Corrigé Bac
Sujet bac ES - Annale philosophie 2017 - Corrigé - Sujet 3

3e sujet

Expliquez le texte suivant :

Étant donné […] qu'il n'existe pas au monde de République où l'on ait établi suffisamment de règles pour présider à toutes les actions et paroles des hommes (car cela serait impossible), il s'ensuit nécessairement que, dans tous les domaines d'activité que les lois ont passés sous silence, les gens ont la liberté de faire ce que leur propre raison leur indique comme étant le plus profitable. Car si nous prenons la liberté au sens propre de liberté corporelle, c'est-à-dire le fait de ne pas être enchaîné, ni emprisonné, il serait tout à fait absurde, de la part des hommes, de crier comme ils le font pour obtenir cette liberté dont ils jouissent si manifestement. D'autre part, si nous entendons par liberté le fait d'être soustrait aux lois, il n'est pas moins absurde de la part des hommes de réclamer comme ils le font cette liberté qui permettrait à tous les autres hommes de se rendre maîtres de leurs vies. Et cependant, aussi absurde que ce soit, c'est bien ce qu'ils réclament ; ne sachant pas que les lois sont sans pouvoir pour les protéger s'il n'est pas un glaive entre les mains d'un homme (ou de plusieurs), pour faire exécuter ces lois. La liberté des sujets ne réside par conséquent que dans les choses que le souverain, en réglementant les actions des hommes, a passées sous silence, par exemple la liberté d'acheter, de vendre, et de conclure d'autres contrats les uns avec les autres ; de choisir leur résidence, leur genre de nourriture, leur métier, d'éduquer leurs enfants comme ils le jugent convenable et ainsi de suite.

HOBBES, Léviathan (1651).

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

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L’intérêt de ce texte est de croiser deux notions : la liberté et la loi. Chacune est explorée par rapport à l’autre. Bien que le texte soit très intéressant sur le sujet de la liberté, il ne faut pas négliger le fait qu’il s’agit aussi d’une réflexion sur la nature de la loi.

Dans le Léviathan, Hobbes réfléchit à l’organisation des hommes en une société politique. Sa conception du politique est généralement présentée comme très autoritaire et liberticide. Pourtant, Hobbes s’est interrogé sur ce que peut être la liberté, non pour en nier la portée mais pour en garantir l’existence. Il y a en effet plusieurs conceptions possibles de la liberté, et Hobbes réfléchit par rapport à elles afin d’en proposer une nouvelle définition. Plus précisément, Hobbes pense ici la liberté dans son rapport à la loi, et cherche même à la définir ainsi. En effet, la thèse qu’il défend ici est que la liberté correspond au silence des lois : notre liberté trouve à s’exprimer dans les domaines non couverts par la loi. Comment comprendre cette définition ? S’agit-il d’une définition par la négative uniquement ?

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On peut proposer ici un enjeu de lecture. Il faut comprendre « négative » au sens grammatical et non moral : s’agit-il de définir la liberté par ce qu’elle n’est pas, par ses frontières, donc négativement, ou ne peut-on pas y voir également une compréhension affirmative de la liberté ?

Hobbes traite cette question en trois temps. Il commence par montrer que la loi est générale et qu’elle ne peut donc pas concerner tous les domaines. Il analyse ensuite deux conceptions de la liberté qui sont selon lui erronées. Enfin, il expose et illustre sa thèse.

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La difficulté est ici d’expliquer ce passage, très court et apparemment très simple, sans le paraphraser. Une solution est de développer l’analyse que fait Hobbes de la loi : quelle définition en donne-t-il et quelles sont les implications de cette définition ?

Hobbes définit la loi comme ce qui est général, c’est-à-dire ce qui ne porte pas sur le particulier. La loi ne réglemente pas tous les domaines de l’action humaine et ne porte pas non plus sur les détails. Hobbes présente cette particularité comme la conséquence de l’impossibilité de faire autrement puisque ce serait un travail infini que de légiférer sur l’ensemble des actions humaines. On peut cependant souligner qu’il s’agit également d’une définition positive : la loi est par définition ce qui concerne le général.

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On donne ici un exemple permettant de comprendre la définition de Hobbes.

C’est ce qui explique qu’on puisse séparer le pouvoir législatif, qui écrit les lois, et le pouvoir judiciaire, qui les interprète : le deuxième est justement chargé de l’application de la loi, qui est générale, à des domaines particuliers et concrets. Hobbes décrit ici le fonctionnement d’un régime politique légitime, ce que signifie d’ailleurs le terme de « République ». Le propre d’un régime autoritaire ou totalitaire est justement d’essayer de réglementer tous les domaines de l’action humaine. Alors que dans un État de droit, les lois se contentent de déterminer ce qui est interdit, dans un État autoritaire, elles peuvent au contraire énumérer ce qui est autorisé : dans ce cas, tout ce qui n’est pas explicitement permis par la loi est interdit. On voit donc qu’en envisageant que la loi ne fixe que ce qui est interdit, Hobbes propose une conception positive de la loi et ne décrit pas un système politique liberticide. On peut même penser que le propre d’un État de droit est justement qu’il ne se lance pas dans le travail infini de légiférer sur tout mais avance au contraire par tâtonnements, sans détermination préalable mais en s’adaptant aux besoins qu’il rencontre peu à peu. Il faut qu’il y ait des domaines non prévus par la loi, même dans les cas où il s’agit d’oubli.

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Hobbes est un penseur politique et il envisage la liberté sous un angle politique : il est donc intéressant de tirer les implications politiques de son analyse.

Dans les domaines où les hommes ne sont pas soumis à la loi, ils agissent selon leur raison. Cette référence à la raison peut sembler étrange : en effet, si les hommes sont libres, ils sont également libres d’agir de façon déraisonnable. On peut lire ici une conception rationnelle de la liberté : l’homme qui est gouverné par la folie, par ses passions, ou par une drogue par exemple, ne peut être dit « libre ». C’est au contraire celui qui écoute la raison qui connaît la vraie liberté. Dans tous les cas, il y a un maître, une instance qui gouverne, puisque nous n’agissons jamais absolument par hasard. Ce qui distingue l’état de liberté de l’état de non liberté est l’instance qui nous gouverne : est libre celui dont l’action relève de la raison, mais plus précisément, insiste Hobbes, de sa « propre raison ». Les lois peuvent en effet être l’expression de la raison, mais d’une raison extérieure à l’individu.
On voit également que, pour Hobbes, la volonté humaine est tournée vers son intérêt, vers ce qui paraît à chacun « le plus profitable ». Cette idée détermine la suite du texte puisque Hobbes analyse deux autres conceptions de la liberté à l’aune de l’intérêt des hommes.

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La difficulté était de comprendre pourquoi Hobbes parle de liberté corporelle : non pas seulement ce qu’il veut dire, mais pourquoi il le dit. Il fait référence implicitement à l’idée d’une liberté naturelle, opposée à la liberté politique.

Ainsi, il ne serait pas profitable à l’homme de se battre pour la liberté corporelle, puisqu’il l’a déjà. La démarche de Hobbes consiste ici à proposer plusieurs conceptions de la liberté qui ne s’excluent pas mutuellement : il s’agit plutôt de plusieurs niveaux ou domaines de liberté. Il y a ainsi la liberté du corps, qui est indépendante de la liberté permise par le cadre des lois. Cette distinction correspond à la distinction que l’on peut faire entre la liberté naturelle et la liberté politique. Pour Hobbes, on ne peut définir la liberté par la liberté naturelle. Ce qu’il cherche à montrer ici, c’est que ce qu’on appelle liberté naturelle est une évidence, une fonction biologique du vivant et non une liberté : par définition, l’homme est une créature qui peut se mouvoir librement, et on ne peut définir ainsi la liberté. On peut cependant nuancer le propos de Hobbes en disant que le concept de liberté naturelle propose cependant de voir certaines propriétés de l’être humain comme des droits : ainsi, s’il n’y a pas de sens à parler d’une liberté corporelle, il y en a cependant un à revendiquer le droit à disposer de son propre corps. C’est d’autant plus le cas que le domaine du corps et celui de la loi ne sont pas radicalement séparés, et la loi peut justement porter sur les domaines corporels : pensons par exemple aux lois encadrant la nudité ou bien interdisant l’avortement. L’intérêt de cette remarque sur la liberté corporelle est cependant de souligner l’existence d’une autre forme de liberté, qui est pour Hobbes la seule vraie liberté, à savoir la liberté politique.

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Ici aussi, il faut retrouver à quelle idée Hobbes répond implicitement : en l’occurrence, la liberté comprise comme le fait de faire tout ce que l’on veut.

Hobbes envisage ensuite une autre conception de la liberté et qui correspond à l’idée qu’être libre consiste à faire ce que l’on veut. Lorsque Hobbes parle d’« être soustrait aux lois », il peut s’agir soit d’un état dans lequel il n’y aurait pas de loi, comme par exemple dans l’état de nature ou bien dans un système anarchique, soit du fait de s’autoriser à ne pas respecter les lois. Pour Hobbes, cette tentation est absurde dans la mesure où elle se contredit elle-même : si nous nous soustrayons aux lois, nous ne sommes pas pour autant dépourvus de lois mais, au contraire, soumis à la loi du plus fort. La loi est justement ce qui me préserve de tomber sous le joug des autres, ce qui, donc, empêche la loi du plus fort. Hobbes dit donc clairement que la loi est avant tout une protection qui garantit notre sécurité.

Mais pour que les lois nous protègent, il faut également un pouvoir judiciaire, que Hobbes appelle ici un « glaive », terme qui insiste sur la dimension de force et de contrainte. Cela signifie que la loi, pour être efficace, doit agir comme une contrainte. Le rapport entre la loi et la liberté devient alors problématique : s’il y a contrainte, cela signifie-t-il qu’il n’y a pas de liberté ? La loi ne garantit-elle que notre sécurité, et non notre liberté ?

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Dans ce texte, la thèse apparaît à la fin, préparée par toute une démonstration initiale. Il faut donc tenir compte de tout ce qui a précédé. L’intérêt est ici d’essayer de creuser le rapport entre la liberté et la loi et de montrer ce que signifie le fait de comprendre le concept de liberté à partir de celui de loi.

Après ces analyses qui démontrent que la liberté naturelle n’est pas une vraie liberté, Hobbes peut conclure par sa thèse : la liberté est définie par le silence des lois. Sa formulation est négative et restrictive puisqu’il insiste sur le fait que la liberté n’est que cela. Cette restriction semble d’autant plus forte que l’espace de liberté semble moins ménagé volontairement par le souverain que dû à un oubli ou à une négligence de sa part. Comme par ailleurs, Hobbes a précédemment insisté sur la nécessité d’une contrainte pour faire respecter la loi, on se demande comment comprendre une telle définition de la liberté.

En réalité, Hobbes cherche à dépasser l’opposition entre la liberté et la loi. La liberté doit être comprise à la fois positivement et négativement : la liberté est positive dans la mesure où elle consiste à agir en suivant sa raison ; elle est négative dans la mesure où elle dépend de la liberté que les autres me laissent. Or selon Hobbes, il ne peut se produire que les autres décident d’eux-mêmes de respecter mon espace de liberté puisque, selon lui, l’homme est naturellement un loup pour l’homme, et il faut donc des lois et un glaive pour les y contraindre. La loi n’est donc pas liberticide, elle est au contraire la condition de ma liberté. Cependant, elle n’est pas pour autant la liberté puisque j’y suis soumis autant que les autres et qu’elle limite mon action. C’est pourquoi on peut dire que je suis entièrement libre dans les domaines non prévus par la loi, puisque ce sont dans ces domaines seulement que je peux agir en suivant ma propre raison. Mais il faut bien qu’existent par ailleurs des lois qui me protègent lorsque j’agis selon ma propre raison.

Hobbes ne définit donc pas la liberté comme ce qui existe hors du domaine de la loi, comme ce qui est extérieur à elle et n’entretient aucun rapport avec le juridique. Au contraire, elle n’existe que dans un espace délimité par la loi, bien que situé hors d’elle : c’est en effet la loi qui trace les contours de ma liberté, même si c’est par le silence, implicitement, et non explicitement. Il y a donc un rapport étroit entre la loi et la liberté chez Hobbes, qui permet de dire qu’il ne conçoit pas la loi comme une chose liberticide.

Mais quels sont donc ces espaces de liberté ? Hobbes donne quelques exemples, qui relèvent de la propriété privée, de l’économie et de la vie privée. La loi permet donc de tracer une frontière entre la vie publique et la vie privée. Ces exemples montrent bien que le système politique qu’Hobbes envisage n’est pas totalitaire, un système totalitaire se définissant comme ce qui veut prendre en charge la totalité de la vie humaine, jusque dans la manière de se loger, de se nourrir ou de s’habiller. On peut, au contraire, voire en Hobbes un précurseur de la pensée libérale : si la liberté n’existe que dans le silence de la loi, la loi ne doit exister que dans les domaines où elle est indispensable, c’est-à-dire qu’elle doit exister le moins possible.

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En conclusion, on cherche ici les possibles applications politiques concrètes de la pensée de Hobbes.

Hobbes comprend la loi comme ce qui encadre les activités humaines plutôt que comme ce qui les contraint : il s’agit d’organiser et de poser des limites, non de retirer toute liberté aux hommes. Selon l’interprétation qu’on fait de cette conception, on pourra imaginer une étendue plus ou moins vaste des domaines couverts par la loi. Ainsi, si la liberté et la sécurité sont les seuls éléments que la loi et le système politique doivent préserver, les lois seront probablement peu nombreuses et porteront sur des domaines restreints. Mais on peut considérer que la politique prend en charge la vie collective, plutôt que de seulement rendre possible la vie privée. Ainsi, dans de nombreux pays, il existe des lois sur l’éducation des enfants puisqu’on estime que cette question concerne le pays tout entier. On peut donc également envisager la loi non pas seulement comme ce qui restreint la liberté individuelle dans certains domaines pour la rendre possible dans d’autres, mais aussi comme ce qui donne naissance à une liberté collective, dont la définition est entièrement positive.