Fiche de lecture
La Porte étroite, André Gide
Contexte

La Porte étroite est, en 1909, le premier grand succès littéraire d’André Gide, même si la critique lui était déjà favorable auparavant. Fondée sur un malentendu (une conversion à la vertu et donc une attitude morale nouvelle de la part de Gide), la critique élogieuse ne perçoit pas la dimension critique de l’œuvre, ni la satire du sacrifice de soi. L’ironie de Gide sur les excès d’une morale puritaine côtoie en même temps un sujet pour une grande part autobiographique (climat de son adolescence, relations avec son épouse Madeleine) brouillant ainsi les pistes d’une critique trop moraliste. On retrouve dans ce roman la plume délicate, le style limpide et pur de l’écrivain.

Personnages

Jérôme : Il est le narrateur au caractère « flasque » qui se défend de faire de la littérature (dans l’incipit). Il est amoureux depuis son enfance de sa cousine Alissa.
Alissa : Le récit se construit autour d’elle. Vertueuse et très religieuse, elle ne se résout pas à fixer une date pour ses fiançailles avec Jérôme. Sa sœur cadette, Juliette, est elle aussi amoureuse de Jérôme. Elle se dérobe sans cesse à Jérôme et préfère une vie de pureté aux plaisirs charnels. Elle meurt et lègue son journal intime à l’homme qu’elle n’a pourtant jamais cessé d’aimer, Jérôme.
Juliette : Sœur d’Alissa et femme d’Édouard.
Édouard Teissières : Fiancé puis mari de Juliette.
Abel : Ami de Jérôme, amoureux de Juliette.
Lucile Bucolin : Mère d’Alissa et de Juliette, tante de Jérôme.

Thèmes

La vertu : C’est la morale et le puritanisme qui sont une entrave au bonheur. Les valeurs religieuses amènent des notions comme celles du sacrifice et de l’abnégation, ce qui conduit inéluctablement au renoncement à l’amour charnel pour élever son esprit. C’est l’évolution d’Alissa vers la « sainteté » jusqu’à la mort face au caractère illusoire de l’amour parfait.
L’amour : Il s’agit d’un amour qui semble indissociable et éternel entre Alissa et Jérôme, mais le tout à la figure d’une relation platonique. On assiste à la désillusion d’un amour terrestre et social (le rôle des fiançailles et du mariage) auquel on préfère l’amour de Dieu. On remarque aussi l’amour secret (celui de Juliette pour Jérôme), les fausses confidences et l’amour impossible.
La raison : La raison conduit à un bonheur simple et accessible, à la vie, aux joies terrestres et à la maternité. Juliette en est le symbole (bien que malheureuse).

Résumé

La Porte étroite peint, dans une langue qui insinue plus qu’elle ne dit, une lutte entre deux forces qui semblent ici contraires : l’amour et la vertu. Jérôme et Alissa, cousins germains, s’aiment l’un et l’autre. Pourtant, l’union charnelle et sociale tarde à se réaliser : alors qu’ils apprennent que Juliette, la sœur cadette d’Alissa, est amoureuse elle aussi de Jérôme, Alissa décide de repousser leur union. Et même lorsque Juliette oublie son premier amour et quitte la maison familiale en se mariant avec Édouard, Alissa ne peut se résoudre à quitter l’idéal de vertu vers lequel elle tend. Elle préfère renoncer aux joies terrestres pour tenter d’atteindre un idéal inaccessible, incapable de supporter un amour qui ne soit plus parfait.

Première partie

Le roman s’ouvre sur une sorte de prologue plutôt impartial qui présente la mère d’Alissa, Lucile Bucolin, et le mal dont elle est coupable selon Jérôme, avant qu’elle ne disparaisse du récit. Le premier chapitre s’inscrit dans les habituels récits gidiens dont le principe est de raconter une histoire, mais pas seulement, et d’y intégrer toute la colère d’un homme. C’est Jérôme qui prend la parole et qui annonce qu’il raconte simplement ses souvenirs. On devine en filigrane sa colère notamment dans son évocation de Lucile Bucolin : Alissa a éprouvé dans son enfance un grand choc psychologique en découvrant l’éconduite de sa mère qui trompe son père au domicile conjugal et qu’elle finit par quitter pour rejoindre son amant. L’évocation de l’amour de Jérôme pour Alissa n’apparaît qu’à la fin du chapitre.

Les trois chapitres qui suivent complètent cette première partie en décrivant les amours complexes des jeunes adolescents que sont Jérôme, Alissa, Juliette et Abel. Au chapitre 2, le père d’Alissa explique à sa fille que la seule gloire qui importe dans la société est d’être remarquable aux yeux de Dieu (et donc vertueuse). Il partage également son amertume envers la mère d’Alissa qu’il rend coupable de sa mauvaise situation. Le chapitre 3 consacre la rencontre des amants au fond du verger de Fongueusemare et la gêne éprouvée par Alissa face à ses sensations. On constate aussi les premiers malentendus entre eux et le caractère faible et « flasque » de Jérôme, qui ne saisit pas les gestes d’amour d’Alissa. À la fin du chapitre 4, Abel dénoue le nœud sentimental en confiant à Jérôme que Juliette aime ce dernier. Les fiançailles de Juliette et Édouard Teissières, en cette fin de première partie, semblent pourtant pouvoir effacer les réticences qu’Alissa a émises quant à son mariage avec Jérôme.

Deuxième partie

Cette partie se consacre au développement de la liaison entre Jérôme et Alissa, qui va jusqu’à l’apothéose mystique. À l’ouverture de cette deuxième partie, au chapitre 5, la voix d’Alissa se fait entendre par le biais de ses lettres qui rythment leur longue séparation de dix-huit mois. Le ton spontané d’Alissa contraste avec celui, artificiel, de Jérôme. Le chapitre 7 rappelle des moments antérieurs, lorsque les deux amants se retrouvent au fond du verger à Fongueusemare. L’amour de Jérôme est toujours aussi vif et il tente en vain d’aborder à nouveau le sujet de leurs fiançailles. Une lettre d’Alissa annonce son retrait vers Dieu (« Hic incipit amor Dei » : « Ici commence l’amour de Dieu ») et leurs voies commencent à diverger. Jérôme ne sent pas l’amour d’Alissa qui persiste malgré sa transformation religieuse. Trois ans plus tard, Jérôme et Alissa se retrouvent une dernière fois et il reconnaît à cet instant son manque crucial d’initiative qui a participé à la non réalisation de leur amour.

Troisième partie

Le flasque caractère de Jérôme, l’intrigue sentimentale et le péché adultère de Lucile Bucolin révélés dans les deux premières parties servent à justifier l’évolution d’Alissa qui occupe principalement cette troisième partie du récit. Son journal nous apprend sa grandeur d’âme et que, malgré son effort pour tromper Jérôme, elle reste cette fille pleine d’abandon amoureux du début de leur histoire. Figure de la femme résignée, Alissa tire de cet altruisme et de cette abnégation une beauté singulière. Motivée par un esprit de sacrifice et dévouée malgré tout à l’homme qu’elle aime, on comprend qu’Alissa se retire en pensant être un obstacle entre Jérôme et Dieu. Par cet acte, elle s’assure qu’il puisse atteindre la gloire céleste dont parlait son père. Ne souhaitant pas rester pour autant immobile, prisonnière des carcans d’une société et d’un amant qui n’évolue pas, Alissa avance dans la direction qui lui semble encore accessible : la mort.

Épilogue

Jérôme raconte sa visite à Juliette à Nîmes, plus de dix ans après la mort d’Alissa. La sœur cadette le reçoit dans le salon qui recrée la chambre de la défunte. On comprend alors que Juliette n’a pas été heureuse et qu’elle aime toujours son premier amour. Jérôme restera impassible.

Citation

« D’autres en auraient pu faire un livre ; mais l’histoire que je raconte ici, j’ai mis toute ma force à la vivre et ma vertu s’y est usée. J’écrirai donc très simplement mes souvenirs, et s’ils sont en lambeaux par endroits, je n’aurai recours à aucune invention pour les rapiécer ou les joindre ; l’effort que j’apporterais à leur apprêt gênerait le dernier plaisir que j’espère trouver à les dire. »

Première partie
« Le pasteur avait d’abord lu tout le verset : “Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite car la porte large et le chemin spacieux mènent à la perdition et nombreux sont ceux qui y passent ; mais étroite est la porte et resserrée la voie qui conduisent à la Vie, et il en est peu qui les trouvent.” »

Première partie
« Cet enseignement austère trouvait une âme préparée, naturellement disposée au devoir, et que l’exemple de mon père et de ma mère, joint à la discipline puritaine à laquelle ils avaient soumis les premiers élans de mon cœur, achevaient d incliner vers ce que j’entendais appeler la vertu ».

Première partie
« D’où me vient à présent, auprès d’elle, ce sentiment d’insatisfaction, de malaise ? – Peut-être à sentir cette félicité si pratique, si facilement obtenue, si parfaitement "sur mesure" qu’il semble qu’elle enserre l’âme et l’étouffe… Et je me demande à présent si c’est bien le bonheur que je souhaite ou plutôt l’acheminement vers le bonheur. »

Troisième partie