin spectare et signifie regarder, contempler. Ainsi, le spectacle au sens premier est une représentation offerte à la vue du public. Dire que la dispute est spectaculaire dans Pour un oui ou pour un non de Sarraute, c’est affirmer que la dispute entre H1 et H2 est offerte à la vue des spectateurs. Il n’en est rien. Pièce à l’origine créée pour la radio en 1979 et représentée sur scène en 1982, Pour un oui ou pour un non a été créée pour être une pièce à écouter. Sarraute s’est justement efforcée de concentrer sa dramaturgie sur la parole théâtrale, non sur la mise en scène. C’est donc la parole elle-même qui devient scène, conflit, drame. En quoi cette parole peut-elle apparaître néanmoins comme spectaculaire ? Nous verrons que la pièce déconstruit les codes traditionnels du théâtre classique pour faire émerger un autre spectacle, celui des mots et des silences, fondé sur une violence sourde qui se déplace du visible au sensible, du spectaculaire au psychologique.

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Astuce

Dans une dissertation, la phrase d’accroche (la phrase qui ouvre le devoir) donne parfois du fil à retordre. Les points d’appui peuvent être la définition ou l’étymologie d’un mot clé du sujet, le court résumé de l'œuvre ou un mot sur la biographie de l’auteur. Mais gardez en mémoire qu’il faudra vous efforcer de raccrocher votre phrase d’accroche aux enjeux du sujet et donc à la problématique que vous annoncerez quelques lignes plus loin. En d’autres termes, la phrase d’accroche ne doit pas être purement décorative, elle doit éclairer votre lecture du sujet.

Le refus du spectaculaire chez Sarraute

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Astuce

On part du « non » parce que c’est une évidence : Pour un oui ou pour un non est d’abord une pièce radiophonique et vous pouvez vous appuyer sur cet élément essentiel dans votre introduction et votre première partie. Elle n’est pas destinée au départ à être un spectacle. Il faut donc chercher le spectaculaire ailleurs. Dans un plan de dissertation, vous devez toujours vous efforcer d’aller du plus simple au plus compliqué. Votre argumentation doit être progressive.

Dans le théâtre grec, l’action dramatique repose sur l’âgon (en grec, « lutte », « affrontement ») et met en jeu les oppositions entre les personnages. La pièce de Sarraute n’échappe pas à la règle. Sarraute, dans Pour un oui ou pour un non, concentre toute l’intrigue de sa pièce sur une dispute, apparemment anodine, entre deux amis : ce différend naît d’une simple phrase, « C’est bien… ça ! » prononcée, selon H2, avec un certain « suspens », un « accent » qui l’amène à en déduire la condescendance de son ami à son égard. À travers cette querelle apparemment insignifiante, dont le titre se fait l’écho (« pour un oui ou pour un non » est une expression lexicalisée qu’on pourrait paraphraser par « pour un rien ») la pièce révèle la fragilité de l’amitié et surtout la puissance cachée des mots. Sarraute montre comment une intonation peut créer un malentendu et faire naître incompréhension et ressentiment.
Néanmoins, cette dispute, bien réelle, ne se donne pas à voir. Pièce radiophonique à l’origine, la pièce a quand même été montée pour le théâtre en 1982 : la mise en scène minimaliste (deux acteurs, un décor épuré) rappelle que Sarraute cherche avant tout à mettre la parole en scène, et pas une action au sens traditionnel du terme. L’absence d’intrigue réelle est particulièrement remarquable : pas de gestes, d’insultes, de bagarre, de péripéties ou de coups de théâtre au sens classique. Tout repose sur cette parole anodine et sur sa glose, son analyse. Les initiales qui permettent d’identifier les personnages, H1 et H2, vont dans le même sens : Le caractère au sens classique s’efface pour céder la place à de simples supports de la parole, anonymes et interchangeables. En outre, l’absence d’intrigue mène de manière assez logique à une absence de dénouement : les deux personnages restent irréconciliables et l’affrontement reste en suspens. Un simple « Non ! » de H2 (qui répond au « oui ! » de H1 dans la réplique précédente) achève la pièce dans les dernières lignes.
On assiste donc, dans la pièce de Sarraute, à une déconstruction des codes théâtraux traditionnels et à un refus du spectaculaire : des initiales suivies de numéros pour les personnages, pas de véritable intrigue, pas de dénouement et pour la représentation de 1982, une scénographie épurée qui met l’accent sur la parole plutôt que sur la mise en scène.

Un spectacle de mots ?

Néanmoins, le spectaculaire est présent dans la violence des mots et la rupture entre les deux amis. En effet, cette dispute entre H1 et H2 met en lumière et en scène l’incommunicabilité des êtres. En somme, chez Sarraute, le spectaculaire se déplace de la scène à la parole ou aux silences. Ainsi, le silence devient, dans la pièce, un événement spectaculaire en lui-même et génère une tension dramatique. il peut remplacer les gestes, et même les cris du théâtre traditionnel. Dans sa théorie des tropismes, Nathalie Sarraute explique ce que signifie ce qu’elle nomme la « sous-conversation ». selon elle, la sous-conversation serait un discours intérieur qui émerge lorsque le personnage se tait, ce qui, en somme, se niche dans l’interstice des mots que l’on prononce : la gêne, la colère, le mépris, la blessure. Ce qui se cache sous ces mots constitue le véritable drame, la véritable action théâtrale et en cela, le spectaculaire.
Le spectaculaire s’exprime donc chez Nathalie Sarraute de manière complètement novatrice. Le langage devient une arme : les deux personnages s’affrontent non par des gestes mais par des paroles blessantes, des interprétations, des accusations. Ils déterrent de vieilles rancœurs pour se prouver l’un l’autre qu’ils ont été victimes de tels ou tels crimes de lèse-amitié. Les positions s’inversent même à la fin de la pièce et le spectateur assiste à ce retournement des rapports de force qui s’apparente à un duel verbal et psychologique où l’un prendrait le dessus sur l’autre au fur et à mesure du combat. Cette tension crée un effet dramatique intense qu’on pourrait définir comme une violence spectaculaire sans éclat.

Une dramaturgie du malaise ?

Finalement, le spectaculaire, en se nichant dans ce que Sarraute appelle la « sous-conversation », crée une sorte de dramaturgie du malaise. Selon Sarraute, la sous-conversation désigne tout ce qui se passe sous les mots, c’est-à-dire les pensées, émotions, tensions, et réactions intérieures qui circulent dans les failles du langage (les intonations, les silences) sans être dites explicitement. Le spectaculaire se déplace donc du visible au sensible. C’est ce qui crée la tension dramatique et suscite le malaise du spectateur. À la fin de la pièce, les métaphores employées par H2 sont particulièrement signifiantes : la présence de H1 provoque en lui un sentiment de trouble intense qu’il assimile à des « sables mouvants » dans lesquels il « perd pied. Nous avons bien affaire à un spectaculaire qui relève de l’émotionnel, du sensible, dans la mesure où les métaphores employées par les personnages donnent à voir le malaise par les mots et le transmettent au lecteur.
Le lecteur ressent également ce spectaculaire au travers de références culturelles qui éveillent en lui tout un imaginaire. Ainsi, lorsque H2 évoque leur dispute comme « deux camps adverses qui « s’affrontent », comme une « lutte à mort », « un combat sans merci », pour la « survie », la disproportion entre le sujet de la dispute et les mots employés font signe vers la tragédie, celle d’une lutte fratricide irrémédiable et sans issue. L’imaginaire du spectateur convoque alors les légendes de Romulus et Rémus1 ou de Polynice et Etéocle2 : le spectaculaire se déplace de la scène à l’imaginaire du lecteur. La dramaturgie sarrautienne ne donne donc pas à voir un spectacle ordinaire. Elle opère un glissement du visuel à l’émotionnel, en mobilisant de manière particulièrement efficace l’imaginaire de l’auditeur-spectateur.

1. Romulus et Rémus sont deux frères : lors de la fondation de Rome, suite à une dispute, Romulus tue son frère et devient le fondateur officiel de la ville.
2. Polynice et Étéocle, les fils d’Œdipe, se sont entretués pour la succession du trône après la mort de leur père, le roi de Thèbes.

Conclusion

Nous avons vu que la pièce de Nathalie Sarraute se donne pour mission de déconstruire les codes théâtraux traditionnels. Pièce radiophonique à l’origine, Sarraute élude le spectaculaire afin que le spectateur se focalise sur le langage. Ce faisant, elle donne néanmoins à son œuvre une force inédite, construite sur d’une dramaturgie du malaise. En effet, la tension du dialogue entre les deux amis et la violence qui en découle donnent à voir un spectacle d’un nouveau genre. La dispute sarrautienne n’est donc pas spectaculaire au sens classique du terme mais elle ouvre la voie à une façon neuve de concevoir le jeu théâtral.
On peut penser à Bernard-Marie Koltès qui à la même époque, met en scène une dispute qui tourne en rond entre un dealer et son client dans la pièce Dans La Solitude des champs de coton pour mettre en lumière les profondeurs abyssales du langage, tout en remettant en cause les codes théâtraux traditionnels.

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Astuce

Astuce pour l’ouverture : cherchez, dans votre culture littéraire, des exemples d’autres textes théâtraux qui mettent en scène une dispute entre deux personnages et mettraient en relief la violence des mots au détriment du spectaculaire (par exemple On ne badine pas avec l’amour d’Alfred de Musset ou encore Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce).