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Héros tragique et destin meurtrier : Roberto Zucco, Koltès

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Introduction :

Lorsque Bernard-Marie Koltès rédige Roberto Zucco, il est malade du sida et sait qu’il va bientôt mourir. Cette pièce est donc sa dernière et constitue, ne serait-ce que par défaut, une forme de testament littéraire. Les thèmes qui ont porté son œuvre y sont synthétisés : la révolte contre l’ordre du monde, le choix de la marginalité, l’exploration de la différence, le tout porté par une violence rendue plus vivace par la lecture que par la représentation. Roberto Zucco livre l’histoire d’un tueur en série, et nous nous interrogerons ici sur le sens de la violence et de la transgression propres à cette dernière pièce.

Pour cela, nous montrerons comment Bernard-Marie Koltès s’est inspiré d’un fait divers réel pour forger un personnage mythique. Ensuite, nous étudierons les différents portraits qui sont faits de Roberto Zucco dans la pièce. Enfin, nous verrons comment l’auteur met en question l’idée d’une responsabilité du criminel et montre que la violence provient tout autant de celui-ci que de son environnement.

Itinéraire d’un tueur en série : du fait divers au mythe

Roberto Succo

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Attention

Roberto Zucco, le héros de la pièce de Koltès, n’est pas Roberto Succo, son inspirateur. La différence d’initiale vient d’une mauvaise information de la police française et elle est essentielle pour distinguer le tueur en série réel du personnage dramaturgique (c’est-à-dire qui est propre au théâtre et à l’écriture théâtrale).

Roberto Succo est né près de Venise en 1962. À dix-neuf ans, il tue ses parents. Les médecins détectant qu’il est atteint d’une forme particulière de schizophrénie impliquant des comportements psychopathologiques, il est jugé irresponsable et interné dans un hôpital psychiatrique dont il s’échappe quelques années plus tard. Il s’enfuit en France puis en Suisse, se livre au vol et au viol, agresse plusieurs personnes et en tue cinq, dont plusieurs policiers. Il est ensuite arrêté en Italie, dénoncé par une ancienne petite amie qui l’avait reconnu sur un avis de recherche. Le jour-même, il réussit à monter sur le toit de sa prison d’où il invective les spectateurs, mais il est à nouveau capturé après une chute. Il est alors transféré dans un hôpital psychiatrique et se suicide peu de temps après.

Koltès a raconté dans des interviews sa fascination lors de sa découverte, dans le métro, de la photo de Roberto Succo sur un avis de recherche, privé de nom puisque l’identité du tueur était alors inconnue. Frappé par cette image, il décide d’écrire sur cet homme dont, de son propre aveu, il ne savait pas grand-chose :

« Je ne savais pas grand-chose de cet homme, j’avais quatre articles de journaux. Je n’ai pas fait de recherches. Pour moi, c’est un mythe et cela doit rester un mythe. »

Entretien avec Matthias Matussek et Nikolaus von Festenberg, Der Spiegel, 24 octobre 1988

La pièce est créée en 1990 et donne lieu à de vives polémiques. Le thème de la pièce fait scandale, puisque Koltès semble prendre la défense d’un meurtrier dont les crimes sont encore récents et frais dans les mémoires. La pièce est interdite à Chambéry, où Roberto Succo avait tué un policier.

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Astuce

« Créer » ou « monter » une pièce de théâtre ou une composition musicale signifie la représenter ou la jouer pour la première fois. On parle ainsi de la création d’une pièce ou d’un opéra.

Roberto Zucco

La pièce reprend des éléments biographiques du vrai Roberto Succo mais laisse de côté d’autres aspects de sa vie. En quinze scènes, qui sont souvent constituées de longs monologues et présentent assez peu d’actions, Koltès peint plusieurs tableaux de son héros, mais y entrelace également l’histoire d’une jeune fille, appelée « la gamine », et de sa famille.

La pièce s’ouvre sur l’évasion du héros, découverte par deux gardiens de prison. Roberto Zucco se rend ensuite chez sa mère, qu’il tue avant de s’enfuir. On le retrouve alors dans une ville inconnue, où il fréquente notamment un quartier mal famé surnommé le Petit Chicago. Il viole une jeune fille, la gamine, qui tombe amoureuse de lui et cherchera à le retrouver durant toute la pièce. Le frère de celle-ci la convainc pourtant de signaler Zucco à la police lorsqu’elle le reconnaît sur un avis de recherche. Roberto Zucco tue un inspecteur de police, provoque une bagarre dans un bar, puis dans un parc public. Encerclé par la foule, il prend en otage une femme après avoir assassiné son enfant et s’enfuit avec elle. La pièce se termine alors qu’il est à nouveau arrêté et que, une nouvelle fois, il cherche à s’enfuir par le toit de la prison, d’où il tombe.

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Attention

Contrairement au film Roberto Succo, de Cédric Kahk, sorti en 2001 et qui s’inspire fidèlement de la biographie de Roberto Succo, la pièce Roberto Zucco n’est pas le récit de faits divers.

Koltès dit lui-même que son intention était de faire de ce personnage un mythe, c’est donc sous cet angle qu’il faut l’étudier.

Le mythe

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Définition

Mythe :

Un mythe est d’abord un récit légendaire, mettant en scène des êtres fabuleux, souvent pour expliquer des phénomènes naturels ou humains (par exemple, l’apparition d’un peuple). Par extension, on parle de mythe à propos d’un personnage, ou même d’une personne réelle, lorsque celui-ci prend une signification universelle, incarnant un concept ou une force (par exemple, la violence, la folie, l’amour).

Roberto Zucco est le seul personnage de la pièce désigné par son nom, non pas par les autres personnages, mais par les didascalies.

  • Cette focalisation sur le personnage de Roberto Zucco contribue à la formation du mythe.

La liste des personnages est révélatrice de ce statut particulier :

« PERSONNAGES.
Roberto Zucco.
La mère de Roberto Zucco.
La gamine.
Sa sœur.
Son frère.
Son père.
Sa mère.
Le vieux monsieur.
La dame élégante.
Le balèze.
Le mac impatient.
La pute affolée.
L’inspecteur mélancolique.
Un inspecteur.
Un commissaire.
Premier gardien.
Deuxième gardien.
Premier policier.
Deuxième policier.
Hommes.
Femmes.
Putes.
Macs.
Voix de prisonniers et de gardiens. »

Chaque scène est numérotée et accompagnée d’un titre.
Les scènes 9 et 13 s’appellent respectivement « Dalila » et « Ophélie », du nom de personnages mythiques.

  • Dans la scène 9, la gamine qui divulgue à la police l’identité de Roberto Zucco est ici assimilée à Dalila, personnage biblique qui révèlera aux ennemis d’Israël le secret de la force de Samson.
  • La scène 13 est un monologue dans lequel la sœur de la gamine exprime sa peine face au départ de sa sœur : elle peut être assimilée à Ophélie, personnage de la pièce de Shakespeare Hamlet, devenue folle après que Hamlet a tué son propre père. En effet, ce monologue est une longue plainte dans laquelle la sœur exprime son sentiment de solitude et d’abandon et son absence de perspectives.

Le manque de précisions sur les lieux contribue à l’élaboration du mythe.

  • Le quartier du Petit Chicago n’est pas un quartier réel, mais la puissance d’évocation de son nom, les décors très simples d’un hôtel fréquenté par des prostituées et d’un bar où éclatent des bagarres suffisent à le représenter.
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À retenir

On suit le parcours de Roberto Zucco dans un espace indéfini et entouré de personnages anonymes, auxquels cette imprécision donne un caractère universel.

Roberto Zucco, une fois placé sur la scène à la fois indéfinie, intemporelle et universelle d’un théâtre, s’apparente au héros tragique, déchiré par la violence et la folie.

  • On peut penser à Œdipe, qui a lui aussi tué son père, et qui manque d’être emporté par la folie lorsqu’il apprend l’identité de sa victime.

Portraits d’un être insaisissable

Un être de violence

On sait peu de choses sur Roberto Zucco. Des tirades de sa mère, on peut déduire qu’il a 24 ou 25 ans, mais on ignore tout de son passé et de ses états d’âme puisque ses motifs nous sont inconnus. Cette indétermination donne une grande latitude aux metteurs en scène, mais c’est également ce qui fait de Roberto Zucco non seulement un mythe, mais aussi un personnage insaisissable.

Ceux de ses actes qui nous sont donnés à voir sont tous spectaculaires. Dans la première comme dans la dernière scène, il s’évade de prison par les toits. Dans la scène finale, il est d’ailleurs acclamé par les autres prisonniers. La scène 8 le montre se battant obstinément avec un homme appelé « le balèze », bien plus fort que lui. Il se bat sans raison (le balèze ne lui a rien fait), n’a rien à y gagner et revient à la charge jusqu’à être immobilisé.

  • On peut parler ici tout autant de courage que d’inconscience, de rage et de folie.

Cette violence gratuite se retrouve bien sûr dans les crimes de Zucco.

  • On assiste, à la fin de la scène 2, au meurtre de sa mère, qu’il promettait pourtant d’épargner.
  • On apprend à la scène suivante qu’il a violé la gamine.
  • Scène 4, on comprend, sans le voir, qu’il tue un inspecteur de police : alors qu’on peut imaginer des rancœurs familiales expliquant partiellement le meurtre de ses parents, ce dernier assassinat apparaît totalement dépourvu de sens et contraire à ses intérêts.
  • Alors qu’il prend en otage une mère et son enfant (scène 10) il tue froidement l’enfant d’une balle dans la nuque alors qu’il pourrait l’épargner. Il se justifie auprès de la mère :

« La dame :
Pourquoi l’avez-vous tué ?

Zucco :
Qui ça ?

La dame :
Mon fils, imbécile.

Zucco :
Parce que c’était un petit morveux.

La dame :
Qui vous a dit cela ?

Zucco :
Vous. Vous avez dit que c’était un petit morveux. Vous avez dit qu’il vous prenait pour une idiote.

La dame :
Et si j’aimais, moi, être prise pour une idiote ? Et si j’aimais les petits morveux ? Et si j’aimais les petits morveux plus que tout au monde, plus que les grands cons ? Si je détestais tout sauf les petits morveux ? »

Pour Zucco il ne s’agit pas vraiment d’un crime, mais plutôt d’un service rendu : la dame (qu’il prend malgré tout en otage) est débarrassée de l’enfant qui l’importunait.
La situation de communication est chamboulée : Zucco intercepte un message qui ne lui est d’abord pas destiné (la mère traite son fils de « petit morveux ») et en fait un décodage erroné.
Les répliques de Zucco restent incertaines. On peut se demander dans quelle mesure ces propos peuvent être pris au premier degrés. Fait-il exprès de s’adresser ainsi à la mère de l’enfant ? Ou est-il réellement incapable d’empathie et limité à une perception au premier degré de la situation ?

  • Le système de valeurs de Zucco entre en dissonance avec celui de la société dans laquelle il évolue.

Quand bien même elles ne sont pas les mêmes que ses contemporains, il n’est dépourvu ni de valeurs, ni de sensibilité.

Un criminel à la sensibilité surprenante

Mais Roberto Zucco semble être, pour certains, plein de charme. Les femmes, notamment, sont sensibles à sa beauté. Pendant la bagarre avec le balèze, scène 8, elles cherchent à prendre sa défense et l’incitent à préserver sa beauté :

« Ne cherche plus la bagarre, gamin, ne cherche plus la bagarre. Ta belle gueule est déjà bien abîmée. Tu veux donc que les filles ne se retournent plus sur toi ? »

Scène 4, une femme, qui a pourtant assisté au meurtre de l’inspecteur de police, décrit ainsi Roberto Zucco :

« Ce garçon qui est arrivé récemment, qui n’ouvre pas la bouche, qui ne répond pas aux questions des dames, à se demander s’il a une voix et un sexe ; ce garçon, pourtant, au regard si doux ; ce beau garçon, décidément, et on en a beaucoup parlé, entre dames, – le voici qui sort derrière l’inspecteur. »

Ainsi, même lorsqu’on voit en lui un jeune homme « beau garçon » et « au regard si doux », on perçoit également son étrangeté : il se bat sans raison, ne parle pas aux autres.

Ce personnage fragile, qui semble incapable de s’occuper de lui-même, se montre pourtant protecteur à l’égard d’un vieux monsieur rencontré dans le métro, scène 6. Il prend garde à ne pas l’effrayer, en lui racontant qu’il est étudiant, et comme le vieux monsieur lui demande de l’aide, Roberto Zucco le raccompagne. Il épargnera également la femme prise en otage.

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À retenir

Roberto Zucco reste un personnage difficile à cerner car ses comportements échappent à la logique : il tue sans raison, mais d’autres fois épargnent ses victimes, s’adonne parfois à des accès d’humanité…

Sa mère semble elle-même avoir du mal à le comprendre, et c’est un portrait complexe de son fils qu’elle brosse pour le spectateur.

Portait par sa mère

Dans la scène 2, sa mère s’adresse ainsi à lui :

« La mère :

Est-ce moi, Roberto, est-ce moi qui t’ai accouché ? Est-ce de moi que tu es sorti ? Si je n’avais pas accouché de toi ici, si je ne t’avais pas vu sortir, et suivi des yeux jusqu’à ce qu’on te pose dans ton berceau ; si je n’avais pas posé, depuis le berceau, mon regard sur toi sans te lâcher, et surveillé chaque changement de ton corps au point que je n’ai pas vu les changements se faire et que je te vois là, pareil à celui qui est sorti de moi dans ce lit, je croirais que ce n’est pas mon fils que j’ai devant moi. Pourtant, je te reconnais, Roberto. Je reconnais la forme de ton corps, ta taille, la couleur de tes cheveux, la couleur de tes yeux, la forme de tes mains, ces grandes mains fortes qui n’ont jamais servi qu’à caresser le cou de ta mère, qu’à serrer celui de ton père, que tu as tué. Pourquoi cet enfant, si sage pendant vingt-quatre ans, est-il devenu fou brusquement ? Comment as-tu quitté les rails, Roberto ? Qui a posé un tronc d’arbre sur ce chemin si droit pour te faire tomber dans l’abîme ? Roberto, Roberto, une voiture qui s’est écrasée au fond d’un ravin, on ne la répare pas. Un train qui a déraillé, on n’essaie pas de le remettre sur ses rails. On l’abandonne, on l’oublie. Je t’oublie, Roberto, je t’ai oublié. »

À travers ce portrait, la mère dit sa stupéfaction devant le mystère qu’est son fils à ses yeux.

L’accumulation de propositions subordonnées circonstancielles de condition, marquées par l’anaphore en « si » (« Si je n’avais pas accouché de toi », « si je ne t’avais pas vu sortir », « si je n’avais pas posé ») insiste sur l’écart entre l’image qu’elle avait de son fils et ce qu’il se révèle être aujourd’hui.
La répétition insistante du vocatif « Roberto » montre qu’elle essaie de ressusciter l’identité de son fils en prononçant le prénom qu’elle lui a donné.
Faut-il comprendre qu’il a changé ?

C’est l’hypothèse de sa mère qui pense qu’il est « devenu fou brusquement », comparant ce changement à un accident soudain. Roberto est comme un objet cassé, qui ne fonctionne plus correctement et qu’il faut jeter ou abandonner. La métaphore du petit train sert cette idée : « Un train qui a déraillé, on n’essaie pas de le remettre sur ses rails. On l’abandonne, on l’oublie. »

Roberto Zucco est-il un être dysfonctionnel incapable de répondre de ses actes ? Ou bien ceux-ci s’expliquent-ils en partie par l’inadéquation entre le personnage et la société ?

Le sens de ses actes et la responsabilité : le problème de l’origine de la violence

Aucune raison n’est avancée pour expliquer les différents crimes de Roberto Zucco, et il faut donc se livrer à un travail d’interprétation en relevant les indices disséminés dans le texte. Ce travail d’analyse se révèle d’autant plus nécessaire que le scandale qui a accompagné les premières représentations de cette pièce y invite : Koltès fait-il l’apologie d’un meurtrier ?

La folie et la fragilité

La folie et la fragilité du personnage peuvent constituer la première hypothèse à l’origine de la violence de Roberto Zucco. C’est d’ailleurs l’explication développée par sa mère.
D’autres passages décrivent Roberto Zucco en plein désarroi. Ainsi, scène 12, alors qu’il est à la gare avec son otage :

Zucco :
Roberto Zucco.

La dame :
Pourquoi répétez-vous tout le temps ce nom ?

Zucco :
Parce que j’ai peur de l’oublier.

La dame :
On n’oublie pas son nom. Ce doit être la dernière chose que l’on oublie.

Zucco :
Non, non ; moi, je l’oublie. Je le vois écrit dans mon cerveau, et de moins en moins bien écrit, de moins en moins clairement, comme s’il s’effaçait ; il faut que je regarde de plus en plus près pour arriver à le lire. J’ai peur de me retrouver sans savoir mon nom.

La dame :
Je ne l’oublierai pas. Je serai votre mémoire.

[…]

Zucco :
Si on me prend, on m’enferme. Si on m’enferme, je deviens fou. D’ailleurs je deviens fou, maintenant. Il y a des flics partout, il y a des gens partout. Je suis déjà enfermé au milieu de ces gens. Ne les regardez pas, ne regardez personne. »

Si on prend au mot son discours, on peut voir chez Roberto Zucco une fuite de son identité : la perte du nom, qui renvoie aussi à la perte de ses parents, est d’abord la perte de son identité sociale et de la conscience de soi.
Quelques lignes plus loin, cette crise semble monter en intensité et il parle lui-même de sa folie, qui semble prendre ici des traits paranoïaques puisqu’il a peur du regard des autres.

Le constat d’une société absurde

Pourtant, même si Roberto Zucco apparaît constamment comme un personnage différent des autres, souvent incompréhensible, parfois effrayant ou dément, sa différence semble venir de l’intérieur autant que l’extérieur. Roberto est peut-être fou, mais parce qu’il constate que la société est plus folle encore. Il évolue dans un monde absurde, souvent violent et égoïste.

Sa mère, affligée, le repousse. Bien que ce rejet soit légitime, elle ne traite pas son fils comme un être humain à comprendre ni comme un malade à soigner. La peur qu’il a d’oublier son propre nom fait aussi écho aux paroles de sa mère : « Je t’oublie, Roberto, je t’ai oublié. »

L’autre famille présente dans la pièce, celle de la gamine, contribue à donner une image plus déplorable encore des liens familiaux. En effet, son frère est présenté comme violent, son père est alcoolique, sa mère ne semble pas s’occuper des autres membres de la famille, et sa sœur cherche avant tout à la garder près d’elle afin d’échapper à la solitude.

Les actes de folie de Zucco sont également des réactions face à la solitude et l’absurdité du monde. C’est ce que l’on peut lire scène 8, dans le discours qu’il tient au balèze après leur bagarre :

« Zucco :
Je veux partir. Il faut partir tout de suite. Il fait trop chaud, dans cette putain de ville. Je veux aller en Afrique, sous la neige. Il faut que je parte parce que je vais mourir. De toute façon, personne ne s’intéresse à personne. Personne. Les hommes ont besoin des femmes et les femmes ont besoin des hommes. Mais de l’amour, il n’y en a pas. Avec les femmes, moi, c’est par pitié que je bande. J’aimerais renaître chien, pour être moins malheureux. Chien de rue, fouilleur de poubelles ; personne ne me remarquerait. J’aimerais être un chien jaune, bouffé par la gale, dont on s’écarterait sans faire attention. J’aimerais être un fouilleur de poubelles pour l’éternité. Je crois qu’il n’y a pas de mots, il n’y a rien à dire. Il faut arrêter d’enseigner les mots. Il faut fermer les écoles et agrandir les cimetières. De toute façon, un an, cent ans, c’est pareil ; tôt ou tard, on doit tous mourir, tous. Et ça, ça fait chanter les oiseaux, ça fait rire les oiseaux.

[…]

ZUCCO :
Je ne veux pas mourir. Je vais mourir. »

Ce discours nihiliste est une critique de la société : personne ne sait aimer et les mots sont impuissants, chacun est seul face à la mort.

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Définition

Nihilisme :

Négation des valeurs morales et sociales.

À ce constat désabusé se mêle pourtant une angoisse de la mort, qui est également la conscience du sort qui l’attend.

Scène 12, parlant à la femme qu’il a prise en otage, ce sont les autres que Roberto Zucco décrit comme des fous et des tueurs :

« Zucco :
Regardez tous ces fous. Regardez comme ils ont l’air méchant. Ce sont des tueurs. Je n’ai jamais vu autant de tueurs en même temps. Au moindre signal dans leur tête, ils se mettraient à se tuer entre eux. Je me demande pourquoi le signal ne se déclenche pas, là, maintenant, dans leur tête. Parce qu’ils sont tous prêts à tuer. Ils sont comme des rats dans les cages des laboratoires. Ils ont envie de tuer, ça se voit à leur visage, ça se voit à leur démarche ; je vois leurs poings serrés dans leurs poches. Moi, je reconnais un tueur au premier coup d’œil ; ils ont les habits pleins de sang. Ici, il y en a partout ; il faut se tenir tranquille, sans bouger ; il ne faut pas les regarder dans les yeux. Il ne faut pas qu’ils nous voient ; il faut être transparent. Parce que sinon, si on les regarde dans les yeux, s’ils s’aperçoivent qu’on les regarde, s’ils se mettent à nous regarder et à nous voir, le signal se déclenche dans leur tête et ils tuent, ils tuent. Et s’il y en a un qui commence, tout le monde ici va tuer tout le monde. Tout le monde n’attend que le signal dans la tête. »

Il semble ici que les actes de Roberto Zucco ne soient, selon lui, que le reflet de ceux des autres hommes.

Un être libre

La seule chose certaine à propos de Roberto Zucco, ce sont ses actes. À la scène 14, au moment de son arrestation, il se présente ainsi :

« Zucco :
Je suis le meurtrier de mon père, de ma mère, d’un inspecteur de police et d’un enfant. Je suis un tueur. »

Il abandonne un temps le lyrisme qui caractérise habituellement son discours et se décrit de façon totalement factuelle, énumérant chronologiquement ses meurtres. Roberto Zucco est un tueur.

Les meurtres de Zucco sont dénués de motifs, comme son existence. En quelque sorte, Koltès est un héritier du théâtre de l’absurde (par exemples, certaines pièces de Camus et de Ionesco) dans lequel les faits semblent s’enchaîner sans cohérence apparente. Ce dénuement, ce vide qui traverse la vie de Zucco, se retrouve dans l’écriture des répliques elles-mêmes.

  • Les phrases sont courtes, les propos directs et simples, dénués de fioritures ou de toute forme d’ornementations stylistiques.

Les autres personnages sont toujours en train d’interroger Zucco, en train d’essayer de percer le mystère qui se glisse derrière ses agissements.

Roberto Zucco insiste également sur le fait qu’il n’est pas un héros, scène 6 :

« Je ne suis pas un héros. Les héros sont des criminels. Il n’y a pas de héros dont les habits ne soient trempés de sang, et le sang est la seule chose au monde qui ne puisse pas passer inaperçue. C’est la chose la plus visible du monde. »

Roberto Zucco ne croit pas en l’innocence de cette société, et il semble penser qu’elle attend de lui qu’il se comporte en héros : or il refuse le rôle héroïque qu’il faudrait endosser pour faire pleinement partie de la société. Mais c’est la dernière scène qui donne l’ultime interprétation :

« Une voix :
Par où as-tu filé ? Donne-nous la filière.

Zucco :
Par le haut. Il ne faut pas chercher à traverser les murs, parce que, au-delà des murs, il y a d’autres murs, il y a toujours la prison. Il faut s’échapper par les toits, vers le soleil. On ne mettra jamais un mur entre le soleil et la terre.

Une voix :
Et les gardiens ?

Zucco :
Les gardiens n’existent pas. Il suffit de ne pas les voir. De toute façon, je pourrais en prendre cinq dans une seule main et les écraser d’un coup.

Une voix :
D’où te vient ta force, Zucco, d’où te vient ta force ?

Zucco :
Quand j’avance, je fonce, je ne vois pas les obstacles, et, comme je ne les ai pas regardés, ils tombent tout seuls devant moi. Je suis solitaire et fort, je suis un rhinocéros.

Une voix :
Mais ton père, et ta mère, Zucco. Il ne faut pas toucher à ses parents.

Zucco :
Il est normal de tuer ses parents.

Une voix :
Mais un enfant, Zucco ; on ne tue pas un enfant. On tue ses ennemis, on tue des gens capables de se défendre. Mais pas un enfant.

Zucco :
Je n’ai pas d’ennemi et je n’attaque pas. J’écrase les autres animaux non pas par méchanceté mais parce que je ne les ai pas vus et que j’ai posé le pied dessus. »

Roberto se présente ici comme un être fondamentalement libre, qui avance vers le ciel et la lumière sans tenir compte des obstacles. Ni fou ni cruel, il fait ce qu’il a à faire, c’est-à-dire vivre et avancer en suivant l’ordre des choses. Cependant, les dernières lignes de la pièce laissent entendre que ce destin est destructeur plutôt que raisonnable, et que c’est vers sa propre mort que Roberto Zucco se hâte :

« Le soleil monte, devient aveuglant comme l’éclat d’une bombe atomique. On ne voit plus rien.

Une voix (criant) :
Il tombe. »

Conclusion :

Tout au long de la pièce, l’obsession de Roberto Zucco semble être de passer inaperçu et d’être transparent. Cette transparence fait pourtant de lui un être obscur et incompréhensible. Mais cette obscurité est tout autant l’expression d’une folie intérieure que le reflet d’une violence extérieure, celle d’un monde absurde et malade. C’est en cela que le personnage de Koltès est un mythe, comme l’annonçait son créateur. Un mythe et non un héros, ainsi qu’il le dit lui-même.