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Juste la fin du monde

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Juste la fin du monde, Lagarce : aux frontières de la parole

Introduction :

Drôle de titre que celui que choisit Jean-Luc Lagarce pour l’une de ses dernières pièces : Juste la fin du monde. Il repose sur une forme d’atténuation : la fin du monde serait-elle « juste » un détail ? Un titre qui révèle bien les changements de ton d’une pièce où l’on passe très rapidement du tragique au dérisoire, voire au comique.

Cette « fin du monde » c’est celle de Louis, le héros, qui s’apprête à mourir, mais c’est aussi celle de Lagarce, l’auteur, qui apprend sa séropositivité peu de temps avant l’écriture de ces lignes. Il meurt en 1995 et ne verra donc jamais sa pièce montée puisque la première mise en scène, de François Berreur, date de 1999. Depuis, elle fait l’objet de nouvelles adaptations, notamment au cinéma, car elle ne cesse d’intriguer et de propager une puissante charge émotive par la façon dont elle joue avec la difficulté que nous avons tous à exprimer ce que nous pensons ou vivons.

Comment la pièce de Lagarce joue-t-elle avec les frontières de la parole ? Pour répondre à cette question, nous commencerons par étudier la construction de la pièce, entre un héritage classique et des ruptures esthétiques. Puis, nous verrons comment les problèmes de communication entre les personnages sont mis en avant. Enfin, nous expliquerons en quoi la parole est montrée comme un outil inefficace face à la brutalité du monde.

La construction de la pièce

Juste la fin du monde a des allures très classiques dans sa structure, car elle utilise de grandes catégories très codifiées dans l’histoire du théâtre : le « prologue », l’« intermède » et l’« épilogue ». Cette tradition accompagne une nouvelle façon d’écrire le dialogue théâtral.

Prologue, intermède et épilogue

La liste des personnages, la division en scènes, les trois grandes catégories que sont le « prologue », l’« intermède » (qui sépare deux grandes parties) et l’« épilogue » impliquent cette pièce dans la tradition du théâtre tragique.

tragédie grecque tragique théâtre antique registre Lagarce Juste la fin du monde

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Attention

Toutefois, la pièce est dépourvue d’actes ou de didascalies.

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Définition

Prologue :

Première partie d’une pièce de théâtre qui précède l’entrée des personnages et dans laquelle on annonce le sujet de la pièce.

  • Dans Juste la fin du monde, le prologue rappelle la tragédie puisqu’il annonce une fatalité dont le héros est « l’unique messager ». Or, la tragédie classique, celle de Racine par exemple, met en scène un destin connu d’avance, décidé par les dieux, et qui ne pourra pas être modifié. Seulement, contrairement au théâtre classique, il n’y a pas vraiment d’action ; les personnages ne font que parler. Aucune péripétie ne fait évoluer l’intrigue. Louis ne parle presque pas, il ne parvient pas à révéler son secret. En revanche, les autres parlent énormément. Le prologue est, avec l’épilogue, le seul moment où le spectateur (ou le lecteur) peut sentir la parole vraie et sensible de Louis, celle qui motive le sujet de la pièce.
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Définition

Intermède :

Digression musicale, chorégraphique, lyrique, etc. qui vient s’intercaler entre les parties d’un spectacle.

  • L’intermède est difficile à situer dans le moment de l’intrigue. Comme le dit Louis dans l’unique didascalie avant le début de la pièce, l’action se passe « un dimanche, évidemment, ou bien encore durant près d’une année entière ». On y voit les personnages entrer et sortir de la scène, comme s’ils se cherchaient, se tournant autour sans parvenir à se saisir.
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Définition

Épilogue :

Dernière partie d’un discours ou d’un ouvrage, qui sert à demander l’approbation du public ou à récapituler ce qui a été dit.

  • L’épilogue se démarque du reste du texte parce qu’il évoque un regret associé à un souvenir. Louis se souvient s’être promené le long d’une voie ferrée, et il aurait voulu pousser « un grand et beau cri ». Peut-être que ce cri, à la fois teinté d’angoisse et de promesse d’apaisement une fois poussé, est ce qui a été retenu tout au long de la pièce. Louis s’est trouvé incapable de libérer une vérité hurlante.

le cri tragique Juste la fin du monde Lagarce Le Cri, Edvard Munch (1893)

Réinventer le dialogue théâtral

Comme l’immense majorité des pièces de théâtre, Juste la fin du monde présente des dialogues dans lesquels les personnages se répondent. Mais de la même manière qu’il ne se satisfait pas d’une construction classique, Lagarce cherche à donner à entendre ces dialogues d’une façon inédite.
À ce titre, les dialogues des deux parties semblent être des monologues qui se succèdent ou alors des répliques qui ne s’adressent qu’indirectement à Louis. Le personnage principal est physiquement présent à côté des autres personnages, mais il les laisse développer ce qu’ils ont à dire, si bien que les échanges entre eux sont difficilement perceptibles.

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À retenir

C’est pourquoi il est possible de voir cette écriture comme une succession de récitatifs. Chacun des personnages, à tour de rôle, récite une partition qu’il avait sur le cœur.

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Définition

Récitatif :

D’abord terme du registre musical qui désigne un chant assez libre dont le rythme suit celui d’une phrase parlée. Plus généralement, il s’agit d’un morceau descriptif d’une œuvre.

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Exemple

« SUZANNE. — C’est Catherine.
Elle est Catherine.
Catherine, c’est Louis.
Voilà Louis.
Catherine.
ANTOINE. — Suzanne, s’il te plaît, tu le laisses avancer, laisse-le avancer.
CATHERINE. — Elle est contente.
ANTOINE. — On dirait un épagneul. »

Première partie, scène 1

Dans ce bref passage, on voit que Suzanne, Antoine et Catherine s’adressent à Louis, commentent son attitude ou la leur, sans le laisser répondre. Comme dans la tragédie classique, Louis semble une puissance supérieure (un dieu dans la représentation classique) à qui les personnages s’adressent, mais qui ne donne jamais de réponse, à jamais distant.

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Astuce

Véritable défi lancé aux metteur·se·s en scène, la structuration de la pièce et des dialogues chez Lagarce s’appuie sur des références reconnues du théâtre classique pour appuyer l’originalité de son rapport au langage.

Dire le non-dit

L’intrigue de la pièce est basée sur l’impossibilité des personnages à se parler. Pour faire comprendre aux spectateurs que les personnages ont des choses à se dire qu’ils ne parviennent pas à se faire comprendre, Lagarce crée des effets d’ellipse ou de collage dans le discours, ce qui donne l’impression qu’il y a des blancs ou des informations manquantes. À l’inverse, il invente des prises de paroles abondantes dans lesquelles le propos se perd.

L’esthétique de l’ellipse et du collage

L’insertion de l’étrange intermède entre les deux parties peut faire penser à l’esthétique du collage, très utilisé dans les arts plastiques. C’est comme si un rêve venait interrompre une représentation très prosaïque (banal, terre à terre) du monde. Également, le fait que le prologue et l’épilogue se racontent au passé alors que le cœur de la pièce est joué au présent, accentue cet effet de collage. Les prises de paroles solitaires, mises côte à côte, donnent l’impression que l’auteur a accolé deux morceaux de discours qui n’étaient pas faits pour se rejoindre.

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Définition

Ellipse :

Omission d’un ou de plusieurs mots dans une phrase, sans qu’elle ne perde son sens.

L’ellipse ne se fait pas sentir au niveau de la composition de la pièce, mais au sein des phrases. C’est un procédé omniprésent dans Juste la fin du monde. Il montre que les membres de la famille peinent à trouver leurs mots, oublient des événements, sautent des moments importants de leurs histoires, ont des blancs, des absences, ou cachent des choses.

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Exemple

« ANTOINE. — Vous me retrouvez toujours,
Jamais perdu bien longtemps,
n’ai pas le souvenir »

Deuxième partie, scène 8

Dans cette réplique d’Antoine, il manque les pronoms qui permettent une construction syntaxiquement correcte de la phrase.

Par ces procédés, la communication est toujours remise en question. Pour les membres de la famille de Louis, la parole est difficile, elle ne se donne pas. Mais en même temps, par l’aménagement de ces blancs et de ces lacunes, elle peut être un moyen de défense, de retranchement.

Lagarce Jean-Luc Juste la fin du monde « Autoportrait », collage de Jean-Luc Lagarce d’après une photo de Quenneville

Parler pour ne rien dire

Noyer son locuteur sous un flot de paroles est un autre moyen de parler pour ne rien dire. Les monologues de Juste la fin du monde abreuvent ceux qui les écoutent d’un flot de détails, pas forcément nécessaires à la compréhension du propos de celui ou de celle qui parle, qu’il est indispensable d’écouter pour deviner ce qui se cache derrière.

Le monologue de la mère, qui raconte les sorties dominicales de la famille du temps où le père était encore là, est exemplaire de ce point de vue. Son flux verbal consiste seulement à évoquer un souvenir lointain, le passé, des moments heureux. Jamais elle ne parle du futur, ou ne fait de reproches à qui que ce soit sur les douleurs du passé. Elle ne révèle pas pourquoi le père n’est plus là, ni pourquoi Louis est parti.

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Exemple

« LA MÈRE. — Bon, on prenait la voiture,
aujourd’hui vous ne faites plus ça,
on prenait la voiture,
nous n’étions pas extrêmement riches, non, mais nous avions une voiture et je ne crois pas avoir jamais connu leur père sans une voiture.
Avant même que nous nous marions, mariions ?
avant même qu’on ne soit mariés, je le voyais déjà
– je le regardais –
Il avait une voiture […] »

Première partie, scène 4

Dans cet extrait, on voit bien les contournements langagiers qu’utilise la mère : elle bute sur l’accord des verbes qu’elle emploie, elle insiste lourdement sur cette idée qu’ils avaient une voiture, elle se répète. Elle raconte sans vraiment raconter.
Pourtant on devine, ailleurs dans le texte, des non-dits, une faute originelle de Louis qui devrait être à pardonner. La caresse de la mère dans la scène 1 de la deuxième partie peut être interprétée comme une manière pour elle de montrer son amour et l’absolution (le pardon) qu’elle accorde à son fils.

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Exemple

« LOUIS. — Elle, elle me caresse une seule fois la joue,
doucement, comme pour m’expliquer qu’elle me pardonne je ne sais quels crimes »

Deuxième partie, scène 1

Une impuissance de la parole ?

Confronté à cette mise en scène du non-dit, on peut se demander si les personnages parviendraient à se comprendre, quand bien même ils réussiraient à avouer ce qu’ils ont sur le cœur. Dans ce cas, il semble que l’humour dans le texte est encore un frein à l’aveu, retenant le personnage principal dans sa solitude.

L’humour comme une trappe

Lagarce utilise le comique pour rendre un peu plus grinçante, par contraste, la dimension tragique de sa pièce. Il n’y a pas de rires francs et gras dans Juste la fin du monde. Un nouveau collage est visible dans le lien entre la voix étouffée de Louis et les facéties (plaisanteries) des personnages.

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À retenir

Bien sûr, le sujet est grave, et donc le comique est à chercher au second degré Lagarce se moque des grands moments qui rythment la vie familiale : naissance, éducation, mariage, travail, argent, maladie, etc. Pour ce faire, il recourt à l’ironie, au lapsus, à l’absurde ou encore à l’humour noir.

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Exemple

« ANTOINE. — […] Il est passionné, c’est un homme passionné par cette description de notre progéniture,
il aime ce sujet de conversation »

Première partie, scène 2

Dans cette réplique, Antoine dit le contraire de ce qu’il pense : il ne pense pas que Louis s’intéresse à la description de leur vie conjugale qu’est en train de faire Catherine.

  • C’est une construction typique de l’ironie.
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Exemple

« SUZANNE. — […] Il y a plus de confort qu’il n’y en a ici-bas, non, pas ici-bas, ne te moque pas de moi, qu’il n’y en a ici.

Première partie, scène 1

Le lapsus de Suzanne dans la première réplique illustre bien cette dose d’humour noir que Lagarce ne manque pas d’instiller.

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À retenir

De nombreux théâtres sont restés longtemps sans vouloir jouer Juste la fin du monde parce qu’ils trouvaient la pièce trop triste. C’est passer à côté du fait que le mutisme de Louis ne peut créer que des malentendus et, par voie de conséquence, que des situations décalées et donc à potentiel humoristique.

Lagarce Juste la fin du monde théâtre antique comédie tragédie Réplique de masque de théâtre en marbre pentélique trouvé à Athènes près de la Porte Dipylon. Elle appartient au type du Premier esclave de la Nouvelle Comédie (IIe siècle av. J.-C.) ©Marsyas

Louis le solitaire

Le silence obstiné de Louis à l’égard de sa famille est à l’origine d’une foultitude de situations drolatiques, mais ambiguës, qui l’isolent de plus en plus. Pourtant le héros sait parler, et parle bien, comme le prouvent le prologue et l’épilogue.

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Astuce

Toute l’ironie de la pièce repose sur cette situation : le spectateur sait de Louis quelque chose que les autres personnages ne savent pas (il va mourir).

Il n’est donc pas possible de se ranger pleinement du côté des autres membres de la famille, il n’est possible que de juger de la gravité ou de la vanité (l’inutilité) de ce qu’ils disent, comme si nous étions dans la tête de Louis.
En retournant parmi les siens, Louis a cru pouvoir les associer à son malheur et y puiser un apaisement. Mais il n’avait pas prévu que le temps aurait mis une telle distance entre eux et lui que toute manifestation de tendresse deviendrait impossible.
En fait, Louis assiste à son procès, et il reste impuissant face aux flots de reproches qui lui tombent dessus. Pire encore, en le regardant ainsi agoniser nous sommes, nous lecteurs ou spectateurs, des curieux.

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Exemple

« LOUIS. — […] Vous souffrirez plus longtemps et plus durement que moi
et je vous verrai, je vous devine, je vous regarderai
et je rirai de vous et haïrai vos douleurs. »

Première partie, scène 10

Il y a fort à penser que cette injonction, ainsi que les autres qui accompagnent la scène 10, soient adressées directement aux spectateurs, comme une sorte d’accusation en retour.

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Définition

Injonction :

Commandement indiscutable mêlé de menaces.

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À retenir

En somme, c’est dans cette mise en scène de l’accusation que la parole semble la plus efficace dans la pièce : non pas quand elle pardonne, mais quand elle mord.

Juste la fin du monde Gaspard Ulliel Lagarce Dolan L’acteur Gaspard Ulliel (ici au festival de Cannes en 2016), interprète du personnage de Louis dans le film de Xavier Dolan inspiré de la pièce de Jean-Luc Lagarce ©Georges Biard

Conclusion :

Pour conclure, on peut dire que Lagarce joue avec les frontières de la parole en mettant au cœur de sa pièce la question de l’inexprimable. De nombreux procédés mettent en évidence cette difficulté à maîtriser le langage. Parce que Louis franchit le seuil de son ancienne maison en étranger, il ne sera audible, entre humour et tragédie, que pour le spectateur à qui il s’adresse directement.
Tout dans les gestes et les mots des personnages ne peut qu’évoquer le regret. Ils ne peuvent pas se réconforter, s’embrasser, revenir en arrière ou vivre de nouveaux instants de bonheur. Le regret majeur, enfin et surtout, c’est que les mots restent sans effets. À moins qu’une autre parole touche sa cible au cœur du spectateur : la parole poétique dans son ensemble.