Fiche de lecture
Poésies, Stéphane Mallarmé
Contexte

Le recueil de Stéphane Mallarmé (1842-1898) sobrement intitulé Poésies n’est pas une œuvre de jeunesse : c’est au contraire l’aboutissement de longues années de recherche poétiques (certains textes remontant à l’année 1870) et publié deux fois, en 1887 puis en 1899. Linguiste, Mallarmé enseigne l’anglais au lycée et commence la rédaction des Poésies l’année où il est enfin en poste à Paris, après des années douloureuses passées en province. La dichotomie entre une vie quotidienne, qu’il juge vide et repoussante, et la tentation d’un idéal poétique et philosophique inaccessible, nourrira toute son écriture.

Thèmes

Immanence du poème : Avec les tenants de l’art pour l’art (Théophile Gautier, Villiers de l’Isle-Adam, etc.), Mallarmé pose le poème comme sa propre fin, à la fois art poétique et illustration de celui-ci, où ce n’est plus le poète qui s’exprime mais le langage idéal lui-même qui s’incarne. En cette fin de XIXe siècle, à rebours des échos de la poésie lyrique romantique, loin de l’exigence mimétique du réalisme, il s’agit de recommencer à neuf, de rendre au poème son sujet, à savoir lui-même. Rendre et non trouver : l’absolu poétique n’est pas à créer, mais à recréer. Si Baudelaire voulait plonger « au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau », Mallarmé, lui, se propose de plonger au fond de l’oublié pour trouver l’idéal.
Expérimentation linguistique : Mallarmé est linguiste, enseignant et traducteur des poèmes d’Edgar Poe : la langue n’est jamais accessoire, ce n’est pas un moyen, mais une fin en soi. Il connaît la valeur des sons et phonèmes qui donnent leur consistance aux mots. La recherche d’une langue pure, sacrée, qui serait le langage absolu de la poésie, est la quête d’une vie : sortir le langage de l’ordinaire qui le salit, « donner un sens plus pur au mots de la tribu » (« Tombeau d’Edgar Poe »). Pour ce faire, il emploie les armes de l’hermétisme et désarticule les formes poétiques courantes, comme le sonnet, et la phrase elle-même (« À la nue accablante tu »), joue sur des sonorités étranges et recherchées (« Ses purs ongles très-haut dédiant leur onyx »), créant ainsi une langue de l’essence, à la portée quasi-religieuse.
L’angoisse : Le thème de l’angoisse chez Mallarmé, héritier direct du spleen baudelairien, est comme lui, directement lié à la notion d’idéal. On retrouve certes la notion d’ennui chère à l’auteur des Fleurs du mal (« Las de l’amer repos »), auquel il emprunte parfois un lexique de l’angoisse des plus physiologiques, mais il s’agit avant tout d’une angoisse diffuse, essentielle, qui dépasse toute contingence pratique. Dans Poésies, elle se traduit notamment par l’angoisse de la page blanche, non pas tant comme manque d’inspiration que comme menace imminente du néant, de l’anéantissement de l’être et du verbe. C’est aussi une crainte de salir cette feuille, comme le quotidien a sali le langage, par une inspiration trop banale et indigne. Le poète se trouve ainsi enfermé dans une position intenable, pris dans un double mouvement de rejet et de tension : « Las de l’amer repos où ma paresse offense ».
Vers le symbolisme : En littérature, le symbole est tout autant l’association de deux réalités et le signe, la preuve tangible, de cette association. Le terme « symbolisme » apparaît pour la première fois sous la plume de Jean Moréas en 1886 et veut rompre autant avec le naturalisme, trop vil, qu’avec l’esthétique parnassienne, trop froide : le sens caché de d’univers ne réside pas dans une imitation du réel et de l’humain, pas plus que dans la perfection formelle de poèmes un peu creux, mais dans une tension permanente vers l’idéal, à travers le symbole. L’expression qui en résulte se teinte de mysticisme. Héritier du romantisme le plus mystique, le poète symboliste n’est pas celui qui met en mots, mais un intermédiaire parmi les hommes, entre le monde sensible et l’idéal, dont la mission sacrée est de déchiffrer, comme on le ferait d’une langue perdue.

Mallarmé, sans se réclamer d’aucun mouvement, fait figure de précurseur du symbolisme. Sa constante recherche du signe pur le pousse à proposer des symboles qui sont bien plus que des images ou des motifs, mais de véritables synthèses (comme le dira le poète Gustave Khan) qui permettent de saisir d’un seul mouvement une réalité supérieure : le cygne, l’éventail, etc.

Résumé

Si les premiers poèmes de Mallarmé, publiés pour beaucoup dans les recueils du Parnasse contemporain dès 1871, laissent percevoir une forte influence parnassienne et surtout baudelairienne, les textes du recueil Poésies sont à la fois plus intimes et plus hermétiques. La recherche linguistique, au cœur du poème mallarméen, est de plus en plus audacieuse, exigeante. Grand lecteur du philosophe allemand Hegel, Mallarmé met en forme dans ses poèmes la quête d’un idéal dans lequel « l’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète qui cède l’initiative aux mots ».

Citation

« Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui ! »

Sans titre
« Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx
Aboli bibelot d’inanité sonore
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.) »

Sans titre
« La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! »

« Brise Marine »
« Yeux, lacs avec ma simple ivresse de renaître
Autre que l’histrion qui du geste évoquais
Comme plume la suie ignoble des quinquets,
J’ai troué dans le mur de toile une fenêtre. »

« Le Pitre châtié »