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La perception - Partie 2

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Introduction :

Le monde sensible, réalité qui s’offre à nos sens, est appréciable et nous l’expérimentons sans cesse. Regarder, sentir, écouter… Les sensations nombreuses sont source de plaisirs et de frustrations.

À sa naissance, le nourrisson existe à travers les différentes sensations qui l’affectent. Il entretient une relation exclusivement sensible avec le monde qui l’entoure. Tour à tour, il éprouve la frustration, par la faim, et la satisfaction avec la tété ou encore le plaisir d’être câliné.

En grandissant, notre raison se développe et le rapport sensoriel ne suffit plus à nous satisfaire pleinement. L’individu adulte éprouve le besoin de percevoir le réel sous une modalité intellectuelle, afin de le comprendre et de lui donner du sens. C’est pourquoi nous verrons que la connaissance humaine ne se limite pas à l’expérience sensible et que nous devons établir une vigilance à son égard. Nous nous demanderons ensuite comment entretenir une perception intelligible avec le monde qui nous entoure.

Penser le réel consiste à se distancier du monde sensible

Le monde sensible et le monde intelligible

  • Qu’est-ce qu’une relation sensible au réel ?

C’est l’attitude qui consiste à nous contenter de ce que nous voyons et à écouter les avis des uns et des autres face aux évènements réels. Pourtant les philosophes, comme Platon, nous mettent en garde contre l’idée que l’expérience sensible puisse nous apporter une vraie connaissance du réel. Selon le philosophe antique, la majorité des hommes se contente de l’expérience sensible comme unique source de leur savoir. Ils voient, écoutent, répètent ce que d’autres voient ou disent du monde ou d’eux-mêmes, à leur place.

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Réflexion

Platon et l’allégorie de la caverne

Platon illustre cette idée par un récit. Dans l’allégorie de la caverne, extrait du dialogue La République, le philosophe raconte de manière métaphorique le quotidien des hommes. Retenus prisonniers au fond d’une caverne, attachés, les hommes sont contraints de regarder droit devant eux la paroi du mur. S’y reflètent des spectacles quotidiens de toutes sortes agencés par des marionnettistes. N’ayant jamais vu d’objets réels et n’ayant pas conscience de l’existence de marionnettistes, les hommes prennent pour réel ce qui n’est qu’une illusion. Ils ne peuvent savoir que les reflets qu’ils voient ne sont qu’une réalité déformée et manipulée par d’autres hommes.

La caverne de Platon, fresque de Damien Lhomme Philosophie terminale La caverne de Platon, fresque de Damien Lhomme

L’allégorie de la caverne illustre notamment le harcèlement médiatique que nous subissons quotidiennement : sans cesse, les médias s’en prennent à nos sens. Ils les abreuvent de discours censés nous donner accès à des informations objectives sur le monde et d’images flattant notre besoin de consommer. En réalité, nous n’avons plus de contacts avec le monde lui-même, mais uniquement avec l’image du monde, transformé en évènements spectaculaires afin de « téléguider » nos sens pour obtenir notre assentiment ou notre réprobation. Dans cette optique, notre sensibilité est mise à rude épreuve et notre intellect à bien du mal à faire l’effort de percevoir rationnellement le réel. Nous subissons passivement ce que les images déversent sur nos sens via nos télévisions ou nos mobiles qui sont les « cavernes » actuelles nous retenant prisonniers.

Un événement se divulgue plus vite qu'une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Même un enfant mort, échoué sur une plage en tentant de fuir son pays devient quasiment un spectacle offert à nos sens. On pleure cet enfant mort, on compatit mais on ne réfléchit pas aux raisons réelles politiques, économiques et morales qui l’ont conduit à cette mort atroce. Ou bien, on répète les discours entendus ci et là.

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À retenir

Il est vrai qu’il paraît plus facile et naturel de sentir le réel au lieu de le penser. C’est pourquoi on se contente souvent de ce rapport sensible à la réalité, plus direct et spontané.

  • Comment, dans ces conditions, résister aux charmes d’un réel manipulé par d’autres, pour les intérêts de quelques-uns ?
  • Comment se forger une perception du réel plus raisonnable et personnelle ?

Se libérer de notre rapport sensible au réel

La philosophie invite l’individu à exercer un esprit critique à l’égard de la spectacularisation du réel. Percevoir vraiment le réel est difficile, exigeant, mais ce n’est pas impossible. En effet, sur l’illustration proposée de l’allégorie de la caverne, nous pouvons voir un prisonnier s’échapper sur la droite. Il s’est libéré de ses chaînes et parvient à remonter jusqu’à l’extérieur de la caverne.

Le prisonnier comprend alors la cause réelle des images qu’il voyait sur le mur d’en face. Il prend conscience que le réel est autre que cette image déformée offerte seulement à ses yeux et ses oreilles. Il comprend également que c’est le soleil qui est la cause réelle et première des projections d’ombres. Les marionnettistes ne sont que des intermédiaires, des médiateurs entre le réel et les hommes. Ils maîtrisent les jeux d’ombre et de lumière pour nous montrer la réalité telle qu’ils le souhaitent, au besoin en la déformant ; ils l’enjolivent ou l’enlaidissent.

On peut retenir de cette allégorie :

  • qu’il ne faut pas croire que la réalité est telle qu’elle se manifeste à nos sens. Elle est constamment déformée puisque montrée à travers le prisme médiatique ;
  • que nous possédons un esprit critique capable de nous inciter à une méfiance à l’égard du rapport sensible au réel ;
  • enfin, que seule l’intelligence est apte à ordonner un rapport intelligible au réel et à s’interroger sur les causes réelles des phénomènes.

C’est ce que nous allons voir dans une deuxième partie en expliquant comment la philosophie nous invite à entretenir une perception intelligible du réel.

Penser le réel consiste à exercer son esprit critique

Les raisons qui déterminent les phénomènes

Prenons les exemples du scientifique et du philosophe. Tout deux substituent un rapport intelligible au rapport sensible qu’ils entretiennent avec le réel.

Le savant construit les lois des phénomènes naturels

Pour le scientifique, les sens donnent accès aux qualités sensibles des choses, qui affectent chacun différemment.

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À retenir

Tout phénomène perçu par les sens est perçu subjectivement.

Or, la science cherche à établir des connaissances compréhensibles par tous de manière identique.

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Réflexion

Bachelard et la compréhension de la nature

C’est pourquoi Bachelard affirme dans La Formation de l’esprit scientifique que « nous comprenons la nature en lui résistant ». Cela signifie que par toute la force de son entendement, le savant résiste à la tentation d’en rester à un rapport individuel et subjectif avec le réel. Il cherche à construire les lois objectives et universelles qui règlent les phénomènes naturels. La connaissance de ces lois permet d’intervenir sur la nature pour la maîtriser et l’exploiter dans le souci du progrès humain.

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Réflexion

Le philosophe pense par lui-même

Du point de vue philosophique, Platon trouve dans Socrate le modèle de ce prisonnier courageux parvenant à se libérer des opinions de son époque : conscient d’être manipulé, il questionne le pouvoir que s’octroient à son époque les sophistes, manipulateurs d'opinions qui n'ont pas le souci de rechercher la vérité. Mais par son esprit critique et son questionnement incessant, Socrate s’entête et refuse de se laisser bercer ou duper par des opinions que l’on cherche à lui imposer sans qu’il ne prenne le temps d’y réfléchir par lui-même. À ce dogmatisme manipulateur, Socrate oppose la sagesse de son ignorance : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ». Il est impératif de prendre du recul avec les opinions des autres si l’on veut penser par soi-même. Cette méfiance à l’égard des opinions en vogue à son époque lui vaudra d’être accusé de trahison à l’égard de la cité athénienne. Il sera jugé puis condamné à mort en -344 avant Jésus Christ.

Les raisons qui déterminent l’Homme

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Réflexion

L’opinion et l’esprit critique

Antonio Gramsci, penseur engagé du XXe siècle, résume parfaitement cette difficulté de prendre du recul avec l’opinion commune afin de penser par soi-même. Il écrit dans ses Cahiers de prison :

« […] est-il préférable de "penser" sans en avoir une conscience critique, sans souci d'unité et au gré des circonstances, autrement dit de "participer " à une conception du monde " imposée mécaniquement par le milieu ambiant ; ce qui revient à dire par un de ces nombreux groupes sociaux dans lesquels tout homme est automatiquement entraîné dès son entrée dans le monde conscient […] ou bien est-il préférable d'élaborer sa propre conception du monde consciemment et suivant une attitude critique et par conséquent, en liaison avec le travail de son propre cerveau, choisir sa propre sphère d'activité, participer activement à la production de l'histoire du monde, être à soi-même son propre guide au lieu d'accepter, passivement et de l'extérieur, une empreinte imposée à sa propre personnalité ? »

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À retenir

L’individu sans conscience critique est comme celui qui vit enchaîné dans la caverne. Il sent le réel à travers les opinions des autres et se contente de les accepter passivement. En revanche, faire preuve d’esprit critique, avec tout l’effort et la persistance que cela demande, nous permet d’élaborer notre propre conception du monde.

Nous sommes tous dans la possibilité d’exercer notre esprit critique et d’accéder à une compréhension intelligible du monde qui nous entoure.

Le film Matrix, réalisé par les sœurs Wachowski en 1999, est une excellente illustration de cette alternative. L’histoire raconte l’émancipation de Néo, jeune informaticien qui découvre que son monde n’est qu’une réalité virtuelle, une matrice, sorte de caverne « cocon » dans laquelle les êtres humains sont gardés sous contrôle.

Les hommes vivent dans un monde virtuel sans même le savoir, un peu comme dans un rêve. Leurs sens ne leur permettent pas de savoir qu’ils sont dans une sorte de rêve permanent et qu’il existe un monde réel au-delà du monde sensible qu’ils perçoivent. Néo va apprendre à penser la réalité au lieu de la sentir et de la subir. Ainsi parvient-il à se libérer de l’emprise de la matrice, et à participer activement à l’histoire du monde tout en œuvrant pour sa propre liberté.

  • Mais cette émancipation est-elle en réalité si facile ?
  • Peut-on avoir un rapport intelligible à soi-même, comme le scientifique peut l’avoir avec les phénomènes naturels ?
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Réflexion

Penser consiste à prendre conscience que nous sommes déterminés

Selon Spinoza, l’homme croit savoir pourquoi il agit, pourquoi il prend telle ou telle décision, accomplit tel ou tel acte, mais en réalité il n’en est rien.

Pour le prouver, Spinoza prend l’exemple d’une pierre qui tombe au sol en raison de la force gravitationnelle. Donnons à cette pierre une conscience, et la pierre s’imaginera instantanément qu’elle tombe parce qu’elle le veut bien et non parce qu’elle y est forcée par une cause qu’elle ne peut réprimer.

L’exemple de cette pierre consciente est une métaphore pour inciter l’individu à comprendre vraiment ce qui le mobilise dans son existence ; quels sont ses motifs et ses intentions réels. Par exemple, si je veux devenir professeur de sport c’est pour certaines raisons, et je peux les énumérer si on me le demande. Mais ces raisons sont-elles bien les miennes ? Suis-je réellement motivé par les raisons que j’invoque, ou juste en train de cautionner les raisons que ma famille, mes amis ou la télévision m’ont mis en tête ? Ne suis-je pas comme cette pierre consciente, croyant savoir pourquoi elle roule mais s’illusionnant totalement ?

En réalité, nous sommes la plupart du temps ignorants des causes multiples qui nous poussent à agir mais cela ne nous empêche pas de nous croire libre de notre existence, de nos choix comme de nos refus, ce qui est totalement illusoire selon Spinoza.

Et, nous croyants libres, nous ne cherchons pas du tout à nous libérer. Nous sommes donc, comme les individus de la caverne ou de la matrice, aliénés.

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À retenir

Il ne suffit pas de nous sentir libre pour l’être vraiment. Il faut admettre que cette sensation est illusoire, que nous ne sommes pas libres, puis comprendre les causes réelles qui nous poussent à agir.

L’Homme peut-il lutter contre les déterminismes ?

Il existe des déterminismes, des facteurs et des influences qui conditionnent l’individu dès sa naissance. Un homme naît avec un sexe, une culture, dans une certaine société, dans une famille avec un certain capital culturel, économique et parfois religieux. L’identité est donc en partie déterminée par « une empreinte imposée à sa propre personnalité » comme le dit Gramsci. Cependant, Gramsci affirme que la philosophie est une activité intellectuelle capable d’opposer à la force des déterminismes la force de l’esprit critique.

L’identité se construit progressivement et nous pouvons y participer activement, et refuser de nous laisser totalement conditionner par notre milieu culturel, social et familial.

Conclusion :

Penser le réel n’est pas une mince affaire. On croit souvent qu’il suffit d’ouvrir ses yeux et ses oreilles pour comprendre le monde, mais sentir le monde n’est pas la même chose que le percevoir. Percevoir le monde nécessite l’intervention de la raison critique.

En effet, la raison scientifique juge de l’insuffisance des sens à comprendre les raisons qui déterminent les phénomènes naturels. En outre, seul un esprit critique peut provoquer une méfiance à l’égard du rapport sensible, et nous inciter à une réflexion pertinente et personnelle sur le monde qui nous entoure et sur nous-même. Un individu qui exerce son esprit critique s’affranchit des opinions véhiculées par les autres mais prend aussi conscience des déterminismes qui pèsent sur son identité. Il s’efforce alors de se libérer d’un point de vue intellectuel et moral. Et on peut se demander si cette émancipation n’est pas le but principal de l’activité philosophique.