Pluie et vent sur Télumée Miracle, Simone Schwarz-Bart

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Introduction

Publié en 1972, Pluie et vent sur Télumée Miracle de Simone Schwarz-Bart raconte l’histoire de Télumée, une Guadeloupéenne qui, au soir de sa vie, se retourne sur son passé. À travers son récit, l’autrice fait revivre non seulement le destin d’une femme, mais aussi celui de plusieurs générations et de toute une communauté marquée par l’héritage de l’esclavage et de la colonisation. Le parcours « Tisser les mémoires, habiter le monde » invite à réfléchir au rôle que joue la mémoire dans la construction des individus et des sociétés. Le roman conserve en effet le souvenir d’une Guadeloupe rurale, de ses paysages, de ses pratiques, de ses voix et de ses luttes. Mais ces souvenirs ne sont pas simplement juxtaposés : Simone Schwarz-Bart les tisse les uns avec les autres. Le mot texte, issu du latin textus, signifie d’ailleurs « tissu », « entrelacement ». Le roman devient ainsi un véritable tissu de mémoires familiales, historiques et littéraires qui se croisent et se répondent. Nous verrons d’abord comment Simone Schwarz-Bart recompose la mémoire de la société guadeloupéenne, avant d’étudier la manière dont elle entrelace différentes formes de mémoire.

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Attention

Pluie et vent sur Télumée Miracle est un roman, et non une autobiographie. Même si Simone Schwarz-Bart s’inspire de l’histoire, de la culture et de la vie des femmes guadeloupéennes, elle ne raconte pas sa propre existence. La narratrice, Télumée, est un personnage fictif, différent de l’autrice. Le récit relève donc de la fiction, même s’il s’appuie sur une réalité historique, sociale et culturelle.

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Astuce

Tisser les mémoires
Le verbe tisser, issu du latin texere (« entrelacer », mais aussi « composer un texte »), suggère que les souvenirs se croisent et se relient pour former un récit.

  • La mémoire individuelle rassemble les souvenirs propres à une personne.
  • La mémoire familiale transmet les histoires, les expériences et les valeurs d’une génération à l’autre.
  • La mémoire collective conserve le souvenir d’événements et d’expériences partagés par une communauté ou un peuple. Dans le roman, la voix de Télumée tisse ainsi son histoire personnelle à celle de sa famille, des femmes qui l’ont précédée et du peuple guadeloupéen.

Habiter le monde
Habiter ne signifie pas seulement occuper un lieu.

  • Dans sa dimension géographique, habiter le monde consiste à vivre dans un territoire, à y construire des repères et à entretenir une relation avec ses paysages.
  • Dans sa dimension existentielle, cela signifie trouver sa place dans le monde, donner un sens à son existence et apprendre à vivre malgré les épreuves. Télumée habite donc à la fois un territoire, la Guadeloupe, et un monde façonné par ses liens, ses héritages et sa manière de résister au malheur.

Recomposer une mémoire de la société guadeloupéenne

Une peinture de la société guadeloupéenne

  • Mœurs et traditions

Le roman plonge le lecteur dans la vie quotidienne, les mœurs et les traditions de la Guadeloupe rurale. Simone Schwarz-Bart décrit les maisons, les villages, les mornes1, les champs de canne, mais aussi les grands moments qui rythment l’existence des habitants : mariages, baptêmes, fêtes religieuses ou veillées funèbres.

1. Mornes : aux Antilles, petite montagne ou colline au relief arrondi.

La nature occupe une place essentielle dans cette évocation. Elle n’est jamais un simple décor : elle appartient pleinement au mode de vie et à l’imaginaire des personnages. Dès le titre, la « pluie » et le » vent » symbolisent les épreuves qui traversent l’existence de Télumée :

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Citation

« […] les vents d’est, du nord, les tempêtes m’ont assaillie et les averses m’ont délavée, mais je reste une femme sur mes deux pieds »

Seconde partie, chapitre 15

Les plantes, les arbres, les fleurs et les fruits permettent également d’ancrer le récit dans un univers antillais. Le mariage de Toussine et Jérémie en fournit un bon exemple :

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Citation

« Autour de la case de Xango et Minerve s’élevaient des huttes en palme1 et cocotier tressées. Celle des mariés était piquetée d’hibiscus2, de résédas3et de fleurs d’oranger qui en faisaient un immense bouquet, à la senteur enivrante. »

Première partie, chapitre 1

Les végétaux sollicitent ici à la fois la vue et l’odorat. La description des hibiscus, des cocotiers ou des fleurs d’oranger fait surgir un imaginaire profondément guadeloupéen. Les plats servis lors des fêtes (boudins, sorbets à la noix de coco, à la pomme-liane4 ou au corossol5) ainsi que la biguine6 et les tambours traditionnels contribuent eux aussi à conserver le souvenir de cette culture.

1. Grande feuille de palmier, longue et découpée.
2. Arbuste tropical aux grandes fleurs vivement colorées, très répandu aux Antilles.
3. Plante herbacée aux petites fleurs, souvent odorantes, cultivée dans les jardins. 4. Fruit tropical produit par une liane grimpante, proche du fruit de la passion, à la pulpe parfumée et remplie de petites graines.
5. Fruit à la chair acidulée qui ressemble à un avocat vert clair avec de petits piquants.
6. Musique et danse traditionnelle des Antilles françaises, notamment de Guadeloupe et de Martinique, caractérisée par un rythme vif et syncopé.

  • Religion et croyances

La société représentée dans le roman est également marquée par la religion et les croyances. La religion catholique y est très présente : baptême, messe de minuit à Noël ou mercredi des Cendres rythment la vie collective. Cependant, ces pratiques coexistent avec des croyances issues d’autres traditions. Reine Sans Nom récite ainsi des psaumes1 pour les morts, mais elle n’hésite pas à demander l’aide de man Cia, considérée comme une sorcière, pour entrer en contact avec son mari défunt. Le roman fait donc apparaître une société dans laquelle plusieurs systèmes de croyances cohabitent. Le catholicisme hérité de la colonisation n’a pas fait disparaître les pratiques et représentations propres à la culture créole.

1. Chant ou poème religieux de la Bible, destiné à la prière ou à la louange de Dieu.

  • Une langue orale et imagée : adages et culture créole

La culture guadeloupéenne surgit aussi dans la manière dont parlent les personnages. Les dialogues sont souvent marqués par des images, des comparaisons et des formules qui ressemblent à des proverbes ou à des adages.

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Définition

Adage :

Courte formule exprimant une vérité d’expérience ou une règle de conduite, proche du proverbe.

Lors d’une scène au cours de laquelle les femmes font la lessive, Vitaline Brindosier affirme :

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Citation

« La vie était un vêtement déchiré, une loque impossible à recoudre. »

Seconde partie, chapitre 1

Cette métaphore transforme une expérience individuelle en vérité générale sur l’existence. Ces formules imagées, fréquemment prononcées par les anciens, donnent au roman une forte dimension orale.

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Exemple

Élie appelle ainsi Télumée « cher flamboyant », en référence à l’arbre tropical qui se couvre de fleurs rouges au début de la saison humide.

De plus, Simone Schwarz-Bart écrit en français mais fait régulièrement entendre la langue créole à travers son vocabulaire et la construction des phrases. C’est ce qu’on appelle un créolisme.

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Définition

Créolisme :

Un créolisme est l’emploi d’un mot, d’une expression ou d’une construction syntaxique qui fait entendre la langue créole à l’intérieur d’un texte français.

La syntaxe elle-même peut être influencée par le créole. Lorsque Télumée répond à Amboise :

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Citation

« Rien même Amboise, c’est s’enfuir que je la vois, s’enfuir c’est tout »

Seconde partie, chapitre 12

La structure clivée « c’est… que » et l’emploi particulier de l’adverbe « même » déplacent la construction habituelle de la phrase française et donnent à entendre une autre manière de parler.

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Définition

Structure clivée :

Construction qui met en valeur un élément de la phrase en l’encadrant par c’est… qui ou c’est… que.

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À retenir

Ces choix linguistiques ne sont donc pas de simples effets de « couleur locale ». Ils permettent à Simone Schwarz-Bart de restituer les voix de la Guadeloupe. Le roman devient ainsi un véritable conservatoire d’une culture largement transmise par la parole.

Un roman social

La mémoire de la Guadeloupe passe aussi par la représentation des réalités économiques et sociales. Simone Schwarz-Bart s’intéresse principalement aux personnages modestes et au monde du travail.

  • L’école : apprendre la France, oublier la Guadeloupe ?

À partir des lois Ferry de 1881 et 1882, la scolarisation progresse dans les Antilles. Dans le roman, les filles de Toussine, Éloisine et Méranée, puis Télumée, fréquentent l’école du village. Mais celle-ci apparaît comme un lieu ambigu. Elle donne accès à l’écriture et au savoir, tout en transmettant une histoire largement centrée sur la France. Les élèves apprennent ainsi à célébrer la « gloire » de la métropole sans que leur propre histoire soit véritablement enseignée. Les villageois eux-mêmes regardent cette instruction avec méfiance : ils craignent que l’école ne finisse par « alourdir » la tête des enfants. Le roman fait ainsi apparaître un décalage entre le savoir scolaire officiel et la mémoire transmise par la communauté.

  • Les métiers : représenter le petit peuple guadeloupéen

Les personnages de Pluie et vent sur Télumée Miracl appartiennent le plus souvent aux classes populaires. Ils sont pêcheurs, lavandières1, rempailleurs de chaises, domestiques ou coupeurs de canne. Le travail est omniprésent et souvent pénible. Victoire est lavandière ; Télumée doit entrer « en louage » au service des Desaragne ; Élie connaît le chômage ; d’autres personnages travaillent dans les plantations de canne. En donnant une place centrale à ces existences modestes, Simone Schwarz-Bart met en lumière une histoire sociale souvent absente des récits officiels. Elle montre également que, plusieurs décennies après l’abolition de l’esclavage, les inégalités demeurent profondes.

1. Femmes qui, autrefois, lavaient le linge à la main, souvent dans une rivière ou au lavoir.

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Exemple

L’épisode du travail de Télumée chez les Desaragne, riches Blancs descendants de colons, révèle particulièrement la persistance des rapports de domination sociale et raciale.

  • La grève : conserver la mémoire des luttes

La grève des coupeurs de canne constitue l’un des épisodes les plus directement politiques du roman. Amboise, porte-parole des travailleurs, participe à leur lutte pour obtenir de meilleures conditions de vie. La répression est extrêmement violente : lorsque les grévistes tentent de pénétrer dans l’Usine, de l’eau bouillante provenant des chaudières est projetée sur eux et Amboise meurt brûlé. Cet épisode révèle la permanence d’un ordre social profondément inégalitaire. Toutefois, il montre également que les descendants des esclaves ne se résignent pas à leur condition : ils cherchent à défendre leur dignité et leurs droits. Le roman conserve ainsi la mémoire non seulement des souffrances sociales, mais aussi des luttes menées contre elles.

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À retenir

À travers les coutumes, les croyances, la langue, l’école et les métiers, Simone Schwarz-Bart recompose donc la mémoire d’une société entière. Son roman fait entendre les voix de ceux qui restent souvent absents de l’histoire officielle et préserve les traces d’un mode de vie, d’une culture et de combats collectifs.

Mais cette mémoire sociale ne constitue qu’un élément du roman. Elle se mêle constamment aux souvenirs familiaux, à la mémoire de l’esclavage et à d’autres traditions littéraires.

Tisser des mémoires

Les différentes mémoires présentes dans le roman ne sont jamais indépendantes les unes des autres. Simone Schwarz-Bart les entrelace : l’histoire d’une famille renvoie à celle d’un peuple, la mémoire intime rencontre la mémoire de l’esclavage et la parole des personnages dialogue avec les contes, les chants et d’autres textes.

Relier les mémoires familiales

Le récit de Télumée est indissociable de celui des femmes qui l’ont précédée. Simone Schwarz-Bart fait de la famille Lougandor, et plus particulièrement de sa lignée féminine, le fil conducteur du roman.

  • Des femmes abandonnées

La lignée commence avec Minerve, l’arrière-grand-mère de Télumée, qui s’installe dans le petit village de L’Abandonnée. Le nom du lieu possède une valeur symbolique : il fait écho à l’abandon de Minerve par l’homme qui l’a mise enceinte. La jeune femme se retrouve seule et doit affronter les commérages malveillants du village. Ce premier abandon inaugure une série de destins féminins marqués par des ruptures affectives. De génération en génération, les femmes sont confrontées à la perte, à la solitude ou à la déception amoureuse.

  • Des violences transgénérationnelles

Les épreuves semblent parfois se répéter à travers les générations. Les deuils, les violences conjugales ou sociales et les abandons forment ainsi une chaîne. Certains événements se répondent de manière particulièrement frappante. Méranée puis, plusieurs décennies plus tard, Amboise, meurent tous deux brûlés. Les malheurs amoureux subis par Minerve, Victoire ou Télumée se font également écho. La mémoire familiale constitue ainsi une véritable clé de lecture du roman : le passé n’est jamais totalement terminé, puisque certaines douleurs semblent se reproduire d’une génération à l’autre. Télumée interrompt cependant la transmission biologique de cette lignée puisqu’elle n’a pas de descendance.

  • Un héritage de force morale

Mais ce qui se transmet n’est pas seulement la souffrance. Les femmes Lougandor lèguent également aux générations suivantes leur dignité et leur capacité à résister au malheur. Après la mort prématurée de sa fille Méranée, Toussine est ainsi qualifiée de « panache1 de négresse ». Le terme « panache » est employé au sens figuré : il évoque quelque chose qui se déploie avec ampleur, éclat et fierté. L’expression contribue à faire de Toussine une figure de grandeur et de puissance, presque emblématique de la femme antillaise. De même, le prénom Victoire, qu’elle donne ensuite à sa fille, prend lui aussi une valeur symbolique : cette nouvelle naissance apparaît comme une victoire remportée sur le malheur. Lorsque Télumée arrive chez sa grand-mère Reine Sans Nom, elle éprouve immédiatement ce sentiment de force et de protection :

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Citation

« Sitôt que j’eus franchi le seuil, je me sentis comme dans une forteresse, à l’abri de toutes choses connues et inconnues, sous la protection de la grande jupe à fronces de ma grand-mère. »

Seconde partie, chapitre 1

1. Ici, image évoquant la fierté, l’éclat et la grandeur d’une personne.

La transmission familiale ne repose donc pas seulement sur les liens du sang. Elle passe par les paroles, les gestes, les valeurs et la présence symbolique des générations disparues :

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Citation

« Nous n’étions pas seulement deux vivantes dans une case, au milieu de la nuit, c’était autre chose et bien davantage, me semblait-il, mais je ne savais quoi. »

Seconde partie, chapitre 1

Auprès de Reine Sans Nom, Télumée comprend ainsi qu’elle appartient à une histoire plus ancienne qu’elle-même.

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Définition

Mémoire familiale :

Ensemble des souvenirs, des récits et des valeurs transmis au sein d’une même famille.

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À retenir

La famille Lougandor constitue donc une véritable chaîne de transmission : les douleurs du passé atteignent les générations suivantes, mais le courage et la solidarité se transmettent eux aussi comme un patrimoine.

Une mémoire de l’esclavage

L’action du roman se déroule après l’abolition de 1848. Pourtant, l’esclavage n’appartient jamais complètement au passé : sa mémoire continue d’habiter les personnages et les lieux. Il ne faut donc pas réduire Pluie et vent sur Télumée Miracle à un roman historique consacré à l’esclavage. Simone Schwarz-Bart s’intéresse surtout à la manière dont ce passé continue d’agir dans le présent.

Biard - Télumée - abolition - esclavage - SchoolMouv - Français - 1re François-Auguste Biard, Proclamation de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, 27 avril 1848, 1849, huile sur toile, château de Versailles. Domaine public (Wikimedia Commons)

  • Une mémoire orale

L’esclavage est d’abord transmis par l’oralité. Ce sont les anciens qui en conservent le souvenir et le transmettent aux plus jeunes.
Dans l’extrait suivant, qui se situe au début du roman, la narratrice évoque un souvenir d’enfance : sa grand-mère Toussine la coiffe à la fin de la journée, en lui chantant des airs anciens.

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Citation

« Elle connaissait aussi de vieux chants d’esclaves et je me demandais pourquoi, les murmurant, grand-mère maniait mes cheveux avec encore plus de douceur, comme si ses doigts en devenaient liquides de pitié. […] soudain, la fine voix se détachait de ses traits de vieille, et, s’élevant dans les airs, montait très haut dans l’aigu, dans le large et le profond. »

Seconde partie, chapitre 1

La mémoire de l’esclavage est transmise à l’enfant par le chant. Télumée s’interroge sur le redoublement de douceur dans la voix et les gestes de sa grand-mère. La comparaison « comme si ses gestes devenaient liquides de pitié » dit toute la peine ressentie par Reine Sans Nom exprimée dans ce moment, et transmise à sa petite-fille.

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À retenir

Reine Sans Nom joue ici un rôle fondamental. À travers ses chants, ses souvenirs et ses enseignements, Télumée reçoit une histoire qui ne lui est pas véritablement transmise par l’école. Cette mémoire orale permet donc de préserver ce que l’histoire officielle néglige.

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Définition

Oralité : Transmission des savoirs, des récits et des traditions par la parole plutôt que par l’écriture.

  • Une mémoire des lieux

Les paysages portent eux aussi la trace de l’histoire. Les **champs de canne rappellent directement l’économie de plantation fondée autrefois sur l’esclavage. Les villages, les mornes et les cases sont habités par plusieurs générations et deviennent les dépositaires d’une mémoire collective. Mais il s’agit aussi d’une expérience sensible de l’esclavage à partir des paysages antillais : par exemple, Télumée, qui s’interroge sur ce que signifie être esclave, se réfugie dans les herbes hautes et se rappelle les paroles de ma Cia :

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Citation

« je sentais que l’esclavage n’était pas un pays étranger […] Tout cela s’était déroulé ici même, dans nos mornes et nos vallons, et peut-être à côté de cette touffe de bambou, peut-être dans l’air que je respirais »

Seconde partie, chapitre 2

Télumée sent alors combien la souffrance a laissé son empreinte dans ces lieux et comprend qu’elle appartient elle aussi à cette tragédie collective.

  • Une mémoire des corps

Si Télumée perçoit des traces de l’esclavage dans les lieux, elle les sent aussi dans sa chair. Dans le chapitre 12, Télumée fait en effet l’expérience de cette violence lorsqu’elle travaille dans les champs de canne. Son corps souffre et s’épuise sous l’effet du travail. L’expérience corporelle de l’esclavage lui fait percevoir dans sa chair le désespoir et la déshumanisation qu’ont endurés ses ancêtres. La domination se poursuit également sous d’autres formes. Lorsque Télumée devient domestique chez les Desaragne, les rapports entre maîtres blancs et servante noire font apparaître la permanence d’une hiérarchie héritée de l’ordre colonial. Ainsi, même après l’abolition, les personnages restent exposés à l’exploitation, à la pauvreté et aux violences sociales et raciales.

Entrelacer des mémoires littéraires

Le tissage des mémoires ne concerne pas uniquement l’histoire des personnages. Il se manifeste également dans l’écriture même de Simone Schwarz-Bart, qui fait dialoguer différentes traditions littéraires et culturelles.

  • Des emprunts aux contes de fées

Le roman emprunte d’abord certains éléments au conte. Des personnages portent des surnoms qui semblent appartenir à un univers merveilleux : Reine Sans Nom, l’ange Médard ou encore Télumée Miracle. Man Cia possède quant à elle des pouvoirs mystérieux et se métamorphose en chien avant de disparaître. Le récit mêle ainsi constamment le réel et le merveilleux. Mais ce merveilleux ne constitue pas une rupture avec la réalité. Il appartient à une manière de percevoir le monde dans laquelle les morts, la nature et les forces invisibles peuvent demeurer proches des vivants. Le roman reprend donc certains codes du conte tout en les intégrant à la culture créole.

  • Une mémoire intertextuelle

Le roman entre également en dialogue avec d’autres œuvres. Cette relation entre les textes relève de l’intertextualité.

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Définition

Intertextualité :

Ensemble des liens qu’une œuvre entretient avec d’autres textes par des références, des échos, des emprunts ou des réécritures.

Dans le parcours, Pluie et vent sur Télumée Miracle peut ainsi être rapproché de textes qui interrogent eux aussi la société, l’histoire coloniale ou la condition des populations antillaises, comme Candide de Voltaire, Moi, Tituba, sorcière de Maryse Condé, La Rue Cases-Nègres de Joseph Zobel ou encore La Mulâtresse Solitude d’André Schwarz-Bart. En dialoguant avec d’autres récits, Simone Schwarz-Bart inscrit donc l’histoire de Télumée dans une mémoire littéraire plus vaste.

  • Les chants : une autre forme de mémoire

Les chants participent eux aussi à cette transmission. Comme les proverbes ou les contes, ils appartiennent à une culture de l’oralité. Ils accompagnent les fêtes, les veillées et les moments collectifs et permettent à la communauté de partager une mémoire commune. La parole chantée conserve ainsi ce qui pourrait disparaître : des émotions, des histoires, des rythmes et une manière d’être ensemble.

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À retenir

Le roman de Simone Schwarz-Bart recueille alors ces différentes formes de parole (récits, proverbes, chants, tournures créoles) et les fait entrer dans l’écrit. Le roman devient à son tour un lieu de mémoire.

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MÉTHODOLOGIE

Dans une dissertation, il est important de montrer que le parcours ne porte pas uniquement sur la mémoire du passé. Il invite surtout à réfléchir au rôle que jouent les souvenirs dans la construction des individus et des sociétés. Les notions de transmission, d’identité, d’héritage et de résilience constituent donc des mots-clés à mobiliser dans l’analyse de l’œuvre.

Conclusion

Dans Pluie et vent sur Télumée Miracle, Simone Schwarz-Bart accomplit un double travail de mémoire. Elle recompose d’abord la mémoire de la société guadeloupéenne en faisant revivre ses paysages, ses coutumes, ses croyances, sa langue mais aussi ses réalités sociales : l’école, les métiers, la pauvreté et les luttes ouvrières. Elle tisse ensuite plusieurs mémoires. La mémoire familiale relie les femmes Lougandor par la répétition des épreuves mais aussi par la transmission d’une force morale. La mémoire de l’esclavage demeure présente dans les paroles, les lieux et les corps. Enfin, les contes, les chants et les échos à d’autres œuvres inscrivent le roman dans une mémoire littéraire et culturelle plus vaste.
Le parcours « Tisser des mémoires, habiter le monde » prend ainsi tout son sens : chez Simone Schwarz-Bart, la mémoire n’est pas seulement tournée vers le passé. Elle permet aux individus de savoir d’où ils viennent, de transmettre ce qui risque de disparaître et de trouver leur place dans le monde.