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Le discours amoureux

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Ce cours est en cours de création par nos équipes et il sera prêt pour la rentrée 2019 💪

Introduction :

La séduction de l’art n’est pas purement esthétique ou psychologique. La séduction de la parole est aussi, bien évidemment, séduction amoureuse. La parole est l’un des moyens privilégiés utilisé pour séduire l’autre en vue d’une relation amoureuse et érotique. Mais que signifie « séduire » ? Étymologiquement, « séduire » renvoie au latin seducere qui signifie « égarer », « détourner du droit chemin », voire « abuser » et « corrompre ». Séduire, c’est emmener l’autre, le ou la tirer à l’écart. Toute la problématique de l’entreprise de séduction réside dans le fait de savoir si les deux personnes en jeu sont consentantes pour s’égarer ensemble.

Sur le plan moral, séduire, c’est s’entre-séduire. Dans ce sens, séduire ne consiste pas à aller vers l’autre et s’imposer mais, au contraire, à être suffisamment attirante ou attirant pour celui ou celle que l’on souhaite séduire, de sorte que l’autre vienne à nous de lui-même. Et pour faire venir l’autre à soi, rien de tel qu’un discours poétique qui plaît esthétiquement, qui émeut psychologiquement et qui, dans son contenu, suggère le désir érotique et sa possible réalisation.

D’où la problématique de ce cours : en quoi le discours amoureux, dès l’Antiquité, est-il une invention de la parole érotique ? Comment se construit-il ? Ce discours artistique est-il reproductible et efficace dans la vie courante pour séduire ?

Les leçons de séduction dans la littérature

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À retenir

Pour les poètes, séduire, c’est avant tout aimer. Ce n’est pas seulement une étape préalable à l’amour et séparable de l’amour (séduire pour conquérir) mais un état d’esprit permanent au sein même de l’amour le plus accompli. Séduire entretient l’amour comme condition de sa pérennité.

Séduire, c’est montrer qu’on aime. Cependant, certaines personnes séduisent naturellement et d’autres, moins « doué(e)s », ont besoin de quelques conseils. D’où une littérature qui, sans relever du guide pratique de la séduction, consiste en quelque expertises pratiques.

C’est notamment ce que fait Ovide, dans L’Art d’aimer.

Ovide (- 43 à 17 ou 18) est un poète latin dont les œuvres les plus connues sont L’Art d’aimer et les Métamorphoses (dans lesquelles il reprend notamment le mythe de Narcisse).

« Tâte d'abord le terrain par un billet doux écrit sur des tablettes artistement polies. Que ce premier message lui apprenne l'état de ton cœur ; qu'il lui porte les compliments les plus gracieux et les douces paroles à l'usage des amants ; et, quel que soit ton rang, ne rougis pas de descendre aux plus humbles prières. Touché de ses prières, Achille rendit à Priam les restes d'Hector. La colère même des dieux cède aux accents d'une voix suppliante.
Promettez, promettez, cela ne coûte rien ; tout le monde est riche en promesses. L'espérance, lorsqu'on y ajoute foi, fait gagner bien du temps ; c'est une déesse trompeuse, mais on aime à être trompé par elle. Si tu donnes quelque chose à ta belle, tu pourras être éconduit par intérêt : elle aura profité de tes largesses passées et n'aura rien perdu. Aie toujours l'air d'être sur le point de donner ; mais ne donne jamais. C'est ainsi qu'un champ stérile trompe souvent l'espoir de son maître; qu'un joueur ne cesse de perdre, dans l'espoir de ne plus perdre, et que le sort chanceux tente sa main cupide. Le grand art, le point difficile, c'est d'obtenir les premières faveurs d'une belle sans lui avoir fait encore aucun présent : alors, pour ne pas perdre le prix de ce qu'elle a donné, elle ne pourra plus rien refuser.
Qu'il parte donc ce billet conçu dans les termes les plus tendres ; qu'il sonde ses dispositions et te fraye le chemin de son cœur. »

Ovide, statue d’Ettore Ferrari, ©Ettore Ferrari, CC BY-SA 3.0 Ovide, statue d’Ettore Ferrari, ©Ettore Ferrari, CC BY-SA 3.0

Ovide, L’Art d’aimer, traduction de M. Heguin de Guerle et M.-F. Lemaistre, disponible sur www.remacle.org

Ovide pose la question de la première approche, du premier pas. Comment faire ? Dans cette entreprise de séduction, la parole obéit à une véritable stratégie.

  • Envoyer une lettre sur un joli support non pas pour déclarer maladroitement sa flamme mais exprimer subtilement son état d’âme : la parole sert d’abord l’expression des sentiments.
  • Il faut aussi – là encore, sans jamais aucune lourdeur – évoquer les qualités de la jeune fille (plutôt ses qualité morales, sociales, aussi physiques mais seulement dans ce qui touche le convenable au cours de cette première approche) : le discours permet la flatterie.
  • Faire des promesses pour susciter allusivement l’espoir d’un bel amour. Ne rien offrir mais laisser penser qu’on va le faire. La parole permet donc un engagement dans le temps : par le biais du serment ou de la promesse, elle est une forme d’action.
  • Le raisonnement d’Ovide est le suivant : en promettant mais en ne satisfaisant pas ses promesses, on maintient le désir chez l’être aimé, en qui l’attente se prolonge. Il s’agit bien de stratégie, mais dans laquelle entre aussi le désir d’être aimé pour soi-même et non pour les avantages matériels que l’on peut procurer à l’autre.
  • Et surtout, il faut faire preuve de tendresse : la tendresse écrite doit être le reflet d’une tendresse réelle à venir. La force séductrice de la parole vient de ce qu’elle peut, à distance et sans crainte d’être rejeté, exprimer toute la tendresse qui passe d’habitude par les gestes.

Mais, pour Ovide, l’art d’aimer et de séduire ne s’arrête pas au doux billet. Il faut aussi : cacher ses moyens de séduction ; exclure toute expression pédante et déclamatoire dans son discours ; avoir un style naturel, un langage simple et évocateur ; approcher la jeune fille là où elle se rend habituellement et l’aborder comme si de rien n’était, faire de la rencontre le fruit du hasard et, surtout, ne pas rougir ; être propre, entretenir son corps et porter des vêtements lavés ; ne pas avoir d’aspérités sur la langue, de tartre sur les dents ; avoir des cheveux bien coupés, des ongles nets, une haleine irréprochable ; et aussi : « prends garde de blesser l'odorat par cette odeur fétide qu'exhale le mâle de la chèvre ».
Une ultime recommandation :

« Lors donc que tu seras assis à un festin embelli des dons de Bacchus, et qu'une femme aura pris place auprès de toi sur le même lit [dans les banquets antiques, on était installé sur des lits et non des chaises], prie ce dieu, dont les mystères se célèbrent pendant la nuit, de garantir ton cerveau des vapeurs nuisibles du vin. »

  • En effet, si l’amour donne des ailes, trop de vin les coupe.

Au XIXe siècle, le philosophie danois Kierkegaard complètera, dans son Journal du séducteur, la liste des conseils qui ont cours depuis bien longtemps en la matière : prêter un livre à la jeune fille (qui s’appelle Cordélia dans le journal) pour être certain de la revoir, puisqu’il faudra qu’elle nous le rende ; puis offrir un livre pour qu’elle pense à nous quand elle l’ouvrira ; se lier d’amitié avec un membre de sa famille (ici la tante de Cordélia avec qui elle habite) pour venir régulièrement dans les lieux ; être en compagnie d’un ami (Édouard) moins brillant, moins beau, mais faire en sorte que l’intérêt de la jeune fille se porte sur lui ; parallèlement, la délaisser pour se faire désirer (surtout qu’Édouard est rapidement lassant) ; faire en sorte qu’elle vienne à nous et reprendre la main sans en avoir l’air, s’intéresser enfin à elle…
Mais, contrairement au simple marivaudage, la séduction n’est pas un jeu de l’amour et du hasard.

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Définition

Marivaudage :

Le marivaudage, dont le nom vient de Marivaux, dramaturge du XVIIIe siècle, auteur de pièces ayant l’amour et la séduction pour thèmes, est un jeu galant, un badinage, un flirt, souvent compliqué et reposant sur le jeu plutôt que sur des intentions sérieuses.

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À retenir

Pour Kierkegaard, la séduction est l’essence d’une existence esthétique, ou, pour le dire autrement, c’est essentiellement par la séduction que l’existence humaine prend une tournure esthétique.

Le séducteur est un stratège qui a tout prévu depuis le début. Le principe de la séduction est le suivant : séduire sans être le sujet de la séduction, mais son objet ; faire en sorte que Cordelia finisse par croire qu'elle est elle-même à l'origine de l'aventure amoureuse, que c'est elle qui a rencontré Johannes (le narrateur), l'a séduit, a dévoilé l'amour entre les deux êtres, voulu l’acte sexuel, et rompu.

Aussi, la finalité de la séduction amoureuse est-elle philosophique : donner à l’autre l’impression d’une absolue liberté dans l’entreprise amoureuse. Comme le dit l’éditeur fictif du journal à propos du séducteur : « Il savait, j'imagine, l'amener à ce point où il était sûr qu'elle sacrifierait tout ».

L’invitation à l’amour poétique

Mais peut-être que la meilleure manière de séduire n’est pas de donner des conseils mais plutôt de faire de ses sentiments la matière de son écriture poétique. C’est ce qu’ont fait la plupart des poétesses et des poètes dès l’Antiquité.

  • Et ne nous y trompons pas : l’invitation à l’amour poétique est une invitation poétique à l’amour.

Montrer dans quel état l’amour nous met, c’est ce que fait la poétesse Sappho dans les vers suivants.

Statue de Sappho, artiste inconnu, ©Eric Gaba, CC BY-SA 3.0 Statue de Sappho, artiste inconnu, ©Eric Gaba, CC BY-SA 3.0

Sappho (VIIe au VIe siècle avant J.-C.) est une poétesse grecque qui a vécu sur l’île de Lesbos et dont l’œuvre ne nous est parvenue que de façon fragmentaire. Elle a exprimé son attirance pour les jeunes filles. De là, « Sappho » a donné « saphisme » et « Lesbos » a donné « lesbienne ».

« Il est pareil aux dieux, l’homme qui te regarde,
Sans craindre ton sourire, et tes yeux, et ta voix,
Moi, je tremble et je sue et ma face est hagarde
Et mon cœur aux abois…

La chaleur et le froid tour à tour m’envahissent ;
Je ne résiste pas au délire trop fort
Et ma gorge s’étrangle et mes genoux fléchissent
Je deviens plus verte que l’herbe
Et je connais la mort… »

Traduction de Marguerite Yourcenar

« L’homme fortuné qu’enivre ta présence
Me semble l’égal des Dieux, car il entend
Ruisseler ton rire et rêver ton silence.
Et moi, sanglotant,

Je frissonne toute, et ma langue est brisée :
Subtile, une flamme a traversé ma chair,
Et ma sueur coule ainsi que la rosée
Âpre de la mer ;

Un bourdonnement remplit de bruits d’orage
Mes oreilles, car je sombre sous l’effort,
Plus pâle que l’herbe, et je vois ton visage
À travers la mort. »

Traduction de Renée Vivien

Le genre de cette poésie est l’ode.

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Définition

Ode :

Poème lyrique qui célèbre un dieu, une personne ou un événement, et par extension, qui insiste sur la valeur de sentiments intimes, souvent sur un ton enthousiaste.

Il semble à première vue que Sappho exprime avec une grande force son sentiment amoureux. Mais il faut plutôt dire que le sentiment amoureux de Sappho est de lui-même une grande force et que la poésie qu’elle écrit est à la hauteur de cette force.

Il est intéressant de comparer deux traductions, dont les différences et les points communs permettent de comprendre l’essence même de la parole poétique et amoureuse de Sappho.

  • Le tutoiement donne l’impression qu’elle s’adresse au lecteur et que celui-ci est la personne aimée elle-même.
  • La douleur est exprimée par un effet de contraste entre les termes employés pour décrire l’être aimé : lumineux, souriant ; et le sentiment de l’être aimant : douloureux, sombre, dépressif, délirant et fiévreux, mourant de cet amour impossible.

Les poèmes de Sappho qui nous sont parvenus sont fragmentaires. Les traductions le sont donc aussi.

  • Cette difficulté technique est à l’image du sentiment à l’œuvre, là aussi fragmenté. Sappho a le cœur brisé, le « moi » déchiré entre désir et réalité.

La traduction de Marguerite Yourcenar est celle d’une helléniste (spécialiste du grec ancien), quand la traduction de Renée Vivien est celle d’une poétesse. L’une est au plus près de la lettre et de l’esprit du texte, se mettant à la place de Sappho, tandis que l’autre se met à la place de la personne mise en scène dans cette ode. Le poème de Sappho fait alors naître, non un autre poème, mais une autre couche poétique par-dessus le premier poème, une réinterprétation inspirée par le poème initial (un peu, en musique, à la manière de Max Richer réinterprétant, au XXe siècle, à sa façon, Les Quatre Saisons de Vivaldi).

Le vers « Sans craindre ton sourire, et tes yeux, et ta voix » devient alors « […] il entend / Ruisseler ton rire et rêver ton silence ». Ou encore, « Moi, je tremble et je sue et ma face est hagarde / Et mon cœur aux abois » se transforme en un laconique « Et moi, sanglotant ».

  • Renée Vivien se réapproprie la poésie sans pour autant la trahir. La poésie amène la poésie.

Nous pourrions penser que la parole amoureuse se concilie assez mal avec une quelconque morale. Or, l’Ancien Testament contient un passage appelé « Le cantique des cantiques » ou « Chant de Salomon ». Le « Cantique des Cantiques » constitue une suite de poèmes d’amour qu’une femme et un homme s’échangent comme dans un dialogue, prenant à témoin l’humanité et la nature. La parole amoureuse prend ici un double sens : de façon littérale, il s’agit bien du dialogue amoureux mené par deux protagonistes, mais de façon métaphorique, elle renvoie à l’amour qui unit Dieu et les hommes. Voici quelques extraits :

« Elle
Qu'il me baise des baisers de sa bouche ! Car ton amour vaut mieux que le vin, Tes parfums ont une odeur suave ; Ton nom est un parfum qui se répand ; C'est pourquoi les jeunes filles t'aiment.
Entraîne-moi après toi ! Nous courrons ! […] Mon bien-aimé est pour moi un bouquet de myrrhe, Qui repose entre mes seins.
[…]
Lui
Que tu es belle, mon amie, que tu es belle ! Tes yeux sont des colombes, Derrière ton voile. Tes cheveux sont comme un troupeau de chèvres, Suspendues aux flancs de la montagne de Galaad. […]
Tes deux seins sont comme deux faons, Comme les jumeaux d'une gazelle, Qui paissent au milieu des lis. »

En 2001, Alain Bashung et Chloé Mons ont repris, sous forme de récitation en musique, ce texte biblique. La littérature et la chanson courtoises du Moyen Âge sont les héritières de cette expression poétique du sentiment amoureux et de l’invention de la parole érotique. On peut penser par exemple à Guillaume IX d’Aquitaine et à sa chanson « Gai et jovial je me prends à aimer ».

Mythologies de l’amour

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À retenir

Le discours amoureux, inévitablement, est aussi mythologique : il s’interroge en effet sur la naissance et l’origine de l’amour et de l’érotisme.

Selon la tradition grecque, l’amour est inspiré par le dieu de l’amour, Éros. Platon, dans Le Banquet, raconte comment le dieu Éros est né et comment naît tout amour. Dans le passage suivant, Platon fait parler Socrate, qui lui-même fait parler une prophétesse qu’il a connue quand il était plus jeune (mais dont on ne sait rien) : Diotime de Mantinée.

Portrait de Diotime de Mantinée, Józef Simmler Portrait de Diotime de Mantinée, Józef Simmler

« À la naissance d’Aphrodite, il y eut chez les dieux un festin où se trouvait, entre autres, Poros, fils de Métis. Après le repas, comme il y avait eu grande chère, Penia s'en vint demander quelque chose, et se tint auprès de la porte. En ce moment, Poros, enivré de nectar (car il n'y avait pas encore de vin), se retira dans le jardin de Zeus, et la, ayant la tête pesante, il s'endormit. Alors Penia, s'avisant qu'elle ferait bien dans sa détresse d'avoir un enfant de Poros, s'alla coucher auprès de lui, et devint mère de l'Éros. Voilà d'abord comment, ayant été conçu le jour même de la naissance d’Aphrodite, l'Éros devint son compagnon et son serviteur, outre que de sa nature il aime la beauté, et qu’Aphrodite est belle. Maintenant, comme fils de Poros et de Penia, voici quel fut son partage. D'un côté, il est toujours pauvre, et non pas délicat et beau comme la plupart des gens se l'imaginent, mais maigre, défait, sans chaussure, sans domicile, point d'autre lit que la terre, point de couverture, couchant à la belle étoile auprès des portes et dans les rues, enfin, en digne fils de sa mère, toujours misérable. D'un autre côté, suivant le naturel de son père, il est toujours à la piste de ce qui est beau et bon ; il est mâle, entreprenant, robuste, chasseur habile, sans cesse combinant quelque artifice, jaloux de savoir et mettant tout en œuvre pour y parvenir, passant toute sa vie à philosopher, enchanteur, magicien, sophiste. Sa nature n'est ni d'un immortel, ni d'un mortel : mais tour à tour dans la même journée il est florissant, plein de vie, tant que tout abonde chez lui ; puis il s'en va mourant, puis il revit encore, grâce à ce qu'il tient de son père. Tout ce qu'il acquiert lui échappe sans cesse : de sorte que l'Éros n'est jamais ni absolument opulent ni absolument misérable ; de même qu'entre la sagesse et l'ignorance il reste sur la limite, et voici pourquoi : aucun dieu ne philosophe et ne songe à devenir sage, attendu qu'il l'est déjà ; et en général quiconque est sage n'a pas besoin de philosopher. Autant en dirons-nous des ignorants : ils ne sauraient philosopher ni vouloir devenir sages : l'ignorance a précisément l'inconvénient de rendre contents d'eux-mêmes des gens qui ne sont cependant ni beaux, ni bons, ni sages ; car enfin nul ne désire les choses dont il ne se croit point dépourvu. »

Platon, Le Banquet, traduction de V. Cousin (revue), disponible sur www.remacle.org

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À retenir

L’amour conduit à la philosophie et la philosophie est une forme d’amour.

L’amour, inspiré par Éros, enfant d’un père débrouillard et créatif (Poros signifie « plein de ressources »), et d’une mère pauvre (Penia signifie « pauvreté »), garde les caractères opposés de ses deux parents. Il est une chose et son contraire, toujours mouvant, à mi-chemin entre la plénitude et le manque, entre le désir satisfait et le désir frustré. Il est conscient de son inaccomplissement.
De la même manière, la philosophie, qui est étymologiquement amour (de philein, « aimer ») de la sagesse (sophia), se meut entre le savoir absolu qu’elle n’a pas (seuls les dieux l’ont) et l’ignorance totale (dont le comble est d’ignorer son ignorance).

Par ailleurs, la naissance même d’Éros est le fruit d’un abus de Penia envers Poros. Manquant de tout, elle profite de l’état d’ivresse de Poros pour obtenir quelque chose de lui : la relation sexuelle sous-entendue fait, dans le texte, l’objet d’une ellipse : « [Elle] s'alla coucher auprès de lui, et devint mère de l'Éros », le « , et » étant la syntaxe qui vient remplir le vide d’une censure et couvrir pudiquement la scène primordiale.
Ainsi, tel Éros, l’amour naît dans un secret :

  • pourquoi tombe-t-on amoureux ?
  • Et pourquoi tombe-t-on amoureux de telle personne plutôt qu’une autre ?

Un autre discours du Banquet, livre qui offre plusieurs interprétations de l’origine et de la valeur de l’amour, propose une réponse à cette énigme ; il s’agit du discours d’Aristophane reprenant le mythe de l’androgyne.

Conclusion :

L’amour est entretien, comme nous le suggérions dans l’introduction. Un entretien dans le sens où nous nous entretenons avec l’autre, où nous instaurons un dialogue. Mais il est entretien également dans le sens où il nous charge de prendre soin de l’autre et de cette relation.
La séduction cherche à entretenir l’amour dans ces deux sens, et elle est inséparable de la parole. Les Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes contiennent une partie intitulée « Entretien » où l’on retrouve cette double idée (être en relation et prendre soin) : « Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l’autre. C’est comme si j’avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots. »
Le mot est une caresse qui dévoile un désir tout en l’exprimant.