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La ville comme sujet de roman

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Introduction :

Les représentations de la ville dans le roman sont très variées. La ville décrite à travers le regard d’un personnage constitue une description subjective. Elle est donc sujette à variation. De plus, les représentations que l’on se fait de la ville depuis le XIXe siècle peuvent être extrêmement différentes. Tantôt fascinante et captivante, tantôt effrayante, la ville continue d’inspirer les auteurs du XXIe siècle.

Nous allons étudier, par le biais d’une étude comparée, quatre textes reflétant des visions contrastées du milieu urbain. Après la lecture des extraits, nous nous intéresserons aux descriptions de la ville à travers ces textes. Nous verrons ensuite que les sentiments du personnage qui fait la description influencent profondément celle-ci.

Lecture des textes

L’Éducation sentimentale, Gustave Flaubert, 1869

Le héros de cet ouvrage, Frédéric Moreau, est étudiant à Paris. Il est amoureux de Mme Arnoux, épouse d’un marchand d’œuvres d’art. Après une longue absence, il revient à Paris en diligence et regarde défiler la ville. Voici l’extrait en question :

« Le conducteur lançait son cri sonore : ″Allume ! allume ! ohé !″, et les balayeurs se rangeaient, les piétons sautaient en arrière, la boue jaillissait contre les vasistas, on croisait des tombereaux, des cabriolets, des omnibus. Enfin la grille du Jardin des Plantes se déploya.
La Seine, jaunâtre, touchait presque au tablier des ponts. Une fraîcheur s’en exhalait. Frédéric l’aspira de toutes ses forces, savourant ce bon air de Paris qui semble contenir des effluves amoureux et des émanations intellectuelles ; il eut un attendrissement en apercevant le premier fiacre. Et il aimait jusqu’au seuil des marchands de vin garni de paille, jusqu’aux décrotteurs avec leurs boîtes, jusqu’aux garçons épiciers secouant leur brûloir à café. Des femmes trottinaient sous des parapluies ; il se penchait pour distinguer leur figure ; un hasard pouvait avoir fait sortir Mme Arnoux. Les boutiques défilaient, la foule augmentait, le bruit devenait plus fort. »

L’Assommoir, Émile Zola, 1877

Gervaise, le personnage principal, est blanchisseuse à Paris. Dans cet extrait, elle guette, par la fenêtre, son amant Auguste Lantier qui n’est pas rentré de la nuit :

« Gervaise, que la lanterne gênait, se haussait, son mouchoir sur les lèvres. Elle regardait à droite, du côté du boulevard de Rochechouart, où des groupes de bouchers, devant les abattoirs, stationnaient en tabliers sanglants ; et le vent frais apportait une puanteur par moments, une odeur fauve de bêtes massacrées. Elle regardait à gauche, enfilant un long ruban d’avenue, s’arrêtant presque en face d’elle, à la masse blanche de l’hôpital de Lariboisière, alors en construction. Lentement, d’un bout à l’autre de l’horizon, elle suivait le mur de l’octroi, derrière lequel, la nuit, elle entendait parfois des cris d’assassinés ; et elle fouillait les angles écartés, les coins sombres, noirs d’humidité et d’ordure, avec la peur d’y découvrir le corps de Lantier, le ventre troué de coups de couteau. Quand elle levait les yeux, au-delà de cette muraille grise et interminable qui entourait la ville d’une bande de désert, elle apercevait une grande lueur, une poussière de soleil, pleine déjà du grondement matinal de Paris. Mais c’était toujours à la barrière Poissonnière qu’elle revenait, le cou tendu, s’étourdissant à voir couler, entre les deux pavillons trapus de l’octroi, le flot ininterrompu d’hommes, de bêtes, de charrettes, qui descendait des hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait là un piétinement de troupeau, une foule que de brusques arrêts étalaient en mares sur la chaussée, un défilé sans fin d’ouvriers allant au travail, leurs outils sur le dos, leur pain sous le bras ; et la cohue s’engouffrait dans Paris où elle se noyait, continuellement. »

Désert, Jean-Marie Gustave Le Clézio, 1980

Lalla est née dans le désert et a grandi au Maroc. Adolescente, elle doit fuir et se rend à Marseille. Elle découvre alors la misère :

« Il n’y a personne dans les rues à cette heure-là, seulement quelques chiens au poil hérissé, qui rongent leurs os en grognant. Les fenêtres au ras du sol sont fermées par des grillages, des barreaux. Plus haut, les volets sont tirés, les maisons semblent abandonnées. Il y a un froid de mort qui sort des bouches des soupirails, des caves, des fenêtres noires. C’est comme une haleine de mort qui souffle le long des rues, qui emplit les recoins pourris au bas des murs. Où aller ? Lalla avance lentement de nouveau, elle tourne encore une fois à droite, vers le mur de la vieille maison. Lalla a toujours un peu peur, quand elle voit ces grandes fenêtres garnies de barreaux, parce qu’elle croit que c’est une prison où les gens sont morts autrefois ; on dit même que la nuit, parfois, on entend les gémissements des prisonniers derrière les barreaux des fenêtres. »

Cannibale, Didier Daeninckx, 1998

Dans cet ouvrage, Didier Daeninckx raconte le sort de populations kanakes lors de l’Exposition coloniale de 1931 au zoo de Vincennes, à Paris.

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Définition

Kanaks :

Les Kanaks sont un peuple de Nouvelle-Calédonie.

Lors de l’Exposition coloniale de 1931, des produits et des personnes venant des colonies étaient exposés à Vincennes. Cela permettait d’assouvir la curiosité malsaine des visiteurs et de, selon le slogan, « faire le tour du monde en un jour ». De nombreux artistes, comme Paul Éluard par exemple, se sont élevés contre cet événement en dénonçant le colonialisme.

Le passage suivant relate l’arrivée des Kanaks en ville et les impressions qui les assaillent à la découverte de ce nouveau monde :

« Nous sommes entrés dans la ville. Une jungle de pierre, de métal, de bruit, de danger. Les publicités électriques, les lumières des candélabres, des restaurants, les phares des autos transformaient la nuit en jour. Un véritable fleuve automobile nous séparait encore de Paris, et nous ne savions comment le franchir sans risquer notre vie. Nous avions failli mourir mille fois au cours de ces premières heures de liberté. J’ignorais jusqu’à la signification des mots ″passages cloutés″, ″feu tricolore″ ! Le fleuve suspendait son cours de manière incompréhensible, pendant quelques instants, et il suffisait que nous nous décidions à le traverser pour que les moteurs se remettent à rugir. Cela faisait bien vingt minutes que nous étions rejetés sur le trottoir, comme des naufragés sur un rivage hostile, quand un groupe de fêtards s’est annoncé en braillant. »

La description de la ville

Une ville en effervescence

Flaubert et Zola soulignent l’agitation de la ville. Elle est en perpétuel mouvement. On peut également constater le bruit qui anime la ville. L’énumération des verbes de mouvement illustre la vie qui anime la ville : « rangeaient », « sautaient », « jaillissait », « croisait ».

Le rythme rapide des phrases témoigne également de cette effervescence. En effet, Flaubert emploie des phrases courtes ou bien de nombreuses virgules et points virgules comme dans la phrase suivante :

« Les boutiques défilaient, la foule augmentait, le bruit devenait plus fort. »

La diligence de Frédéric, qui elle aussi est en mouvement, le pousse à décrire une multitude de choses. Cela crée un effet de saturation et de tourbillon. L’énumération des moyens de transport « tombereaux », « cabriolets », « omnibus », « fiacre », dénote le mouvement de la ville et même les figurants de cette scène urbaine sont en mouvement : les « garçons épiciers secoua[ie]nt leur brûloir à café » et « les femmes trottinaient ». Enfin, l’accumulation « les balayeurs », « les marchands de vin », « les décrotteurs », « les garçons épiciers » donne une impression de foule et de fourmillement.

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À retenir

Il s’agit donc d’une ville pleine de vie.

Cette dernière dégage même des odeurs et Frédéric en « savoure » les « effluves ».

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À retenir

L’agitation parisienne chez Zola est traduite par l’idée de foule.

Les Parisiens forment un « flot ininterrompu » qui étourdit Gervaise, il évoque également « un défilé sans fin », une « cohue » ainsi qu’un « piétinement de troupeau ». Cette agitation s’accompagne aussi de bruits : Zola parle d’un « grondement matinal ».

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À retenir

Pour cette description de la ville, l’auteur a fait appel au vocabulaire des sensations : visuelles, auditives et olfactives.

Une ville hostile

À l’inverse, dans Désert de Le Clézio , Marseille est décrite comme déserte et silencieuse : « il n’y a personne dans les rues ».

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À retenir

Il n’y a pas de mouvement ni même âme qui vive.

L’auteur écrit que les fenêtres sont « fermées », « les volets […] tirés » et que « les maisons semblent abandonnées ». Le désert inquiétant de la ville, la répétition du mot « mort », et l’image de la prison avec les « barreaux » font de Marseille une ville irréelle et hostile.

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Définition

Hostilité :

Il s’agit d’une forme de rejet et d’agression.

Dans Cannibale, les Kanaks se disent « rejetés » sur le trottoir car personne ne les laisse passer. Le narrateur se compare à un naufragé. Il dit en effet : « nous étions […] comme des naufragés sur un rivage hostile ».

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À retenir

Leur situation est précaire.

Le groupe de « fêtards » qui arrive alors est vécu comme une menace et leurs « braillements » paraissent hostiles.

La misère

La pauvreté fait partie du décor urbain. L’Assommoir et Désert en donnent un aperçu. Les chiens errants ainsi que les grillages et les barreaux aux fenêtres par peur des cambriolages ou des agressions illustrent la misère dans la ville de Marseille chez Le Clézio. Lalla remarque également « les recoins pourris au bas des murs » et évoque une « vieille maison ».

Dans L’Assommoir, Gervaise, scrutant la rue, dévoile la misère du quartier de la Goutte d’Or à Paris. La « puanteur » qui se dégage de la rue est tellement forte qu’elle doit mettre un mouchoir sur ses lèvres. Elle cherche du regard dans les coins « noirs d’humidité et d’ordure », cela dénote également le dénuement dans lequel se trouve ce quartier. Enfin, l’évocation du mur de l’octroi, cette « muraille grise », rend Gervaise prisonnière de l’espace où elle vit, dans cette partie de la ville misérable.

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Définition

Mur de l’octroi :

Mur qui clôture la ville. C’est une sorte de douane permettant de prélever des impôts sur les marchandises transitant aux portes de Paris.

  • Les descriptions de la ville sont l’occasion de laisser transparaître les émotions des personnages, puisque celles-ci sont faites à travers le regard d’un homme, d’une subjectivité.

Les sentiments des personnages à l’égard de cette ville

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À retenir

Les descriptions de la ville sont filtrées par le regard du personnage qui ressent des émotions.

Face à la ville et à son fonctionnement propre, certains ressentent de l’incompréhension.

L’incompréhension

Le narrateur kanak ignore tout de ce nouveau décor, il est étranger dans cette ville, il dit en effet :

« j’ignorais jusqu’à la signification des mots ″passages cloutés″ et ″feu tricolore″ ».

Le fonctionnement de la ville leur échappe totalement, tout les étonne. Cependant, il ne s’agit pas d’un étonnement admiratif.

Par ailleurs, la circulation automobile est comparée à un fleuve par une métaphore et l’embouteillage apparaît comme « incompréhensible » aux Kanaks.

Les fêtards se comportent comme des animaux, ils « braillent » et ne communiquent pas avec les Kanaks, ils ne s’aperçoivent pas qu’ils sont dans leur sillage.

  • À l’incompréhension de l’univers urbain s’ajoute quelquefois la peur.

La peur

La peur des personnages est ressentie dans les textes de Le Clézio, de Zola et de Daeninckx. Dans l’extrait de L’Assommoir, on peut remarquer la présence d’un champ lexical de l’effrayant. Les « bouchers », les « abattoirs », les « tabliers sanglants », l’« odeur fauve de bêtes massacrées », les « coins sombres », les « angles écartés », l’« hôpital » et les « cris d’assassinés » dressent un tableau cauchemardesque de la ville.

Cela reflète la peur de Gervaise de retrouver Lantier assassiné mais cela traduit également son angoisse.

  • Elle ne voit que les éléments sordides en scrutant la ville.

Dans Cannibale, le narrateur raconte sa plongée dans la ville comme un explorateur qui découvre un nouveau monde. Le récit est fait à la première personne du singulier ou du pluriel. On peut relever notamment dans le texte « nous sommes » et « j’ignorais ».

  • Il s’agit d’un narrateur interne et donc d’une focalisation interne.
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Rappel

Pour déterminer la focalisation, qu’on appelle aussi le point de vue, il est nécessaire de se demander si nous connaissons des éléments personnels des personnages, comme par exemple les pensées, des éléments du passé ou des émotions :

  • si l’on connaît les pensées d’un personnage, il s’agit d’une focalisation interne ;
  • si l’on sait tout sur tout le monde, il s’agit d’une focalisation omnisciente ;
  • enfin, si l’on a l’impression de voir la scène décrite comme si on observait par la fenêtre, il s’agit d’une focalisation externe.

Différents types de focalisation français 4e

La ville est perçue comme dangereuse, le narrateur évoque en effet un danger de mort :

« nous avons failli mourir mille fois au cours de ces quelques premières heures de liberté ».

Les moteurs des voitures sont également perçus comme une menace, une agression. Ils sont comparés à des animaux qui rugissent. Le narrateur emploie aussi une métaphore afin de comparer la ville à « une jungle de pierre, de métal, de bruit, de danger ». La jungle est un endroit très insécurisant où la loi du plus fort règne, où l’on peut être attaqué à tout moment par une bête sauvage.

  • Cette métaphore révèle donc le caractère dangereux et inhumain de la ville.

Chez Le Clézio, Lalla révèle sa vision de la ville, une perception teintée de terreur. Les « chiens au poil hérissé, qui rongent leurs os en grognant » semblent monstrueux. La ville lui apparaît sous un jour menaçant.

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À retenir

Elle est frappée par son aspect désertique, ce qui renforce ses sentiments de solitude et de peur.

Elle a une vision enfantine de la ville, elle est vulnérable et jeune.

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Astuce

La faute au pluriel de « soupirail » est peut-être une façon d’illustrer cette jeunesse.

Elle a donc une vision fantastique de la ville où les bouches des soupiraux et des caves soufflent un « froid de mort ». Elle croit même aux légendes que l’on raconte pour s’effrayer :

« on dit même que la nuit, parfois, on entend les gémissements des prisonniers derrière les barreaux des fenêtres ».

  • À la vision terrifiante de la ville s’oppose celle de Frédéric Moreau dans L’Éducation sentimentale. Celle-ci est empreinte d’amour.

L’amour

Frédéric ressent de la joie et du bonheur : il ne voit que les bons côtés de la ville, car il est sous l’emprise de son amour pour Mme Arnoux. Il se délecte de l’air qui se dégage de la Seine : « Frédéric l’aspira de toutes ses forces, savourant ce bon air de Paris qui semble contenir des effluves amoureux et des émanations intellectuelles ».

Il s’attendrit de n’importe quelle chose banale du quotidien tant sa vision est imprégnée d’amour : « il eut un attendrissement en apercevant le premier fiacre. » Son amour pour Mme Arnoux déborde sur les gens dans la rue comme s’il était impossible à contenir : « Et il aimait jusqu’au seuil des marchands de vin garni de paille, jusqu’aux décrotteurs avec leurs boîtes, jusqu’aux garçons épiciers secouant leur brûloir à café. »

La répétition de « jusqu’au » (anaphore) insiste sur la dimension universelle de son amour, il touche tout le monde tant il est grand.

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Définition

Anaphore :

Répétition d’un même mot ou groupe de mot au début de plusieurs propositions, phrases, vers ou paragraphes.

Non seulement il est emporté par son amour, mais il espère également croiser la femme qu’il aime puisqu’il est à nouveau dans la même ville qu’elle. Tout est alors possible :

« Des femmes trottinaient sous des parapluies ; il se penchait pour distinguer leur figure ; un hasard pouvait avoir fait sortir Mme Arnoux. »

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À retenir

Ainsi, Frédéric perçoit la ville à travers le filtre de l’amour.

Conclusion :

La ville apparaît tour à tour inquiétante, terrifiante ou attendrissante. Elle peut se révéler misérable, merveilleuse, hostile et inhumaine. Tout est relatif au point de vue de celui qui la décrit. Pour les Kanaks, il semble impossible de survivre dans le milieu urbain au même titre qu’il nous semblerait impossible de survivre dans la jungle. Les auteurs nous offrent la possibilité de nous glisser dans la peau d’un Kanak, d’une jeune fille, d’une femme inquiète ou d’un jeune homme amoureux. En effet, la découverte de la ville passe par le moule des émotions du personnage. La description nous est ainsi livrée à travers une subjectivité, offrant la ville à notre regard et du même coup, nous révélant des informations sur le personnage.