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Plaire et persuader : les fonctions de la rhétorique

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Ce cours est en cours de création par nos équipes et il sera prêt pour la rentrée 2019 💪

Introduction :

Après avoir défini la rhétorique, voyons maintenant deux questions qui lui intimement liées : celle de sa fonction et celle de sa valeur. D’une part : À quoi sert la rhétorique ? Quelles sont les intentions et les buts de celui qui se forme – et paie pour cela – à l’art de l’éloquence ? Et, d’autre part, que vaut la rhétorique ?

Si les techniques apprises et utilisées pour convaincre ont pour but de rallier les autres à sa cause et d’en tirer des bénéfices individuels, on peut alors se demander s’il peut exister une éthique du discours et si l’esthétique de la parole se concilie toujours avec une exigence d’honnêteté. La parole sert-elle à persuader pour plaire, de façon démagogique, ou à convaincre en se mettant au service de la recherche de la vérité ?
Ce problème nous renvoie clairement à la question du rapport de la parole à la vérité et au mensonge. Peut-on convaincre par n’importe quel moyen et quel que soit le but ? La fin (convaincre et dominer) justifie-t-elle les moyens (la rhétorique) ?
D’où la problématique de ce cours : la rhétorique est-elle toujours bonne et morale ? Met-elle en place un discours vrai, authentique, ou au contraire n’est-ce qu’une technique du « beau parler » destinée à tromper ses auditeurs ?

Pathos, ethos, logos

Selon la tradition aristotélicienne (c’est-à-dire qui vient d’Aristote) l’art de la parole peut s’inscrire dans trois registres possibles, qu’il définit dans la Rhétorique, : le pathos, l’ethos et le logos. Ces trois modalités sont chacune directement liées à une fonction précise de la rhétorique.

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À retenir

  • Le pathos permet de toucher la dimension affective de l’auditoire, c’est-à-dire ses sentiments et ses émotions.
  • L’ethos permet de toucher la dimension morale de l’auditoire.
  • Le logos permet de toucher la dimension rationnelle de l’auditoire.

Un même message du point de vue du contenu peut donc être formulé différemment selon la fonction que l’on veut lui donner et selon le but visé : la dimension affective, morale ou rationnelle.

  • Qu’est-ce qui donne au locuteur le plus de chance de persuader ou de convaincre ?

Les moyens (le type de discours) sont donc choisis pour répondre à une fin (convaincre ou persuader). La rhétorique cesse dès lors de viser la dimension esthétique et le plaisir de la parole, pour devenir une technique instrumentale.

Examinons plus en détails les trois piliers de la rhétorique selon Aristote.

La parole comme pathos

Pathos, en grec ancien, signifie « ce que l’on éprouve », et désigne essentiellement l’expérience des sentiments et des émotions. Pathos a donné le terme de « passions » qui, en philosophie, désigne la dimension affective de l’âme. Le pathos ou les passions sont considérés comme une forme de passivité : l’âme est réceptive, mais n’exerce pas d’action volontaire, comme dans la réflexion.

  • Ainsi, de façon générale, le discours selon le pathos joue sur les émotions et les passions de celles et ceux que l’on veut persuader.

La stratégie de l’empathie est préférée à celle de la morale et de la logique du raisonnement. Par exemple, un discours démagogue aura pour cible les désirs ou les craintes du public.

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Définition

Démagogie :

Action d’aller dans le sens de ce que le public souhaite entendre afin d’emporter son adhésion, indépendamment de la valeur du discours qui est tenu.

La parole comme ethos

ethos signifie « coutume », au sens de l’habitude qu’il convient de suivre et du comportement qu’il convient d’avoir. Le mot renvoie à la personnalité morale de l’orateur et a donné le mot « éthique », réflexion sur les valeurs et les règles qu’il faut suivre dans l’action. L’ethos et les qualités éthiques renvoient au caractère et à la réputation de l’orateur : c’est en fonction de ces qualités en effet que l’auditoire pourra lui accorder sa confiance. L’orateur doit donc se montrer fiable, honnête, sincère et susciter la sympathie de ceux à qui il s’adresse. Sa bonne réputation permet de gagner le respect du public.
Il doit être digne de confiance en respectant les valeurs dans lesquelles le public se reconnaît ou désire se reconnaître.

La parole comme logos

Rappelons que logos signifie « parole », « discours » et « raison ». Du point de vue de la rhétorique, logos désigne le raisonnement logique.

  • Le discours logique s’adresse à l’intellect du locuteur en faisant appel à une argumentation construite et cohérente, faite de démonstrations et de preuves tangibles.

Par exemple, dans son livre Organon, Aristote présente un procédé logique de raisonnement, le syllogisme :

Tout A est B
Or tout B est C
Donc tout A est B

Tout homme est mortel
Socrate est un homme
Donc Socrate est mortel.

Utilisation du pathos, de l’ethos et du logos

De ces trois modalités et fonctions de la parole, quelle est celle qui répond le mieux à l’exigence de vérité ?
Aristote donne sa préférence au logos, qui est la dimension la plus objective du discours, c’est-à-dire centrée sur l’expression vraie de l’objet même dont on parle. Le pathos manipule la subjectivité des personnes et l’ethos ne peut garantir la vérité du discours.

Cependant, si les trois fonctions de la parole peuvent être utilisées séparément, il arrive souvent qu’on les retrouve dans un même discours, ce qui présente l’avantage de pouvoir toucher le public de différentes manières. On peut voir un exemple de ce triple usage dans le discours que, selon l’historien Thucydide, les Athéniens auraient tenu devant les Spartiates.

Thucydide (Athènes, -465 à -400 ou -395) Thucydide (Athènes, -465 à -400 ou -395)

Thucydide (Athènes, -465 à -400 ou -395) est un homme politique et historien grec, auteur de La Guerre du Péloponnèse, récit du conflit qui opposa Athènes et Sparte entre -431 et -404. Sortie victorieuse des guerres médiques contre les Perses, Athènes exerce une hégémonie sur la Grèce. Sparte s’en insurge et les Athéniens leur répondent lors d’une assemblée à Sparte. Thucydide reprend ce discours.

On a ici identifié en bleu ce qui relève du pathos, en orange ce qui relève de l’ethos et en vert ce qui relève du logos.

« Pour notre courage d'alors et notre intelligence politique, méritons-nous, Lacédémoniens, la jalousie excessive qu'excite chez les Grecs notre puissance ? Nous l'avons acquise sans violence ; vous-mêmes vous n'avez pas voulu être à nos côtés contre ce qui restait de Barbares et ce sont les alliés qui vinrent nous trouver et nous demandèrent de prendre le commandement. Par là même nous avons été contraints dès l'abord d'amener notre empire à son état actuel, conduits par la crainte, puis par l'honneur, enfin par l'intérêt. Nous étions en butte à la haine générale ; quelques-uns de nos sujets s'étaient déjà révoltés ; vous-mêmes ne nous montriez plus les mêmes sentiments d'amitié qu'auparavant ; vous étiez soupçonneux et hostiles ; dans ces conditions il nous a paru dangereux de nous relâcher de notre pouvoir, car on nous eût abandonnés pour passer de votre côté. Or nul ne saurait trouver mauvais qu'on ait égard à ses intérêts, quand on se trouve au milieu des pires dangers. »

Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, traduction www.remacle.org

Les trois fonctions de l’art de la parole sont utilisées ici :

  • le pathos : le discours joue sur la culpabilité de Sparte de ne pas avoir fait preuve d’autant de « courage » et d’« intelligence » qu’Athènes au moment des guerres médiques ;
  • l’ethos : le discours met en avant le mérite moral d’Athènes, qui a établi sans violence sa puissance en Grèce ;
  • le logos : le discours logique, à partir de faits, raisonne par déduction : « Or nul ne saurait trouver mauvais […] ».

Mais ces procédés n’auraient-ils pas aussi pour fonction de persuader l’auditoire malgré lui, en le manipulant par la parole ?

Avant d’aborder cette question, il sera intéressant de montrer jusqu’où peuvent aller les techniques oratoires susceptibles de tromper.

  • Jusqu’à quel degré de sophistication rhétorique peut-on aller ?

Formes et genres du discours

Les outils oratoires sont multiples. Entre la sophistique, l’éloquence du corps, la dialectique, la stylistique, la rhétorique d’apparat, la rhétorique judiciaire, la rhétorique politique, ou encore l’humour et l’ironie, l’orateur a le choix des outils pour convaincre.
La sophistique et l’éloquence du corps sont deux exemples caractéristiques du raffinement de la rhétorique et de la précision quasi-scientifique vers laquelle elle tend.

La sophistique

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Définition

Sophistique :

La sophistique est l’art pratiqué par les sophistes. Dans un usage négatif, il désigne l’utilisation de sophismes, c’est-à-dire de raisonnements fallacieux, qui se donnent l’apparence de la vérité.

Le « paradoxe du menteur », attribué à Épiménide le Crétois, est un exemple des interrogations et recherches menées par les Grecs sur le langage.

Épiménide le Crétois dit : « tous les Crétois sont menteurs ».
Question : Épiménide le Crétois ment-il quand il dit cela ?

De la même manière, quand je dis « je mens », est-ce que je mens ? « Je mens » est-il vrai ou faux ?

  • La question n’a pas de solution et on peut démontrer que les cas « il dit vrai » et « il dit faux » aboutissent tous deux à la même conclusion : « il dit faux ».

Ce résultat va à l’encontre du principe de non-contraction énoncé par Aristote : un énoncé vrai ne peut pas être faux ; ou encore : un énoncé est soit vrai soit faux, mais ne peut pas être les deux à la fois.
Ici, ou bien Épiménide dit vrai, mais alors il ment puisque c’est un Crétois et que tous les Crétois sont menteurs, ou bien Épiménide dit faux (il ment quand il dit qu’il ment), ce qui veut dire qu’un Crétois au moins ne ment pas, ce qui est faux puisque tous les Crétois sont menteurs.
C’est vrai que les Crétois sont menteurs, et le Crétois dit la vérité en disant qu’il ment.
Ou encore : dire que les Crétois sont menteurs n’est pas un mensonge… sauf si c’est un Crétois qui le dit.

Aristote a cependant proposé une solution à ce paradoxe. « Être menteur » renvoie à une généralité, à une tendance : mais un menteur n’est pas toujours en train de mentir. L’intérêt de ce paradoxe est de distinguer le langage du métalangage. Lorsque je professe un mensonge, je suis dans le langage ; mais si je commente mon mensonge en disant « je dis vrai en affirmant que je mens », je suis dans le métalangage, dans l’analyse de mon propre langage.

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À retenir

Dans la Grèce antique, les sophistes étaient des professeurs qui voyageaient de ville en ville et enseignaient, généralement pour de fortes sommes, l’art de bien parler et d’être convainquant, le plus souvent à de jeunes aristocrates se destinant à la politique. Ce sont donc des professeurs d’éloquence.
Leurs détracteurs, en particulier Platon, voient dans leur approche du discours une volonté de persuader et de manipuler, de façon démagogique, et en fonction de l’intérêt personnel et non collectif. Sous leur influence, le terme de sophiste est devenu négatif, ce qu’il n’est pas historiquement.

L’éloquence du corps

L’éloquence du corps n’est pas une simple gestuelle spontanée : elle est l’art du langage corporel. Si la voix accompagne la parole, le corps accompagne la voix.

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À retenir

La signification du discours et l’importance du message sont également données par le corps.

L’importance de la rhétorique corporelle est soulignée par Quintilien.

Quintilien (environ 3 à 96) Quintilien (environ 3 à 96) ©Daumont - Bibliothèque nationale espagnole CC-BY-SA 4.0

Quintilien (environ 3 à 96) est un rhéteur et pédagogue latin, auteur d’un manuel de rhétorique majeur intitulé Institution oratoire.

« Prononciation et action, ces deux mots sont assez généralement pris l'un pour l'autre ; mais le premier semble tirer son nom de la voix, et le second, du geste. En effet, Cicéron, en parlant de l'action, l'appelle tantôt le langage, tantôt l'éloquence du corps. Cependant il lui donne deux parties, qui sont les mêmes que celles de la prononciation, c'est-à-dire la voix et le mouvement. On peut donc se servir indifféremment de l'une ou l'autre appellation. Quant à la chose en elle-même, elle est d'une merveilleuse efficacité dans l'oraison ; car ce qui se passe en nous importe moins que la manière dont nous le produisons au dehors, parce que chacun n'est ému que comme il entend. Aussi, de toutes les preuves que l'orateur tire de sa conviction plus ou moins intime, il n'en est pas une, quelque forte qu'elle soit, qui ne paraisse faible, si elle n'est soutenue d'un certain ton affirmatif. Le feu des sentiments les plus vifs languit et s'éteint, s'il n'est alimenté par la voix, par le visage, par le corps entier de celui qui parle. Encore avec cela serons-nous bienheureux, si ce feu se communique aux juges ! Tant s'en faut que nous ayons lieu d'espérer de les émouvoir, si nous nous montrons nonchalants et froids ! Craignons plutôt que notre apathie ne finisse par les gagner. Nous avons une preuve de la puissance de la prononciation dans le jeu des comédiens, qui ajoutent tant de grâce aux pièces des meilleurs poètes, que nous trouvons infiniment plus de plaisir à les entendre qu'à les lire, et que même ils nous intéressent à des pièces détestables, auxquelles nous ne daignerions pas accorder une place dans nos bibliothèques, et qui ne laissent pas d'avoir beaucoup de succès au théâtre. Que si, dans de pures fictions, l'illusion produite par la prononciation est telle, que nous nous passionnons jusqu'aux larmes ou à la colère, quelle force ne doit pas lui prêter la réalité ? Pour moi, je ne crains pas d'affirmer qu'un discours médiocre, mais soutenu par le prestige de l'action, fera plus d'effet que le plus beau discours, qui en sera dénué. Ainsi, on demandait à Démosthène quelle était la première partie de la rhétorique : C'est, répondit-il, l'action ; et comme on lui demandait encore quelle était la seconde, puis la troisième, il répondit toujours : L'action, jusqu'à ce qu'on eût cessé de le questionner : donnant, ce semble, à entendre que, selon lui, ce n'était pas seulement la partie la plus considérable, mais que c'était tout. »

Quintilien, Institution oratoire, livre XI, chapitre III.

Le manuel de Quintilien est complet. Il étudie la physionomie convenable de l’orateur (les expressions du visage) ainsi que sa posture et ses mouvements corporels, de la tête aux pieds. Par exemple : « Il faut observer de ne point trop avancer la poitrine ni le ventre, parce que cette attitude courbe la partie postérieure du corps, et que toute posture où l'on se renverse est indécente. »

La tête

Elle « tient le premier rang dans l’action ». Elle peut ajouter au discours la grâce en étant droite ou dans son aplomb naturel ; baissée, elle donnerait un air d’abjection.
Elle peut aussi renforcer la signification du discours : renversée en arrière elle exprime de l’arrogance ; penchée sur le côté, elle exprime de l’indolence ; raide et immobile, elle communique de la pugnacité.

Les mains

Leur nombre de mouvements est aussi important que celui de nos mots. « Elles demandent, elles promettent, elles appellent, elles congédient, elles menacent, elles supplient ; elles expriment l'horreur, la crainte, la joie, la tristesse, l'hésitation, l'aveu, le repentir, la mesure, l'abondance, le nombre, le temps. N'ont-elles pas le pouvoir d'exciter, de calmer, de supplier, d’approuver, d’admirer, de témoigner de la pudeur ? » Des gestes de la main peuvent même désigner des adverbes et des pronoms.

Les pieds

Il faut être attentif à la façon dont on les pose et à la façon dont on les bouge. Par exemple, se tenir debout et immobile avec le pied droit en avant est une posture indécente (celle du contrapposto, qui est assez sensuelle). Si l’on prend appui sur un pied, il ne faut pas lever l’autre (comme un flamant rose) ou le tenir en pointe (comme une danseuse classique). Trop écarter les jambes donne une posture négligée voire obscène.

L’éloquence renvoie donc à des règles au fond assez logiques et évidentes. Elle ne doit pas, par ailleurs, se complaire dans de simples effets de manches et à un jeu théâtral. Comme l’écrit Pascal dans les Pensées : « La vraie éloquence se moque de l’éloquence ».

  • La vraie éloquence s’apprend et s’intériorise au profit d’une attitude plus naturelle. Celui qui cherche trop à être éloquent ne l’est jamais vraiment. Son attitude est suspecte.

D’où la nécessité de s’interroger sur l’intention, bonne ou mauvaise, d’un orateur et de la fonction qu’il donne à la rhétorique : mentir pour son profit personnel ou pour chercher la vérité ?

Se méfier de la rhétorique

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À retenir

Socrate est le philosophe qui a été le plus critique à l’égard de la rhétorique et de l’art de la parole.

Pourtant, Socrate parle, il pratique la maïeutique.

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Définition

Maïeutique :

La maïeutique est l’art de l’accouchement, pratiqué par les médecins et les sages-femmes. Par analogie, Socrate utilise se terme pour désigner sa propre pratique, consistant à aider l’autre à accoucher de ses idées par le dialogue, notamment en lui posant des questions faussement naïves qui lui permettront de comprendre sa propre pensée et d’en éliminer ce qu’il découvre être faux.

Socrate distingue la parole fausse et flatteuse des rhéteurs qui ne visent que leur propre intérêt et donc à convaincre l’autre pour en tirer un avantage, et la parole philosophique comme moyen de recherche de la vérité.
Dans le Gorgias de Platon, dont le sous-titre est « De la rhétorique », Socrate s’entretient avec le sophiste Gorgias sur son métier. Dans l’extrait suivant, il s’adresse au jeune Polos, qui assiste à la discussion, et a demandé à Socrate sa définition de la rhétorique.

Socrate  (-470 à -399), musée du Louvre Socrate (-470 à -399), musée du Louvre, ©Sting CC-BY-SA 2.5

Socrate (-470 à -399) est un philosophe grec qui n’a rien écrit et dont la pensée a été transmise par des témoignages, notamment ceux de Platon. Il pratique la maïeutique, dialogue questionnant destiné à dévoiler les vérités que nous avons en nous.

Platon (-428 à -348), musée du Vatican Platon (-428 à -348), musée du Vatican

Platon (-428 à -348) est un philosophe grec idéaliste : selon lui, toute réalité matérielle est la copie d’un modèle idéal qui se trouve dans un autre monde, le monde des Idées. Il a été l’élève de Socrate, a écrit de nombreux dialogues philosophiques (La République, Le Banquet…) et fondé l’école de l’Académie.

« La cuisine, donc, est la forme de flatterie qui s’est insinuée sous la médecine. Et, selon ce même schéma, sous la gymnastique, c’est l’esthétique [la cosmétique] qui s’est glissée ; l’esthétique, chose malhonnête, trompeuse, vulgaire, servile et qui fait illusion en se servant de talons et de postiches, de fards, d’épilations et de vêtements ! La conséquence de tout cela est qu’on s’affuble d’une beauté d’emprunt et qu’on ne s’occupe plus de la vraie beauté du corps que donne la gymnastique. Bon, pour ne pas être trop long, je veux te parler à la façon des géomètres – peut-être comme cela pourras-tu suivre. Voici : l’esthétique est à la gymnastique ce que la cuisine est à la médecine. Ou plutôt, il faudrait dire que l’esthétique est à la gymnastique ce que la sophistique est à la législation ; et encore, que la cuisine est à la médecine ce que la rhétorique est à la justice. Certes, je tiens à dire qu’il y a une différence de nature entre la rhétorique et la sophistique, mais puisque rhétorique et sophistique sont deux pratiques voisines, on confond les sophistes et les orateurs ; en effet, ce sont des gens qui ont le même terrain d’action et qui parlent des mêmes choses. Eux-mêmes, d’ailleurs, ne savent pas à quoi ils peuvent servir, et personne autour d’eux ne le sait davantage. De toute façon, si l’âme n’était pas là pour surveiller le corps, si le corps était laissé à lui-même, si la cuisine et la médecine n’étaient plus ni reconnues ni distinguées par l’âme, et si c’était au corps de décider ce qu’elles étaient en mesurant les plaisirs qu’il y trouverait alors […] toutes les réalités seraient confondues pêle-mêle et reviendraient au même, on ne pourrait plus distinguer la médecine ni de la santé ni de la cuisine. – Voilà, je viens de dire ce qu’est la rhétorique. Tu as bien entendu : elle correspond dans l’âme à ce qu’est la cuisine pour le corps. »

Platon, Gorgias.

Le Gorgias n’est absolument pas un traité de rhétorique, mais un dialogue critique sur la valeur politique et morale de cet art.
Deux thèses s’affrontent.

  • L’une est incarnée par les sophistes du dialogue affirmant que l’art de bien parler est le meilleur des arts.
  • L’autre est incarnée par Socrate pour qui la rhétorique est l’art du mensonge, à l’inverse de la philosophie qui est recherche de la vérité.

Le tableau ci-dessous permet de situer la rhétorique dans l’ordre des pratiques humaines.

CORPS

Domaine des soins appportés au corps

ÂME

Domaine des soins appportés à l’âme

Soins préventifs Thérapie curative Soins préventifs Thérapie curative
Techniques véritables Gymnastique Médecine Législation Justice
Pratiques artificielles Cosmétique Cuisine Sophistique Rhétorique

Dans la colonne de gauche, les « techniques véritables » désignent des pratiques reposant sur un savoir-faire réel, alors que les « pratiques artificielles » sont destinées à la flatterie et ne reposent que sur des apparences de vérité. Socrate raisonne par équivalence (c’est ce qu’on appelle un raisonnement par analogie) : « X est à Y ce qu’Y est à Z dans l’ordre du corps ou dans l’ordre de l’âme ».

L’un des points intéressants de cet extrait est la distinction entre sophistique et rhétorique.

  • Le rhéteur peut avoir une légitimité si son art est mis au service de la vérité.

Au contraire, le sophiste est définitivement condamné car sa fonction est, par nature, de nous tourner vers le faux. C’est pour cette raison que Platon affirme une différence de nature et non de degré entre les deux. On ne « glisse » pas de la rhétorique à la sophistique comme deux degrés voisins sur une même échelle, mais on « saute » d’un domaine à un autre, des préoccupations du corps et de l’image sociale (flatter, être beau en apparence plutôt que par son esprit, éprouver du plaisir physique) aux exigences de l’âme (aller vers la vérité).

Conclusion :

Les Anciens ont mis en avant la nécessité de bien parler tout en nous mettant en garde contre les dangers des techniques rhétoriques. Comme toute technique, la rhétorique n’est ni bonne ni mauvaise en soi mais selon l’usage qu’on en a et les conséquences qui en découlent. Elle n’est pas une fin en soi (parler pour parler) et, en tant que moyen, il convient d’être attentif à sa finalité : elle devrait être au service de la vérité plutôt que d’intérêts égoïstes. L’œuvre pédagogique et critique des Anciens sur l’éloquence aura marqué l’Occident : connue ou inconnue, de façon consciente ou inconsciente, l’art de la parole d’Aristote, de Cicéron ou de Quintilien reste utilisé jusqu’à aujourd’hui. Reste à savoir si la sagesse de Socrate en accompagne toujours l’usage.