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Le libre arbitre

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Introduction :

En philosophie, le pouvoir de la volonté est appelé libre arbitre. Ce pouvoir rend l’Homme libre, et permet de le distinguer de l’animal. Certains penseurs, comme Spinoza au XVIe siècle, affirment que ce pouvoir est illusoire et que l’Homme n’a pas un contrôle absolu de ses décisions. Cette critique du libre arbitre signe-t-elle l’effondrement de la morale et de la justice ? Pour déterminer si le libre arbitre est réel ou illusoire, il faut cerner le pouvoir qu’on lui prête. La première partie de ce cours portera donc sur l’origine et les caractéristiques du libre arbitre, et la seconde en fera la critique.

L’origine et les caractéristiques du libre arbitre

Le libre arbitre est un pouvoir absolu de décision

Le libre arbitre est un cadeau divin

La notion de libre arbitre est née avec le théologien saint Augustin au IIIe siècle. Ce dernier cherche à comprendre comment le mal est possible sur Terre alors que Dieu existe. Puisqu’il est tout-puissant, pourquoi permet-il la guerre et la misère ? Pourquoi tant d’injustices ?

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Réflexion

Saint Augustin et le libre arbitre

Le théologien explique que Dieu n’est pas responsable du mal. Selon lui, l’Homme est seul fautif car :

« Dieu a conféré à sa créature, avec le libre arbitre, la capacité de mal agir, et par-là même, la responsabilité du péché ».

Augustin fait l’hypothèse de l’existence d’un libre arbitre afin de dédouaner Dieu de la responsabilité du mal sur Terre. Le libre arbitre nous vient donc de Dieu. Si nous nous en servons pour faire le mal, Dieu n’est pas responsable car nous avons le choix. Le libre arbitre est un don divin qui offre à l’Homme la capacité de choisir entre le bien et le mal.

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Réflexion

Descartes et le libre arbitre

Au XVIe siècle, Descartes affirme qu’un acte est libre dès qu’il résulte d’un choix de notre volonté. L’exercice de la volonté qui consiste à faire ou non quelque chose, c’est le libre arbitre. Il s’agit en fait d’un pouvoir, celui de se déterminer indépendamment de toute contrainte extérieure, mais aussi d’être la cause de nos actes.

  • Comment caractériser ce libre arbitre ? En quoi prouve-t-il que l’espèce humaine se distingue radicalement des animaux ?

L’Homme a le choix

Sur cette photo, le libre arbitre est symbolisé par le doigt, qui a le choix de pousser ou non le domino. Le choix humain est contingent, il peut se réaliser ou pas. Le domino pourrait ne pas être poussé. À l’inverse, si pour une raison quelconque, le premier domino tombe, il entraîne mécaniquement la chute de tous les autres. Le domino n’a pas le choix de tomber, puisqu’un objet n’a pas de libre arbitre. Cela signifie que le libre arbitre est une décision absolue de la volonté. C’est un pouvoir d’agir en ignorant les influences qui nous incitent à aller dans un sens plutôt que l’autre.

L’Homme peut lutter contre les déterminismes

Ces influences qui pèsent sur l’Homme sont nommées déterminismes. Elles sont extérieures à l’Homme, comme les lois morales ou sociales qu’il intègre via son éducation familiale et scolaire. Certaines influences sont aussi intérieures, comme nos désirs et notre inconscient. Tous ces déterminismes jouent un rôle important dans notre façon de penser et d’agir, ils nous façonnent, nous conditionnent. Mais croire au libre arbitre, c’est considérer que l’Homme, sans contester la réalité des déterminismes, peut leur opposer une volonté qui leur résiste et sortir de ces conditionnements.

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Réflexion

Fernando Savater, Éthique à l’usage de mon fils

Le penseur espagnol commente l’exemple mythologique d’Hector, un héros troyen qui doit combattre le puissant Achille. Hector a-t-il le choix de combattre ? Son choix est déterminé à l’avance par de multiples causes :

  • sa culture et son éducation lui ont inculqué qu’il faut combattre les ennemis de Troie ;
  • ses valeurs comme le sens de l’honneur et du devoir l’incitent à défendre ses concitoyens et sa cité sans se poser de question ;
  • son caractère impétueux et bouillonnant l’incite à rivaliser d’ego avec Achille.

Autrement dit, nous pouvons penser qu’Hector n’a pas vraiment le choix d’aller combattre, et qu’il est déterminé à le faire. Nous pouvons penser qu’il n’est pas libre, mais contraint par la force des déterminismes, comme les dominos de l’exemple sont déterminés à tomber. Pourtant, nous continuons de l’admirer car nous considérons qu’il pourrait choisir d’ignorer ces influences et de refuser le combat, malgré tous les conditionnements qui pèsent sur sa volonté. D’ailleurs, son frère Pâris fuit le combat la première fois qu’il rencontre Ménélas, le roi de Sparte. Pourtant, Pâris a reçu la même éducation que son frère, il est conditionné par les mêmes valeurs. Hector est donc libre parce qu’il peut faire un choix, envers et contre toutes les influences qui pèsent sur ce choix.

La liberté et la responsabilité

L’animal n’est pas libre

L’animal n’a pas de libre arbitre. Donc, il n’est pas libre. Le loup a-t-il le choix de manger l’agneau ? L’araignée a-t-elle le choix de tisser sa toile ? À strictement parler, l’animal n’agit pas par choix, mais par instinct, même si certains animaux, notamment les domestiques, semblent agir selon leur bon vouloir.

L’animal n’est pas responsable

En réalité, le comportement des animaux, même domestiques, est bridé par le dressage et les habitudes. Le dressage fait qu’ils renoncent à certains instincts et comportements. Ils ne sont cependant pas libres. La liberté suppose de faire des choix, peser le pour et le contre, faire des erreurs, se tromper et parfois être puni pour ses actes. Jamais un loup ne sera tenu pour responsable de manger un agneau, ni blâmé pour cela. Le loup mange l’agneau, c’est instinctif. Cela peut nous peiner, mais en aucun cas choquer notre conscience morale.

L’Homme est responsable de ses actes

S’il avait refusé le combat, Hector aurait probablement été traité de lâche par ses concitoyens. Peut-être même aurait-il été banni de sa cité. Il se serait exposé à un jugement moral et à une condamnation juridique. En tant qu’Homme, Hector doit être responsable, et accomplir ce que la société attend de lui. Faute de quoi, il est condamnable. La morale et la justice font s’appliquer cette responsabilité. Elles s’assurent que nous exercions convenablement notre capacité à choisir librement. Cette capacité à choisir librement est le libre arbitre. Sans lui, l’Homme serait aussi innocent et irresponsable que l’animal, puisqu’il ne serait pas libre d’accomplir ou non un acte.

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Réflexion

Ce qu’implique le libre arbitre pour Thomas d’Aquin

C’est pourquoi au XIIIe siècle, le théologien Thomas d’Aquin affirme que sans libre arbitre :

« les conseils, les exhortations, les préceptes, les interdictions, les récompenses et les châtiments seraient vains ».

Son raisonnement est plein de bon sens. En effet, si l’Homme n’était pas libre et n’avait pas le choix de résister aux nombreuses influences qui pèsent sur lui, alors comme l’animal, il ne serait pas responsable de ses actes. Il ne pourrait pas être puni d’avoir mal agi.

Or, dans les sociétés humaines, la justice doit pouvoir imputer à l’Homme la responsabilité de ses actes, pour l’isoler quand il fait preuve d’un comportement nuisible aux autres individus. La justice considère que s’il agit mal, l’homme avait pourtant la possibilité d’agir autrement quelles que soient les circonstances atténuantes ou les contextes entourant son acte. La justice repose sur le conditionnel que certains hommes agissent mal, mais pourraient agir bien.

On peut penser à Meursault, dans L’Étranger de Camus. Il tue un homme à cause du soleil. Il est sincère en disant qu’il n’a pas fait exprès, et pourtant la justice le condamne à la guillotine. Meursault aurait pu agir autrement. Il aurait par exemple dû se protéger du soleil et de la chaleur.

bannière à retenir

À retenir

On peut donc dire que la liberté implique la responsabilité. Et réciproquement, si l’on n’est pas responsable, on ne peut pas être considéré comme vraiment libre.

Nous comprenons alors pourquoi l’existence du libre arbitre est fondamentale pour la construction et le fonctionnement d’une société. Pourtant, l’existence du libre arbitre n’est-elle pas contestable ? Nous allons le voir avec la critique de Baruch Spinoza, philosophe hollandais du XVIIe siècle.

La critique du libre arbitre

La liberté est une illusion

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Réflexion

Spinoza et la superstition du libre arbitre

Selon Spinoza, tout événement est déterminé par les causes qui le précèdent. Dans l’exemple des dominos, une loi physique s’applique.

La loi de la causalité est la loi selon laquelle un effet a nécessairement une cause. Il ne peut en être autrement pour tous les phénomènes existants. Spinoza se demande alors pourquoi la volonté serait une exception à cette règle. Pour lui, l’idée que la volonté exerce un libre arbitre sans être poussée par autre chose est impossible et relève du miracle. Un miracle est ce qui contredit les lois de la physique. Se croyant doté d’un libre arbitre, l’Homme se prend pour un être miraculeux, un petit dieu qui interrompt la causalité et se pose comme créateur tout puissant de son acte.

Pour Spinoza, le libre arbitre relève donc de la croyance religieuse. C’est une superstition.

Malgré cela, l’Homme éprouve effectivement un sentiment de liberté. La plupart du temps, n’avons-nous pas l’impression d’effectuer quelque chose seulement si nous avons décidé de le faire ? Nous croyons que nos actes sont volontaires, que nous avons le choix, et Descartes défend cette conception. Mais Spinoza lui répond que la volonté elle-même a été déterminée à prendre telle ou telle décision, si bien que nos choix ne sont pas plus libres que la chute du domino ou la rotation de la Terre.

  • Le sentiment de liberté n’est donc qu’une impression illusoire, et en aucun cas une réalité.

Nous ne sommes pas libres, en tout cas pas au point d’avoir une volonté rebelle à toute détermination, et imperméable à toute influence.

L’Homme est innocent mais responsable

Si l’Homme n’a qu’une illusion de liberté, peut-on le tenir responsable de ses actes et le condamner ? N’est-il pas aussi irresponsable que le loup qui mange l’agneau ? Comme l’animal, ne suit-il pas une causalité naturelle ? Bref, en contestant l’existence d’un libre arbitre, ne risque-t-on pas de réduire à néant la morale et la justice ?

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Spinoza et l’innocence de l’Homme

Spinoza distingue le plan moral et le plan juridique.

D’un point de vue moral, il considère que l’Homme est innocent car il n’a pas la possibilité de choisir entre un bon ou un mauvais usage de son libre arbitre. En effet, dans sa conception, le libre arbitre n’existe pas. La volonté humaine est en prise directe avec les déterminismes qui pèsent sur un acte. Hector est déterminé à être courageux et à se battre contre Achille. Un criminel est déterminé à être criminel. Et il est excusable car Spinoza affirme : « qui devient enragé par la morsure d’un chien doit être excusé ».

Du point de vue juridique néanmoins, « on a le droit de l’étrangler », conclut le philosophe. Cette métaphore explique qu’un individu nuisible aux autres est responsable pénalement, et doit être mis hors d’état de nuire afin de protéger la société. Accabler moralement cet individu est cependant inutile. Nous devrions plutôt faire preuve de compassion à son égard, car son impossibilité d’être autre chose qu’un criminel le condamne à être mis en marge de la société. La thèse de Spinoza rend l’Homme responsable devant la loi, même s’il est victime de ce qui le détermine.

En accord avec ce concept, Nietzsche dit :

« Les hommes ont été considérés comme libres pour pouvoir être jugés et punis, pour pouvoir être coupables. Par conséquent toute action devait être regardée comme voulue, et l’origine de toute action comme se trouvant dans la conscience ».

Conclusion :

La tradition philosophique croit en l’existence du libre arbitre. Il s’agit d’une volonté consciente qui permet à l’Homme d’opérer des choix libres, c’est-à-dire en faisant abstraction des influences qui pèsent sur ses actes. Comme le prouve le raisonnement de Spinoza, l’existence du libre arbitre est contestable. Néanmoins, les hommes continuent de croire au libre arbitre pour des raisons d’ordre moral et juridique. Si nous n’avions pas la possibilité d’agir librement, nous ne pourrions pas être tenus pour responsables de nos actes. Aucun acte ne serait plus condamnable, et la vie en collectivité deviendrait impossible.