Fiche de lecture
« Le Bateau ivre », Arthur Rimbaud
Contexte

« Le Bateau ivre » est l’un des premiers poèmes composés par Rimbaud. Il l’envoit à son futur amant, Verlaine, avant de monter sur Paris. Ernest Delahay, ami proche de Rimbaud et Verlaine, affirme que le texte a été écrit dans le but d’être amené à Paris par l’auteur, pour montrer son talent. Et il fit réellement impression lorsqu’il fut lu au cours d’une des réunions des Vilains Bonshommes (un groupe d’artistes parnassiens, en activité de 1869 à 1972 dont faisaient partie Verlaine, Mallarmé et d’autres). Pourtant, personne de ne se décide à le publier, alors que Verlaine le considère comme étant le chef-d’œuvre de son amant.

Il faut attendre 1895, et la publication posthume de ses poésies complètes pour que le grand public puisse enfin lire « Le Bateau ivre ».

Thèmes

Le navire, image du poète : On pourrait se risquer à dresser un parallèle entre le poète et le navire. Tous deux sont ivres, et errent le long de rivages presque oniriques. On peut aussi y voir un texte prophétique, annonciateur des voyages futurs de Rimbaud.
L’ivresse de la liberté : L’origine de l’ébriété métaphorique du bateau est la liberté que lui a offert la mort brutale de son équipage. Là encore, comment ne pas y voir une allusion aux idéaux libertaires de Rimbaud, qui ne rêve que de briser les chaînes imposées par la société et ses pairs, symbolisées par le gouvernail et le grappin.
Les éléments : C’est de la nature que viennent une grande partie des sensations qu’éprouve le navire. Les eaux déchaînées lui offrent une expérience presque incroyable pendant un long moment. Mais ce long répit est trompeur, car les eaux traîtresses auront finalement raison de l’embarcation. La nature est donc ambivalente, aussi belle qu’impitoyable.
La nostalgie : Les tiraillements de l’auteur se trouvent aussi exposés dans certains passages de la fin du poème, où des regrets sont formulés par l’esquif sans pavillon. Il éprouve une mélancolie de ses ports d’attache européens. Ce sentiment, Rimbaud le connaît bien, lui qui est attaché à ses racines et son passé, tout en aspirant à une forme de liberté totale. Là réside donc un paradoxe personnel magnifié par la poésie.

Résumé

Le poème est composé de vingt-cinq quatrains d’alexandrins. Il raconte à la première personne le voyage d’un navire. Ce dernier est donc personnifié.

L’équipage du bateau s’est fait massacrer par des Amérindiens, ce dernier dérive donc, enivré par la liberté que lui offrent enfin les flots. Son gouvernail lui a été ôté par les vagues, il erre à présent, des mois durant. L’esquif prend vie dès lors et profite au maximum des éléments déchaînés.

Les latitudes explorées par le vaisseau à la dérive sont alors décrites. Floride, mers du Nord, îles et archipels exotiques… Il semble faire le tour du monde au cours de son ivresse maritime. Mais, peu à peu, les effets de l’enivrement se dissipent, et l’embarcation se met à regretter les rivages de la vieille Europe. Mais il est trop tard, les embruns ont eu raison du caboteur solitaire.

Citation

« Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets ! »
« Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses, Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau »
« Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin. »
« Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ! »