Introduction du dossier :
En juin 1941, Hitler met brutalement un terme au pacte germano-soviétique. Il lance l’opération Barbarossa et ouvre ainsi un large front à l’est. Dans les territoires conquis par les troupes régulières s’abat une répression sans précédent. Juifs, cadres du parti communiste et ré-sistants sont impitoyablement traqués et éliminés par les Einsatzgruppen, des unités mobiles constituées de policiers et de SS.
Einsatzgruppen :
Unités mobiles d’extermination chargées, à partir de l’invasion de la Pologne, d’assassiner systématiquement les opposants réels ou supposés au régime nazi (cadres du parti communiste, Juifs, etc.) dans les territoires conquis par l’armée régulière.
Document 1 : Les motivations d’Hitler dans l’intensification du processus génocidaire
« Dans l’idéologie de la terre et du sang de Hitler, le lien entre conquête de l’espace vital à l’est et “solution finale de la question juive” est très étroit, comme l’a souligné Andreas Hillgruber1. La guerre contre l’URSS doit permettre d’écarter la menace juive à l’intérieur et la menace de l’État judéo-bolchevique2 à l’extérieur. La conquête de l’espace vital pose de manière aiguë la “question juive” dans la mesure où, en 1939, près de 70 % des 9 à 9,5 millions de Juifs d’Europe vivent dans les territoires polonais et russes qui seront occupés. Selon Raul Hilberg3, il y a alors près de 4 millions de Juifs dans les territoires soviétiques qui seront occupés par l’Allemagne, mais 1,5 million s’enfuient devant l’invasion. Il estime, par ailleurs, qu’il y a 2 790 000 Juifs dans les territoires polonais incorporés au Reich et dans le Gouvernement général, ce qui donne au total près de 5,3 millions de Juifs présents dans les territoires occupés par l’Allemagne au printemps 1942. Tous les spécialistes s’accordent sur la relation directe entre l’opération Barbarossa et la radicalisation de la politique juive, mais ils se divisent sur l’explication de cette relation. Une des raisons de cette division est l’absence d’ordre écrit ou oral de Hitler sur l’extermination des Juifs. L’ordre écrit n’était pas dans ses pratiques habituelles, tandis que ses ordres oraux s’exprimaient le plus souvent sous la forme d’injonctions vagues, noyées dans un flot de paroles et, de ce fait, sujettes à interprétations. »
Christian Baechler, « Chapitre VII. L’opération « Barbarossa » et la Solution finale », Guerre et exterminations à l’Est. Hitler et la conquête de l’espace vital 1933-1945, Tallandier, 2012, pp. 335-384
1. Andreas Hillgruber est un historien allemand.
2. Le mythe judéo-bolchevique est mis en avant par Hitler pour entretenir l’idée que les populations juives apportaient leur soutien à l’URSS, ce qui permettait d’associer l’URSS et les Juifs comme une même menace.
3. Raoul Hilberg est un historien américain.
Document 2 : Le déploiement des Einsatzgruppen sur le front de l’Est
En juin 1941, las de ne pas parvenir à briser la résistance des Britanniques, Hitler décide de lancer son armée à l’assaut de l’Union soviétique. Ses directives sont claires : il ne s’agit pas seulement pour l’armée allemande de s’emparer du territoire soviétique, mais bien d’anéantir physiquement l’armée russe. On parle de guerre d’anéantissement. Pour y parvenir, Hitler enjoint à ses soldats de passer outre à la Convention de Genève, qui accorde des droits aux prisonniers de guerre et aux civils en temps de guerre. Dans ce contexte, les nazis vont commettre de nombreux crimes de guerre.
Convention de Genève :
Fondement du droit humanitaire international, les conventions de Genève sont un ensemble de texte juridiques internationaux ratifiés à partir de 1864 qui disposent notamment que :
- les civils ne doivent pas être impliqués dans les hostilités ;
- les militaires hors de combat doivent être protégés et ceux qui souffrent doivent être secourus et soignés sans aucune discrimination, dans le respect de leur dignité.
Document 3 : Discours d’Hitler devant ses généraux le 22 août 1939
« Notre force tient à notre rapidité et à notre brutalité. Gengis Khan1 a condamné à mort des millions de femmes et d’enfants, en toute conscience et d’un cœur léger. L’histoire ne se souvient que du grand fondateur d’État. Je me moque de ce que dit la faible civilisation ouest-européenne à mon propos. J’ai donné un ordre – et je fusillerai quiconque formulera une seule critique : l’objectif de la guerre ne sera pas d’atteindre une ligne donnée, mais d’anéantir physiquement l’adversaire. C’est pourquoi j’ai disposé – pour l’instant seulement à l’Est – mes unités à têtes de mort2 ; elles ont reçu l’ordre de mettre à mort sans merci et sans pitié beaucoup d’hommes, de femmes et d’enfants d’ascendance et de langue polonaise. C’est la seule manière pour nous de conquérir l’espace vital dont nous aurons besoin. Qui parle encore, aujourd’hui, de l’anéantissement des Arméniens3 ? »
Discours cité dans « La Wehrmacht dans la Shoah », Revue d’histoire de la Shoah, 2007
1. Gengis Khan est le fondateur de l’empire mongol mort en 1227.
2. Les unités à têtes de mort désignent les soldats SS chargés de la gestion des camps de concentration.
3. Allusion au génocide des Arméniens en 1915.
Document 4 : Le récit d’un témoin sur les exactions des Einsatzgruppen
Pour les seconder dans leurs crimes de masse, les nazis se sont attaché diverses complicités et ont recouru à des mobilisations forcées des populations locales, notamment pour enfouir les charniers. Le témoignage présenté ici est celui de Luba, témoin visuel du massacre de la population juive du petit village de Senkivishvka en Ukraine.
« Au bord de la fosse, il y avait un escalier sommaire, en terre. Les Juifs se déshabillaient, tabassés par les gardes. Complètement nus, famille après famille, les pères, les mères et les enfants descendaient calmement les marches et s’allongeaient, face contre terre, sur les corps de ceux qui venaient d’être fusillés. Un policier allemand, Humpel, avançait, debout, marchait sur les morts et assassinait chaque Juif d’une balle dans la nuque. […] Régulièrement, il arrêtait les tirs, remontait, faisait une pause, buvait un petit verre d’alcool puis redescendait. Une autre famille juive, dénudée, descendait et s’allongeait dans la fosse. Le massacre a duré une journée entière. Humpel a tué tous les Juifs du village, seul. »
Patrick Desbois, Porteur de mémoire, Paris, 2009, p. 11-12
Document 5 : Traduction d’un extrait du rapport du SS-Standartenführer Karl Jäger, commandant de l’Einsatzkommando 3 (EK3, Einsatzgruppe A)
Le commandant de la sécurité et du SD
Einsatzkommando 3
Kauen, 1er décembre 1941
Bilan des exécutions effectuées par les commandos spéciaux EK3 jusqu’au 1er décembre 1941
Le commando EK3 est entré en action le 2 juillet 1941 pour assurer des tâches de police de sécurité.
(Sa mission dans la région de Vilna a commencé le 9 août 1941, celle dans la région de Schaulen le 2 octobre 1941. Jusqu’à cette date, Vilna était du ressort du commando 9 et Schaulen du commando 2.)
Exécutions effectuées par les partisans lituaniens sur mes ordres et instructions :
4.7.41 : Kauen – Fort VII – 416 Juifs, 47 Juives – 463
6.7.41 : Kauen – Fort VII – Juifs – 2 514
Après constitution d’un roulement de commandos sous les ordres du SS-Obersturmführer Hamann et de 8 à 10 hommes fiables issus du commando EK3, les actions suivantes ont été menées en collaboration avec les partisans lituaniens :
7.7.41 : Mariampole – Juifs – 32
8.7.41 : Mariampole – 14 Juifs, 5 cadres comm. – 19
8.7.41 : Girkalinei – cadres comm. – 6
9.7.41 : Wendziogala – 32 Juifs, 2 juives, 1 Lituanienne, 2 comm. lituaniens, 1 comm. russ. –38
9.7.41 : Kauen – Fort VII – 21 juifs, 3 Juives – 24
14.7.41 : Mariampole – 21 " , 1 Russ., 9 comm. lit. – 31
17.7.41 : Babtei – 8 cadres comm. (dont 6 Juifs) – 8
18.7.41 : Mariampole – 39 Juifs, 14 Juives – 53
19.7.41 : Kauen – Fort VII – 17 " , 2 " , 4 comm. lit., 2 Lituaniennes comm., 1 comm. all. – 26
21.7.41 : Panevezys – 59 Juifs, 11 Juives, 1 Lituanienne, 1 Polonais, 22 comm. lit., 9 comm. russ. – 103
22.7.41 : Panevezys – 1 juif – 1
23.7.41 : Kedainiai – 83 Juifs, 12 Juives, 14 comm. russ., 15 comm. lit., 1 off. pol. russ. – 125
25.7.41 : Mariampole – 90 Juifs, 13 Juives – 103
28.7.41 : Panevezys – 234 " , 15 " , 19 comm russ., 20 comm. lit. – 288
sous-total : 3 834
Ernst Klee, Willy Dressen, Volker Riess, Pour eux « C’était le bon temps », La vie ordinaire des bourreaux nazis, Plon, 1990, p. 40-54
Quelles étaient les motivations d’Hitler dans l’élimination des Juifs d’Europe de l’Est ? (doc. 1 et 3)