Introduction du dossier :
Issue de la bourgeoisie, ayant reçu une solide instruction et lectrice des philosophes des Lumières, dont Rousseau, Manon Roland est une figure représentative des femmes de la période révolutionnaire partageant sa condition sociale. Ses Mémoires, dont elle achève la rédaction en prison, témoignent des difficultés pour les femmes de s’impliquer dans la vie politique sous la Révolution.
Manon Roland :
1754 – 1793
Née Jeanne-Marie Philipon au sein d’une famille de la petite bourgeoisie, Manon Roland reçoit une solide instruction dans sa jeunesse. Lectrice assidue des auteurs classiques et des philosophes des Lumières, elle se passionne également pour les questions politiques. Mariée en 1780 à Jean-Marie Roland de la Platière, économiste de renom, elle accède aux milieux intellectuels favorables à la Révolution. Membre du club des Jacobins où elle prononce de nombreux discours à partir de 1791 et accueillant de nombreuses figures influentes de la Révolution dans son salon, en particulier des Girondins, elle en devient vite l’égérie et utilise ses relations pour favoriser la carrière politique de son mari qui est nommé ministre de l’Intérieur le 23 mars 1792. Bien qu’elle s’en défende dans ses Mémoires, elle joue un rôle déterminant dans la politique menée par ce dernier et plus largement par le parti Girondin. Victime de la proscription des Girondins prononcée par la Convention le 2 juin 1793 sous la pression des Montagnards, Manon Roland est arrêtée, emprisonnée, jugée par le Tribunal révolutionnaire puis condamnée à mort le 8 novembre 1793. Après sa mort, elle devient une figure romantique de l’histoire de France célébrée par les Républicains.
Manon Roland, Edmé Quenedey, vers 1790, portrait au physionotrace, Bibliothèque nationale de France
Girondins :
Groupe d’hommes politiques majoritairement originaires de province, et notamment de Gironde. Les Girondins soutiennent la liberté politique et économique et soutiennent la guerre contre les ennemis extérieurs de la Révolution tout en s’opposant aux mesures radicales prônées par les Montagnards pour éliminer les ennemis internes à la Révolution. Issus des grandes familles de la bourgeoisie négociante, les Girondins entendaient en effet apaiser les excès de la Révolution afin de favoriser la prospérité du commerce et de l’économie.
Document 1 : Madame Roland : une femme engagée dans la Révolution
Entre 1791 et 1793, Manon Roland tient un salon fréquenté par d’importantes figures révolutionnaires, notamment girondines. Dans ses Mémoires, qu’elle rédige depuis sa prison, Manon Roland dépeint son engagement politique et se défend d’avoir jamais interféré dans les décisions prises par son époux, ministre de l’Intérieur.
« Il fut même arrangé que l’on viendrait chez moi quatre fois la semaine dans la soirée, parce que j’étais sédentaire, bien logée, et que mon appartement se trouvait placé de manière à n’être fort éloigné d’aucun de ceux qui composaient ces petits comités. Cette disposition me convenait parfaitement ; elle me tenait au courant des choses auxquelles je prenais un vif intérêt ; elle favorisait mon goût pour suivre les raisonnements politiques et étudier les hommes. Je savais quel rôle convenait à mon sexe, et je ne le quittai jamais. Les conférences se tenaient en ma présence sans que j’y prisse aucune part. […] L’habitude et le goût de la vie studieuse m’ont fait partager les travaux de mon mari tant qu’il a été simple particulier ; j’écrivais avec lui, comme j’y mangeais, parce que l’un m’était presque aussi naturel que l’autre, et que, n’existant que pour son bonheur, je me consacrais à ce qui lui faisait le plus de plaisir. […] Il devint ministre : je ne me mêlais point de l’administration ; mais s’agissait-il d’une circulaire, d’une instruction, d’un écrit public et important, nous en conférions suivant la confiance dont nous avions l’usage, et, pénétrée de ses idées, nourrie des miennes, je prenais la plume que j’avais plus que lui le temps de conduire. »
Madame Roland, Mémoires particuliers, rédigés en prison en 1793 et publiés pour la première fois en 1863
Document 2 : Madame Roland confrontée à la violence de la Révolution
« L’on me demanda si, dans le temps de la Convention, je ne voyais pas souvent tels députés, et l’on dénomma les proscrits et les condamnés […]. J’avais à expliquer que je voyais quelquefois quelques-uns de ces députés comme des amis avec lesquels Roland et moi nous étions liés le temps de l’Assemblée constituante ; quelques autres par occasion, comme connaissances et amenés par leurs collègues, et que je n’avais jamais vu plusieurs d’entre eux ; que d’ailleurs il n’y avait jamais eu chez Roland de comités, ni de conférences, mais qu’on y parlait seulement en conversations publiques, de ce dont s’occupait l’Assemblée, et de ce qui intéressait tout le monde. La discussion fut longue et difficile, avant que je pusse faire inscrire mes réponses ; on voulait que je les fisse par oui et par non ; on m’accusa de bavardage ; on dit que nous n’étions pas là au ministère de l’Intérieur pour y faire de l’esprit ; […] c’était une vexation réelle. »
Madame Roland, Mémoires particuliers, rédigés en prison en 1793 et publiés pour la première fois en 1863
Document 3 : La mise en accusation de Manon Roland devant le Tribunal révolutionnaire
Après la proscription des Girondins par la Convention le 2 juin 1793, Manon Roland est arrêtée en vue de son jugement et emprisonnée tandis que son époux, comme de nombreux députés girondins, fuient en province. Le parti des Girondins, favorable à l’ordre et à l’arrêt des excès de la Révolution, s’opposait en effet aux Montagnards et à la frange la plus radicale des révolutionnaires, les enragés, qui prônaient l’égalité sociale, la taxation des denrées alimentaires et des riches et la réquisition des grains.
« J’avais à expliquer que je voyais quelquefois quelques-uns de ces députés comme des amis avec lesquels Roland et moi nous étions liés du temps de l’Assemblée constituante ; quelques autres par occasion, comme connaissances et amenés par leurs collègues, et que je n’avais jamais vu plusieurs d’entre eux ; que d’ailleurs il n’y avait jamais eu chez Roland de comités, ni de conférences, mais qu’on y parlait seulement, en conversations publiques, de ce dont s’occupait l’Assemblée, et de ce qui intéressait tout le monde. La discussion fut longue et difficile, avant que je pusse faire inscrire mes réponses ; on voulait que je les fisse par oui et par non ; on m’accusa de bavardage ; on dit que nous n’étions pas là au ministère de l’intérieur pour y faire de l’esprit ; l’accusateur public et le juge, le premier surtout, se comportèrent avec la prévention et l’aigreur de gens persuadés qu’ils tiennent un grand coupable, et impatients de le convaincre. Lorsque le juge avait fait une question et que l’accusateur public ne la trouvait pas de son goût, il la posait d’une autre manière, l’étendait et la rendait complexe ou captieuse, interrompait mes réponses, exigeait qu’elle fussent abrégées c’était une vexation réelle. J’ai été retenue environ trois heures, ou un peu plus, après lesquelles on a suspendu l’interrogatoire, pour le reprendre le soir, disait-on. »
Madame Roland, Mémoires particuliers, rédigés en prison en 1793 et publiés pour la première fois en 1863
Document 4 : Le rôle des femmes dans la Révolution selon un journal républicain quelques jours après l’exécution de Manon Roland (8 novembre 1793)
« Aux républicaines.
En peu de temps le tribunal révolutionnaire vient de donner aux femmes un grand exemple qui ne sera sans doute pas perdu pour elles ; car la justice, toujours impartiale, place sans cesse la leçon à côté de la sévérité.
[…] Olympe de Gouges voulut être homme d’État, et il semble que la loi ait puni cette conspiratrice d’avoir oublié les vertus qui conviennent à son sexe.
La femme Roland, bel esprit à grands projets […] fut un monstre sous tous les rapports. […] le désir d’être savante la conduisit à l’oubli des vertus de son sexe, et cet oubli, toujours dangereux, finit par la faire périr sur l’échafaud.
Femmes ! Voulez-vous être républicaines ?
[…] soyez simples dans votre mise, laborieuses dans votre ménage ; ne suivez jamais les assemblées populaires avec le désir d’y parler. »
Gazette nationale, n. 59, 17 novembre 1793
Document 5 : Le regard d’une historienne sur la place des femmes dans la société
« Dans la société d’Ancien Régime, […] où l’extrême diversité des rangs et des statuts multiplie à l’infini les différences, la différence féminine ne pose aucun problème particulier. Une femme exceptionnellement brillante peut régner sur les esprits et les cœurs et nul ne s’en émeut : l’exception ne risque pas de se transformer en règle.
Dans la société issue de la Révolution en revanche, monde d’individus égaux, toute exception est susceptible de se généraliser : d’où la menace que représente la revendication féminine. La Révolution a donc voulu l’exclusion des femmes, et l’a mise en œuvre de manière réfléchie et volontaire. Geneviève Fraisse voit même dans cette mesure défensive un trait national. La France démocratique, dit-elle, s’est construite sur l’exclusion des femmes. »
Mona Ozouf, « La Révolution a-t-elle fait régresser la cause des femmes ? », L’Histoire, 2013
En quoi peut-on dire que Manon Roland joua un rôle politique important pendant la Révolution ? (docs. 1, 2 et 3)