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La question de l'amour dans la pièce

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Introduction :

L’un des sous-titres envisagés pour Hernani et finalement abandonné par Victor Hugo, « Tres para una », soulignait l’importance de l’intrigue amoureuse dans la pièce : trois hommes, en effet, s’y disputent les faveurs d’une même femme, doña Sol, qui, elle, n’en aime qu’un : Hernani. L’amour est un des thèmes favoris des romantiques mais il s’agit le plus souvent de sentiments contrariés, non partagés, ou, s’ils le sont, impossibles à vivre dans leur plénitude. L’amour peut d’ailleurs revêtir plusieurs formes et ne trouver son véritable accomplissement que dans la mort. C’est le cas dans Hernani.

Nous montrerons dans un premier temps que chacun des deux rivaux amoureux d’Hernani incarne une forme et une conception de l’amour particulière et que celles-ci se distinguent, entre autres, par leurs moyens d’expression. Puis nous étudierons la manifestation de la passion amoureuse entre Hernani et doña Sol. Enfin, nous mettrons en évidence le lien entre Eros (l’amour) et Thanatos (la mort) qui sont, dès le début de l’intrigue, intrinsèquement liés.

Deux formes d’amour qui s’opposent : don Carlos et don Ruy Gomez

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À retenir

Les trois principaux personnages masculins de la pièce sont épris de doña Sol. Chacun emploie la métaphore de la brûlure pour exprimer ce sentiment.

  • « Je brûle près de toi » répond Hernani à doña Sol qui, le voyant trempé, lui demande s’il a froid (v. 49-50).
  • Quand, à la fin de l’acte IV, Carlos, devenu empereur, autorise Hernani à épouser celle qu’il aime, lui-même demande à son cœur de « s’éteindre » :

« DON CARLOS, à part, la main dans sa poitrine :
Éteins-toi, cœur jeune et plein de flamme !
Laisse régner l’esprit, que longtemps tu troublas.
Tes amours désormais, tes maîtresses, hélas !
C’est l’Allemagne, c’est la Flandre, c’est l’Espagne. »

Vers 1766-1769

  • Quant à don Ruy Gomez, au même moment, il ne renonce pas à son amour mais décide de brûler en silence.

« DON RUY GOMEZ, à part les regardant, tous deux :
Éclaterai-je ? oh ! non ! Fol amour ! douleur folle !
Tu leur ferais pitié, vieille tête espagnole !
Vieillard, brûle sans flamme, aime et souffre en secret,
Laisse ronger ton cœur. Pas un cri. – L’on rirait ! »

Vers 1761-1764

La générosité finale du roi, comme ses paroles, traduisent la vraie nature de son attrait pour doña Sol. Il est en effet capable d’abandonner à un rival celle pour qui il a lutté jusqu’alors et s’il en éprouve du regret, doña Sol n’était tout de même pour lui qu’une maîtresse parmi d’autres.
S’il parle d’amour au vers 1768, le mot est au pluriel ainsi que le mot « maîtresses », mis sur le même plan. D’ailleurs, le roi n’a jamais eu l’intention d’épouser la jeune femme. C’est lui-même qui a facilité son union avec don Ruy Gomez, comme elle le dit elle-même à Hernani :

« HERNANI :
Qui fait ce mariage ? On vous force, j’espère !

DOÑA SOL : Le roi, dit-on, le veut. »

Vers 87-88

L’amour du roi est un amour sensuel et dissocié : l’esprit n’y a pas de part comme cela apparaît au vers 1767 où cœur et esprit s’opposent. En réalité, il n’aime pas vraiment mais est plutôt amoureux : il trouve doña Sol très belle : « J’en suis amoureux fou ! Les yeux noirs les plus beaux, / Mes amis ! deux miroirs ! deux rayons ! deux flambeaux ! » (v. 431-432).
Quand il l’attend dans la nuit sous son balcon, il la compare à « un astre dans l’ombre » (v. 462). Il n’est en fait épris que depuis peu et s’introduit pour la première fois chez le duc où loge doña Sol à l’acte I. Sa légèreté en amour se manifeste aussi par sa capacité à faire de l’esprit sur le sujet, comme lorsqu’il propose un partage à Hernani, quitte à tenir des propos désobligeants et déshonorants pour la belle : dans la réplique suivante, « belle âme », qui a en principe un sens moral, va de pair avec légèreté amoureuse, ce qui crée un effet de surprise :

« DON CARLOS :
Nous verrons. J’offre donc mon amour à Madame.
Partageons. Voulez-vous ? J’ai vu dans sa belle âme
Tant d’amour, de bonté, de tendres sentiments,
Que Madame, à coup sûr, en a pour deux amants. »

Vers 187-190

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À retenir

Certaines images employées par don Carlos connotent une certaine conception de l’amour où l’avis de la femme convoitée n’est pas pris en compte.

Ainsi, dans la scène du balcon (acte II, scène 1), il dit à ses compagnons vouloir « dénicher sa colombe » (la colombe d’Hernani). Cette image, empruntée au monde de la chasse, et plus précisément du braconnage, connote une certaine violence en assimilant la femme à une proie (v. 438). Don Carlos cherche aussi à user de son statut comme d’une arme de séduction : il se déclare amant supérieur à Hernani parce que lui est un « amant roi » (v. 483).
Enfin, comme doña Sol ne répond pas à ses attentes, il usera de la force pour l’enlever : une première tentative échoue à l’acte II, la seconde fonctionne à l’acte III.

« DON CARLOS, la saisissant avec violence :
Eh bien, que vous m’aimiez ou non, cela n’importe !
Vous viendrez, et ma main plus que la vôtre est forte.
Vous viendrez, je vous veux ! Pardieu, nous verrons bien
Si je suis roi d’Espagne et des Indes pour rien ! »

Vers 521-525

Pour don Ruy Gomez, l’amour est associé à l’honneur. Amour rime avec respect de la femme aimée et mariage :

« Un trésor est chez moi. C’est l’honneur d’une fille,
D’une femme, l’honneur de toute une famille ;
Cette fille, je l’aime, elle est ma nièce, et doit
Bientôt changer sa bague à l’anneau de mon doigt ;
Je la crois chaste et pure, et sacrée à tout homme […] »

Vers 259-263

Don Ruy Gomez est âgé mais sincèrement épris de sa nièce. La scène 1 de l’acte III lui accorde un long temps de parole qui lui permet d’exprimer l’ampleur de ses sentiments et toute leur complexité ; il se veut mari, père et ami de son épouse et oppose un amour de verre, volage et fragile, à son amour à lui, taillé dans le bois, c’est-à-dire solide :

« Oh ! mon amour n’est point comme un jouet de verre
Qui brille et tremble ; oh ! non, c’est un amour sévère,
Profond, solide, sûr, paternel, amical,
De bois de chêne, ainsi que mon fauteuil ducal ! »

Vers 765-768

Il recherche aussi chez doña Sol un appui pour ses vieux jours, faisant preuve ici d’une forme d’égoïsme car, implicitement, il demande à la jeune femme de se sacrifier pour lui :

« Et puis, vois-tu ? le monde trouve beau,
Lorsqu’un homme s’éteint, et lambeau par lambeau,
S’en va, lorsqu’il trébuche au marbre de la tombe,
Qu’une femme, ange pur, innocente colombe,
Veille sur lui, l’abrite, et daigne encor souffrir
L’inutile vieillard qui n’est bon qu’à mourir. »

Vers 775-780

Ses envolées lyriques le rendent à la fois touchant et ridicule, comme un barbon :

« Voilà comme je t’aime, et puis je t’aime encore
De cent autres façons, comme on aime l’aurore,
Comme on aime les fleurs, comme on aime les cieux !
De te voir tous les jours, toi, ton pas gracieux,
Ton front pur, le beau feu de ta fière prunelle,
Je ris, et j’ai dans l’âme une fête éternelle ! »

Vers 769-774

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Définition

Barbon :

Terme péjoratif pour désigner un vieux beau, un vieillard de comédie amoureux d’une jeune femme.

Conscient de son âge, il s’avoue jaloux des jeunes hommes plus séduisants et forts que lui (v. 726-732).

  • C’est cette jalousie qui entraînera Hernani et doña Sol à la mort et le poussera lui-même à les rejoindre.
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À retenir

On notera l’emploi de la même image chez Carlos et Ruy Gomez : pour les deux hommes, doña Sol est une colombe. Paradoxalement, l’emploi de cette même image renforce le contraste entre leur façon d’aimer :

  • chez le vieux duc, la colombe symbolise la pureté, la chasteté qu’il s’agit de respecter jusqu’au mariage ;
  • chez le roi, cette pureté est un attrait supplémentaire, et débaucher une jeune femme pure n’en serait que plus exaltant.

Le seul amour partagé dans la pièce est celui de Hernani et de doña Sol.

L’amour partagé de Hernani et de doña Sol

L’amour d’Hernani pour doña Sol est un amour romantique, intense et tourmenté.

De ses trois prétendants, Hernani est le seul à envisager de renoncer à ses sentiments et à se sacrifier lui-même pour la sauver d’une vie de misère et d’une mort probable si elle suit le banni qu’il est devenu :

« Je n’ai nul droit d’en haut sur toi, je me résigne.
J’ai ton cœur, c’est un vol ! je le rends au plus digne. »

Vers 961-962

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À retenir

Hernani est donc le seul à ne revendiquer aucun droit sur elle, ce qui fait de son amour un amour désintéressé.

La fin de la pièce prouve que cet amour est plus important pour lui que le projet de vengeance qui, pourtant, a été le but de sa vie depuis son enfance : il abandonne toute velléité d’action contre l’empereur quand celui-ci l’autorise à épouser doña Sol.

Pour ses trois prétendants, doña Sol est un « ange » ; pour Hernani seul, elle est une « fleur ». Il emploie ce terme à trois reprises pour la désigner :

« Loué soit le sort doux et propice
Qui me mit cette fleur au bord du précipice ! »

Vers 665-666

« Ah! ce serait un crime
Que d’arracher la fleur en tombant dans l’abîme !
Va, j’en ai respiré le parfum ! c’est assez ! »

Vers 668-670

« Toi, paisible et croissant comme une fleur à l’ombre […] »

Vers 957

Cette métaphore associe les thèmes de la fraîcheur, de la beauté mais aussi de la sensualité.

  • Pour Hernani, doña Sol est aussi un être de chair qu’il aime dans sa globalité.
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À retenir

Doña Sol offre un personnage d’amante forte et déterminée. Bien qu’elle soit associé, dans les propos des personnages masculins de la pièce, à un ange ou même à une madone (« Je veux la voir parée ainsi qu’une madone », don Ruy Gomez v. 818), doña Sol n’est pas une jeune femme soumise.
Au contraire, son comportement choqua les contemporains de Victor Hugo qui la jugèrent « dévergondée ». En effet, doña Sol est une amoureuse passionnée qui exprime son amour pour Hernani avec force et courage, au mépris des mœurs de son temps.

Dès l’acte I, elle apparaît comme décidée : elle reçoit Hernani la nuit dans ses appartements, à l’insu de son oncle. Malgré les tentatives du héros pour la décourager à le suivre – il cherche à la protéger – elle ne fléchit pas.

La scène 2 de l’acte I se caractérise, dans le dialogue entre Hernani et doña Sol, par un contraste intéressant entre les propos du jeune homme, longs et fournis, et ceux de la jeune femme, brefs et répétitifs : « Je vous suivrai » répète-t-elle deux fois malgré tous les dangers annoncés (vers 125 et 147) ; puis elle conclut plus longuement, en usant toujours du futur : « Nous partirons demain » puis « allez où vous voudrez, j’irai. » Des vers 151 à 162, elle déclare son amour, faisant dépendre sa vie de celle d’Hernani.

C’est elle ensuite qui arrange son enlèvement par Hernani, dans des vers où l’impératif et le futur s’allient, marque d’une grande détermination et de rôles qui s’inversent, comme si doña Sol endossait ici le rôle habituellement réservé aux hommes :

« À minuit. Demain. Amenez votre escorte,
Sous ma fenêtre. Allez, je serai brave et forte.
Vous frapperez trois coups. »

Vers 163-165

Sa douceur et sa résignation face à don Ruy Gomez, pressé de l’épouser (acte III, scène 1), ne sont qu’apparentes. Elle résiste en refusant de mettre sa robe de cérémonie : « il sera toujours temps » (v. 800).
Elle ne craint pas non plus de s’opposer au pouvoir royal et de parler avec franchise à don Carlos : « Je ne vous aime pas. » (v. 520).

Deux scènes qui révèlent sa violence peuvent être mises en regard : la scène 2 de l’acte II et la scène 6 de l’acte V. Dans la première, doña Sol est aux prises avec le roi qui veut l’enlever ; dans la seconde, elle s’oppose à don Ruy Gomez venu réclamer sa vie à Hernani.

Ces deux passages suivent un mouvement opposé.

  • Dans le premier, doña Sol commence par essayer de faire entendre raison à Carlos en l’apitoyant et elle se jette à ses genoux. Finalement elle échoue et cherche à faire usage de la force en se dégageant de son étreinte puis en lui arrachant de la ceinture le poignard avec lequel elle le menace : s’il s’approche d’elle d’un seul pas, elle le tuera.

« DOÑA SOL :
Pour mon honneur,
Je ne veux rien de vous que ce poignard, seigneur !
Elle lui arrache le poignard de sa ceinture. Il la lâche et recule.
Avancez maintenant ! faites un pas !

DON CARLOS :
La belle !
Je ne m’étonne plus si l’on aime un rebelle.
Il veut faire un pas. Elle lève le poignard.

DOÑA SOL :
Pour un pas, je vous tue, et me tue. »

Vers 539-543

  • Dans le second passage, elle menace son oncle, poignard à la main, puis tombe à genoux devant lui en réclamant sa pitié et son pardon :

« Elle tire un poignard de son sein.
Voyez-vous ce poignard ? – Ah ! vieillard insensé,
Craignez-vous pas le fer quand l’œil a menacé ?
Prenez garde, don Ruy ! je suis de la famille,
Mon oncle ! – Écoutez. Fussé-je votre fille,
Malheur si vous portez la main sur mon époux !
Elle jette le poignard, et tombe à genoux devant le duc.
Ah ! je tombe à vos pieds ! Ayez pitié de nous ! »

Vers 273-278

  • Les mêmes éléments composent donc ces deux scènes mais dans un ordre inversé.

Elles révèlent les relations étroites entre l’amour et la mort : pour doña Sol, la mort est en effet un moyen de sauver son amour pour Hernani en échappant à une autre union. C’est finalement dans la mort qu’elle le retrouvera. La fin tragique des deux amants est prévisible, et même annoncée, dès le début de la pièce.

Eros et Thanatos

Hernani, héros romantique, est mu par la tentation, peut-être inconsciente, du suicide. Doña Sol, en liant son destin à Hernani, se voue elle aussi à la même fin funeste.

Dès l’acte I, ses propos laissent présager son destin : elle déclare être prête à suivre Hernani dans la mort.

« HERNANI :
Me suivre ou je suivrai mon père, – à l’échafaud.

DOÑA SOL :
Je vous suivrai. »

Vers 146-147

Elle renonce, dans ses accès de révolte face à Carlos et à don Ruy Gomez, à les tuer ou à se tuer elle-même pour leur échapper.

  • C’est finalement pour sceller son union avec Hernani qu’elle avale une partie du poison que le vieux duc réservait au héros à l’acte V, scène 6.

« Dormir ensemble cette nuit » (v. 2134) prend alors le double sens de consommer le mariage à peine célébré et de reposer ensemble dans le tombeau transformé en lit de noces : « qu’importe dans quel lit ! » (v. 2135). « Voilà notre nuit de noces commencée » dit doña Sol, étreignant Hernani (v. 2148) ; puis elle réitère : « Nous sommes couchés là. C’est notre nuit de noces » (v. 2164).

La souffrance physique liée à l’empoisonnement se mue en une sorte d’extase partagée et d’apothéose :

« DOÑA SOL :
Calme-toi. Je suis mieux. – Vers des clartés nouvelles
Nous allons tout à l’heure ensemble ouvrir nos ailes.
Partons d’un vol égal vers un monde meilleur.

[…]

HERNANI, d’une voix affaiblie :
Oh ! béni soit le ciel qui m’a fait une vie
D’abîmes entourée et de spectres suivie,
Mais qui permet que, las d’un si rude chemin,
Je puisse m’endormir ma bouche sur ta main ! »

Vers 1251-1258

Finalement, par un retournement de situation inattendu, les deux amants trouvent le bonheur dans la mort comme le souligne don Ruy Gomez : « Qu’il sont heureux ! » (v. 2159) et c’est le vieux duc, responsable de cette situation, qui souffre à ce spectacle : « Ô douleur ! » (v. 2154).

  • La mort des deux jeunes gens représente donc une victoire et un dépassement de tous les obstacles. Celle de Ruy Gomez est, au contraire, un aveu d’échec.

Hernani et doña Sol rejoignent ainsi, au panthéon littéraire, des couples mythiques comme Tristan et Yseult ou Roméo et Juliette.

Conclusion :

Inéluctablement, l’amour romantique est tragique dans le sens où il est l’accomplissement d’un destin auquel les héros ne peuvent échapper et parce qu’il conduit à la mort. Cependant, la mort n’est pas nécessairement une chute ou une défaite. Paradoxalement, c’est dans la mort des amants que l’amour est victorieux.