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Hernani, un drame historique

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Introduction :

L’Histoire fournit la plupart des sujets des drames romantiques. À la mythologie ou à l’Histoire de l’Antiquité, les romantiques préfèrent un cadre historique plus proche d’eux : l’intrigue d’Hernani se déroule donc au XVIe siècle. Elle met en scène un personnage réel qui occupa une place prépondérante dans l’Europe de ce temps : l’empereur Charles Quint. Mais l’univers d’Hernani fait aussi une large place aux éléments fictifs : non seulement, la plupart des personnages et des événements sont entièrement inventés par Victor Hugo mais encore le dramaturge fait de nombreuses entorses à la vérité historique pour les besoins de son intrigue.

Nous étudierons dans un premier temps le cadre historique dans lequel se déroule Hernani puis nous évoquerons les points sur lesquels l’auteur s’est accordé des libertés par rapport à la vérité historique. Enfin, nous expliquerons en quoi ce mélange de respect et d’altération de la vérité historique contribue à grandir le héros de la pièce.

Le cadre historique d’Hernani

Le premier acte d’Hernani est intitulé « Le Roi » en référence au personnage de don Carlos (Charles Ier ou Charles d’Espagne au v. 1606), roi d’Espagne. Don Carlos est un personnage historique espagnol par sa mère, Jeanne dite « La Folle », et appartenant à la grande famille des Habsbourg par son père, Philippe le Beau. La dynastie des Habsbourg tire son nom du château de Habsbourg, situé en Suisse.

À partir du début du XVIe siècle, jusqu'à la moitié du XVIIIe siècle, la famille règne sur plusieurs pays d'Europe : l'Espagne, le Portugal, la Hongrie, la Croatie, les Deux-Siciles ainsi que sur le Saint Empire romain germanique, institution politique qui se veut héritière de l’ancien Empire romain d’Occident ou, au moins, de l’Empire de Charlemagne. Le Saint-Empire romain germanique représente donc alors une grande partie de l’Europe.

Carlos grandit aux Pays-Bas et devient roi d’Espagne à la mort de son père, en 1506, sa mère étant jugée incapable de gouverner. C’est l’occasion pour lui de découvrir ce pays dont il ignorait tout.

La scène 3 de l’acte I mentionne « la mort de Maximilien, empereur d’Allemagne » (v. 278-279), c’est-à-dire empereur du Saint Empire germanique. Maximilien était le grand-père paternel de Carlos et il mourut le 12 janvier 1519.

« Mon aïeul l’empereur est mort. »

Vers 282

Don Ruy Gomez interroge don Carlos :

« Où vont se rassembler les électeurs d’Empire ? »

Vers 299

Il est fait allusion à ces « électeurs » à plusieurs reprises dans la pièce.

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Astuce

La couronne impériale n’était pas héréditaire mais attribuée à la suite d’une élection réalisée par un collège de sept membres.

C’est le 28 juin 1519 qu’eut lieu l’élection.

Carlos est candidat à l’Empire, mais il n’est pas le seul. Il mentionne ses concurrents aux vers 297-298 :

« Un duc de Saxe est sur les rangs.
François Premier, de France, est un des concurrents. »

La scène 4 de l’acte IV nous apprend que c’est le duc de Saxe (Frédéric III le sage) qui a été élu mais qu’il s’est désisté au profit de Carlos (v. 1697-1698).

« J’y suis ! et tout m’a fait passage !
Empereur ! - Au refus de Frédéric-le-Sage ! »

Désormais, pour désigner l’empereur, c’est le prénom Charles qui prévaut sur son équivalent espagnol, Carlos. Le roi d’Espagne est en effet devenu empereur sous le nom de Charles V ou Quint, « Quint » venant du latin Quintus qui signifie « cinquième » (v. 1679-1687).

« Charles ! roi des Romains,
Majesté très sacrée, empereur dans vos mains
Le monde est maintenant, car vous avez l’empire.
Il est à vous, ce trône où tout monarque aspire !
Frédéric, duc de Saxe, y fut d’abord élu,
Mais, vous jugeant plus digne, il n’en a pas voulu.
Venez donc recevoir la couronne et le globe.
Le saint-empire, ô roi, vous revêt de la robe,
Il vous arme du glaive, et vous êtes très grand. »

Pierre-Paul Rubens, Charles Quint maître du monde, allégorie, vers 1604 Pierre-Paul Rubens, Charles Quint maître du monde, allégorie, vers 1604

De son règne, la pièce ne dit presque rien puisqu’elle se clôt sur le mariage d’Hernani et de doña Sol et que celui-ci est censé suivre de peu son élection.

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À retenir

À l’acte V, les conversations des courtisans font cependant allusion à des faits avérés : Charles Quint est très croyant et très attaché au catholicisme. Or, la religion protestante se répand sous l’influence de Luther, ce qui déclenche des tensions et des luttes.

Cela transparaît aux vers 1837-1838 :

« L’empereur aujourd’hui
Est triste. Le Luther lui donne de l’ennui »

Une allusion à un autre fait historique se trouve au vers 1841 :

« Le Soliman aussi lui fait ombre. »

Soliman le Magnifique, sultan de l’Empire Ottoman (ou Turquie), mène alors une politique de conquête qui l’amène jusqu’aux portes de l’Occident ; de plus, il a fait alliance avec François Ier, roi des Français, contre lequel Charles Quint est en guerre.

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À retenir

Le cadre de la pièce est donc enraciné dans l’histoire de l’Espagne du XVIe siècle.

Mais Victor Hugo n’a pas pour but de faire œuvre d’historien. Il se permet donc des libertés avec la vérité historique.

Les entorses à la vérité historique

Charles Quint est le seul personnage historique d’Hernani. Il n’est toutefois pas représenté avec objectivité. Dans la pièce, ce roi ne règne pas, du moins jusqu’à son élection à la tête de l’Empire germanique : les affaires de l’Espagne ne semblent guère l’intéresser. Doña Sol est son seul moteur. Or, si on sait qu’effectivement Charles Quint était un coureur de jupons, la vision qu’en donne Hugo est volontairement limitée.

Hernani lui-même est une pure création de Victor Hugo. Alors qu’il est âgé de neuf ans, le jeune Victor part avec sa mère pour Madrid ; ils vont y rejoindre le général Léopold Hugo. L’occupation de l’Espagne par les troupes napoléoniennes a déclenché un mouvement de libération du pays. Juan Martin Diez, surnommé l’Empecinado (« le têtu »), est à la tête d’une troupe de guérilleros qui mènent des actions violentes et sanguinaires. Dans le personnage d’Hernani, on retrouve des traits de l’Empecinado.

Quant au nom « Hernani », il vient d’une bourgade du pays basque traversée à l’occasion de ce voyage pour Madrid : Ernani. Hugo en parle en termes très laudatifs dans un recueil de souvenirs publié sous le titre Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.

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Définition

Laudatif :

Le terme « laudatif » désigne un discours visant à glorifier quelqu’un ou quelque chose.

Le bourg a largement influencé le cadre de la pièce, notamment le décor de l’acte III :

« Tous les habitants d’Ernani sont nobles, de sorte que toutes les maisons ont des blasons sculptés dans la pierre de leur fronton. Les écussons, la plupart du XIXe siècle, sont d’un beau caractère et donnent grand air à Ernani. »

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À retenir

Faire évoluer dans un cadre historique des personnages pour la plupart fictifs impose des arrangements avec l’Histoire : il s’agit d’insérer dans une trame d’événements attestés et datés des faits qui relèvent de la pure imagination. Ainsi, la chronologie est malmenée.

Par exemple, à la scène 2 de l’acte I, Hernani évoque la mort de son père, victime du père de don Carlos, Philippe le beau. Aux vers 96-98, il précise :

« Car la haine est vivace entre nos deux familles.
Les pères ont lutté sans pitié, sans remords,
Trente ans ! »

Or, Philippe le beau ne fit qu’un seul bref séjour en Espagne, en 1506, et décéda la même année. Une lutte de trente ans entre lui et le père d’Hernani est donc, d’un point de vue historique, totalement impossible.

De même, la troupe de conjurés menée par Hernani est inspirée par les Communeros, groupe de castillans qui se rebellèrent contre Charles Quint et furent vaincus en 1521. Or, dans la pièce, les conjurés, suivant leur chef Hernani, renoncent d’eux-mêmes à leur projet de supprimer l’empereur puisqu’il leur accorde sa grâce après son élection.

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À retenir

Hernani est donc un mélange de vérités historiques et d’inventions. Mais lorsqu’il invente, Victor Hugo continue à s’inspirer de l’Histoire dont il transforme ou concentre les événements.

Nous allons voir dans quels buts le dramaturge procède ainsi et pourquoi il plonge son héros au sein de l’Histoire.

Un héros dans l’Histoire

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Rappel

Le romantisme se caractérise par un attrait pour l’Histoire, essentiellement le Moyen Âge et la Renaissance. Il s’agit de représenter l’homme dans ses interactions avec la société, de montrer un destin individuel aux prises avec les grands courants nationaux.

  • C’est le cas de Hernani, poussé malgré lui à prendre position contre Charles d’Espagne à un moment clé de l’histoire de son pays.

Ce qui intéresse Hugo, c’est d’évoquer la transformation de la société française par un jeu de correspondances entre la situation contemporaine et celle du passé d’une autre nation, en l’occurrence l’Espagne.

On notera d’abord le phénomène d’écho existant entre le nom du souverain français contemporain de Hugo (Charles X) et le nom francisé du roi Carlos dans Hernani : Charles Ier.

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À retenir

Hernani montre l’opposition entre un monde ancien, dépassé, celui des grands seigneurs féodaux représentés par don Ruy Gomez qui vit dans son château médiéval à la « haute porte gothique » (didascalie du début de l’acte III) et un nouveau monde, porté par des aspirations de liberté et de justice face à cet ordre établi.

Au lieu de vivre dans un château, symbole de fermeture et de passé, Hernani vit dans la nature, à ciel ouvert.

  • La symbolique de ces lieux opposés est à prendre en compte.

Dans la pièce, le roi est un mauvais roi, frivole, violent, prêt à tout pour obtenir ce qu’il veut. Il s’entoure de courtisans sans valeur qui obtiennent leurs titres à force de flatterie, comme don Ricardo, finalement nommé alcade ou chef de la police (acte IV, scène 4). Seuls Hernani et doña Sol, peut-être aussi une grande partie des conjurés menés par Hernani, représentent la jeunesse, en marge parce que refusant ce vieux système de valeurs. Or, en 1830, toute une partie de la jeunesse française s’oppose elle aussi au régime monarchique liberticide sous le règne de Charles X.

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À retenir

Dans Hernani, le roi n’est digne que lorsqu’il devient empereur suite à une élection. Hugo, qui prend ses distances avec le régime monarchique, dévoile ainsi un idéal politique de pouvoir électif et non héréditaire.

Si Hugo prend des libertés avec les événements historiques tout en tenant à placer son héros dans l’Histoire, c’est pour densifier le destin d’Hernani. Tordre la chronologie de manière à faire du père d’Hernani une victime de Philippe le beau, c’est donner à Hernani l’honneur comme raison d’agir contre Carlos ; c’est donc grandir le personnage.
Le représenter en lutte contre le roi d’Espagne, c’est le montrer en guerre contre un pays ; le montrer en lutte contre un empereur, c’est le montrer en guerre contre une grande partie du monde et renforcer son héroïsme (v. 607-611) :

« DON CARLOS :
Je vous en avertis, partout je vous poursuis.
Je vous fais mettre au ban du royaume.

HERNANI :
J’y suis
Déjà.

DON CARLOS :
Bien.

HERNANI :
Mais la France est auprès de l’Espagne.
C’est un port.

DON CARLOS :
Je vais être empereur d’Allemagne.
Je vous fais mettre au ban de l’empire. »

Il est donc intéressant, d’un point de vue dramatique, de placer l’action à une période clé de l’Histoire et de concentrer cette période en y mêlant, quitte à s’écarter de la vérité historique, d’autres événements s’étant produits à un autre moment.

Conclusion :

L’Histoire sert donc de cadre à l’action d’Hernani mais elle n’emprisonne pas Victor Hugo dans un respect sans faille de la vérité historique. Le plus important est de faire transparaître, à travers l’époque choisie, la réalité de la situation française contemporaine de l’auteur. Le but est aussi de donner plus de force au héros romantique.