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Le mythe du « bon sauvage »

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Introduction :

La fin du XVe siècle est marquée par de nouvelles découvertes et de nouvelles conquêtes de territoires jusqu’alors inexplorés par les Européens. Ces derniers sont confrontés à des hommes, des langues et des cultures très éloignés d’eux. Deux types d’attitudes en découlent :

  • le projet d’exploiter les richesses de ces nouvelles terres en asservissant ceux qui les habitent ;
  • ou le désir d’étudier ces peuples, d’en comprendre et d’en apprécier les us et coutumes.

La première voie entraînera la colonisation et la destruction des sociétés primitives ; la seconde mènera au constat suivant : le sauvage est en réalité plus heureux et meilleur que celui qui le dépasse technologiquement. Deux postures radicalement opposées qui ne souffrent pas la nuance.

Dans le chapitre des Essais intitulé « Des cannibales », Montaigne développe ce dernier point de vue. Pour autant, dès l’Antiquité on vantait déjà la supériorité de peuplades qualifiées de « barbares ».
Il s’agit d’étudier les origines et les éléments constitutifs du mythe du « bon sauvage ».
Nous adopterons, dans un premier temps, une perspective historique pour observer l’évolution des représentations du « barbare » de l’Antiquité au « sauvage » du XVIe siècle. Puis, nous étudierons la manière dont philosophes et voyageurs peignent les sociétés du Nouveau Monde. Enfin, nous montrerons comment Montaigne lui-même a contribué à montrer la supériorité du sauvage sur l’homme dit civilisé.

Du barbare de l’Antiquité au sauvage de la Renaissance

Les peuples installés en Europe n’attendirent pas le XVIe siècle pour entrer en contact avec les occupants de contrées lointaines. Les Grecs de l’Antiquité étaient de grands voyageurs, et notamment des navigateurs hors pairs. Ils conquirent de nombreuses îles de la Méditerranée et toute l’extrémité occidentale de la Turquie actuelle.

Le barbare dans le monde grec

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Exemple

Ulysse antiquité odyssée grec Ulysse attaché au mât de son navire, afin de ne pas succomber au chant des sirènes, mosaïque romaine, IIIe siècle av. J.-C.

Le récit de l’Odyssée mis à l’écrit vers le Xe siècle mais reposant sur une longue tradition orale, témoigne d’une connaissance déjà importante des Grecs du monde méditerranéen.
Au cours de son périple de dix ans, Ulysse échoue dans différentes contrées dont il rencontre les habitants, parfois hommes, parfois monstres terrifiants.

  • Si ces peuples sont mythiques, leur peinture en littérature est souvent le résultat d’une transposition épique de réalités établies.

hérodote grec historie Buste d'Hérodote, copie romaine d'un original grec du début du IVe siècle av. J.-C., Rome

Au Ve siècle av. J.-C., l’historien-ethnographe Hérodote compose ses Historiè (« enquêtes » au sens littéral) après avoir effectué de nombreux voyages.

L’un d’entre eux l’amène en Perse : patrie des ennemis jurés des Grecs.

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Rappel

Les batailles de Marathon (490 av. J.-C.) puis de Salamine (480 av. J.-C.) avaient signé la victoire des Grecs sur les Perses dans les guerres dites « médiques ».

Désireux de mieux comprendre les causes de ce long conflit, Hérodote part sur place pour approcher cette civilisation antagoniste qualifiée de « barbare » par les Grecs. En effet, les Perses parlent une autre langue, pratiquent une autre religion et vivent sous un régime politique différent : ils se soumettent à un empereur alors que les Grecs vivent en démocratie.

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Astuce

Selon toute vraisemblance, le mot « barbare » serait une onomatopée reproduisant les sons inarticulés et dépourvus de signification perçus par les Grecs à l’écoute d’un locuteur étranger. On a aussi rapproché cet adjectif du verbe grec bambaino, qui veut dire « claquer des dents, bégayer » et du latin balbus signifiant « le bègue ».

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À retenir

Or, pour un Grec de l’Antiquité, est « barbare » tout ce qui n’est pas grec.

  • Le barbare est donc l’autre.

Ainsi, ce terme ne recouvre pas d’acception méliorative ou péjorative. Il peut aussi bien faire référence à :

  • des coutumes que les Grecs jugent inférieures aux leurs ;
  • des civilisations jugées admirables par les Grecs (comme les Égyptiens par exemple).

Chez les Romains, cette question revêt une toute autre résonnance.

Qui est l’autre dans l’Empire romain ?

L’Empire romain est constitué d’un assemblage de cultures différentes que Rome souhaite intégrer le plus harmonieusement possible. En effet, tous les hommes acceptant les valeurs de la romanité sont considérés comme capables de devenir Romains.
Les échanges culturels qui ont lieu au sein de l’Empire interrogent sur la survivance des valeurs traditionnelles romaines comme la valorisation du travail de la terre, l’apologie d’une vie simple ou la perpétuation d’un culte polythéiste. Certains y voient une mise en danger de l’équilibre de tout l’Empire.

C’est pourquoi l’idéal de rusticité et de simplicité que semblent incarner les peuplades germaines ou les autres populations intégrées à l’Empire, est privilégié.

  • Dès lors, les barbares sont placés sur un piédestal et parfois érigés en modèles d’authenticité.
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Exemple

La figure du « bon sauvage » commence à se constituer dans la littérature et les arts : par exemple, l’historien Tacite consacrera aux Germains toute une étude intitulée La Germanie.

Les nombreux conflits qui agiteront l’Europe durant tout le Moyen Âge ne cesseront de relancer la question du rapport à l’autre et de notre capacité à vivre ensemble. Le mythe médiéval de « l’homme sauvage », ou « homme vert », un être des bois couvert de poils et armé d’un gourdin, faisant le lien entre l’homme civilisé et le monde magique, est un bon exemple de l’imaginaire sur nos origines qui habite les esprits.

homme sauvage homme des bois homme vert représentation médiévale Volets extérieurs du triptyque représentant des hommes sauvages (initialement de part et d’autre du portrait d’Oswald Krell), Albrecth Dürer, 1499, huile sur bois, 49,3 × 15,9 cm

À la fin de cette période, la découverte de l’Amérique réinterroge la relation qu’entretiennent les Européens avec leur nature sauvage.

Le sauvage de la Renaissance

La rencontre avec les hommes du Nouveau Monde dès 1492, interroge certains penseurs : ces êtres qui vivent au contact de la nature ne sont-ils pas supérieurs aux Européens ?
Le terme d’origine grecque « barbares » cède alors la place à un mot d’origine latine pour les caractériser : « sauvages ».

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Astuce

« Sauvage » vient du latin silvaticus dérivé de silva, « la forêt » : est « sauvage » celui qui vit dans la forêt par opposition à l’homme civilisé.

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À retenir

Appliqué aux hommes du Nouveau Monde, « sauvage » met en relief leur cadre de vie naturel au détriment de leur organisation sociale et de leurs cultures existantes.

Rousseau Jean-Jacques mythe du bon sauvage Portrait de Jean-Jacques Rousseau, Maurice Quentin de la Tour, vers 1760, pastel sur papier, 45 × 35,5 cm

Bien plus tard au XVIIIe siècle, c’est ce que dénoncera Rousseau dans son Discours sur l’origine de l’inégalité.

Selon ce philosophe, l’homme naturel ou « à l’état de nature » n’existe pas. Comme tous les Hommes vivant en groupes sont passés de la nature à la culture, il n’existe que des sociétés ou civilisations. Les hommes du Nouveau Monde, bien que très proches de la nature, vivent en société eux aussi, même si elle est très différente de celle des Européens.

  • Pour lui, l’opposition « sauvage »/« civilisé » est donc caduque.
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Astuce

Remarque :

Le mythe du bon sauvage serait pour Rousseau la déclinaison d’un autre mythe très ancien : celui de l’âge d’or. Développée par les poètes et philosophes de l’Antiquité, cette légende décrit une période au cours de laquelle les humains vivaient sur terre comme dans un paradis, en paix avec les autres espèces vivantes, leurs besoins étant largement satisfaits par une nature luxuriante.

Alt texte L’Âge d’or, Lucas Cranach l’Ancien, vers 1530, huile sur panneau, 73,5 × 105,3 cm, Ancienne Pinacothèque, Munich

Les descriptions des « sauvages » manquent donc d’objectivité. Elles ne sont pas neutres parce qu’elles renvoient toujours à l’observateur :

  • soit celui-ci s’en sert pour justifier son entreprise ;
  • soit il l’utilise pour critiquer les sociétés dites civilisées.

Le Nouveau Monde au service de l’argumentation

La description du « bon sauvage » en vue de son aliénation

Les causes de la conquête du Nouveau Monde sont plurielles.

  • La première motivation des Européens est économique et monétaire : on a besoin, pour augmenter les échanges commerciaux, de fabriquer plus de monnaie ; or, cette fabrication nécessite des métaux précieux qui existent en abondance en Amérique. De plus, se rendre maître de ces territoires offre la possibilité d’ouvrir des comptoirs pour faire du commerce avec le Japon et la Chine.
  • Une autre raison est religieuse : il s’agit de christianiser ces peuples et de les soumettre ainsi plus facilement.

Christophe Colomb découverte Amérique premier voyage Itinéraire suivi par Christophe Colomb lors de son premier voyage

Christophe Colomb, dans son Journal de bord tenu pendant son premier voyage en 1492-1493 décrit les peuples rencontrés. Voici ce qu’il dit au sujet des habitants de la côte nord-est de Cuba :

Christophe Colomb Amérique grande découvertes bon sauvage Christophe Colomb, Ridolfo del Ghirlandaio, vers 1520

« Ces gens ne sont d’aucune secte, ni idolâtres, mais très doux et ignorants de ce qu’est le mal, […] ils ne savent se tuer les uns les autres, ni s’emprisonner, […] ils sont sans armes et si craintifs que l’un des nôtres suffit à en faire fuir cent, même en jouant avec eux. Ils sont crédules ; ils savent qu’il y a un dieu dans le ciel et restent persuadés que nous sommes venus de là.

Journal de bord, Christophe Colomb, extrait de la journée du 12 novembre 1492

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Attention

Le point de vue porté sur les sauvages n’est bien entendu pas neutre puisqu’ils sont décrits en regard de l’homme européen.

Plus précisément, il s’agit du point de vue d’un conquistador sur « ces gens » (les sauvages). Ces derniers sont dépeints comme doux et foncièrement pacifistes, peu habitués aux gestes et comportements violents.
Ainsi, les tournures ou termes négatifs, nombreux dans ces lignes, (« ne savent…ni »/« sans armes »/« ignorants ») ne prennent sens que parce que Colomb fait référence aux mœurs européennes. En effet, les Européens reproduisent des comportements belliqueux : ils s’entretuent ou font des prisonniers.

  • Un portrait en creux des Européens se dessine dans celui des sauvages.

La description revêt également un caractère utilitaire : la croyance des sauvages dans un dieu sert les conquistadors qui sont pris pour des envoyés du ciel. Colomb proposera au roi d’Espagne de profiter de ce malentendu pour les convertir à la foi chrétienne :

« Je crois que, si l’on commence, en très peu de temps, vos Altesses parviendront à convertir à notre Sainte Foi une multitude de peuples en gagnant de grandes seigneuries et richesses […] parce que sans aucun doute il y a dans ces terres de grandes masses d’or. »

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À retenir

Ainsi, la peinture du bon sauvage en dit aussi long sur ses valeurs que sur celles de l’observateur.

D’autres contemporains ou acteurs de la découverte du Nouveau Monde opposèrent, dans leurs descriptions, la sagesse des sauvages à la barbarie des hommes civilisés.

Décrire le « bon sauvage » pour dénoncer l’Ancien Monde

Bartolomé de Las Casas Bartolomé de Las Casas, XVIe siècle

Bartolomé de Las Casas (1474-1566) est un prêtre dominicain d’abord installé comme missionnaire sur l’île d’Hispaniola (l’actuelle Haïti) en 1502. Il s’y voit confier une encomienda, grande propriété dotée d’Indiens qu’il est censé protéger, en échange de leur travail, et convertir au christianisme.

Mais en 1514, Las Casas renonce à cette vie pour prendre la défense des Indiens. Ceux-ci sont réduits en esclavage et victimes de génocides.

En 1542, il rédige une Très brève relation de la destruction des Indes dans laquelle il oppose la barbarie des colonisateurs à la sagesse des Indiens. L’extrait suivant évoque un cacique (chef indien) de Cuba :

« On l’attacha à un poteau. Un saint homme de l’ordre de Saint François qui se trouvait là lui parla un peu de Dieu et de notre foi. Le cacique n’en avait jamais entendu parler. Le franciscain lui dit qu’il pouvait profiter du peu de temps que les bourreaux lui laissaient ; que s’il voulait croire ce qu’il lui disait, il irait au ciel où sont la gloire et le repos éternel, et que sinon il devrait aller en enfer souffrir des souffrances et des tourments éternels. Après avoir réfléchi un peu, le cacique demanda au religieux si les chrétiens allaient au ciel. Le religieux lui répondit que ceux qui étaient bons y allaient. Le cacique dit alors sans réfléchir davantage qu’il ne voulait pas aller au paradis mais plutôt en enfer, pour ne pas être avec eux et ne pas voir des gens aussi cruels. »

Très brève relation de la destruction des Indes, Bartolomé de Las Casas, 1542

Ce court extrait présente un portrait en actes d’un chef de tribu indien condamné à être brûlé vif par les conquistadors représentés ici par un homme d’Église. Le style de l’auteur, simple et sans fioritures, en fait une sorte d’apologue.

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Rappel

Un portrait en acte présente un personnage dans une situation révélatrice de son comportement : il est ce qu’il fait.

Ici, le cacique opère un renversement des valeurs chrétiennes :

  • le « saint » homme répète des phrases apprises par cœur pour justifier la mise à mort d’un innocent ;
  • tandis que le sauvage est un homme d’esprit, un sage qui déconstruit en une phrase le système de pensée des européens.

Las Casas ne se livre pas à une critique explicite et directe des Européens (bien qu’il s’y adonne dans d’autres passages de son livre), c’est le personnage du cacique qui renvoie aux hommes civilisés l’image d’êtres sanguinaires doublés de piètres rhétoriqueurs.

Montaigne, dans Des cannibales, s’emploie lui aussi à renvoyer à ses contemporains l’image de leurs vices en dépeignant les sauvages comme des êtres, non pas parfaits, mais supérieurs.

Les sauvages selon Montaigne

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Astuce

Le texte de référence pour ce chapitre va de « Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation… » à « À cette cause, celui qui s’est une fois mécompté, on ne le voit plus. »

Montaigne Michel Eyquem Essais des cannibales Tupinambas Portrait présumé de Montaigne, Anonyme, 1570

Montaigne s’est très tôt intéressé à la découverte du Nouveau Monde ; il a lu les récits des voyageurs, s’est informé auprès de certains d’entre eux et a même eu l’occasion de rencontrer à Rouen des chefs Tupinambas (Indiens du Brésil) ramenés en Europe.

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À retenir

Ce texte est remarquable notamment grâce à l’alternance entre une description de type ethnologique et une réflexion philosophique sur le relativisme.

La définition du barbare et du sauvage

Montaigne joue sur la double acception du terme « barbare » :

  • la connotation négative (individu peu évolué susceptible de commettre des actions basses, voire cruelles) ;
  • et l’acception antique grecque (celui qui a d’autres usages que les nôtres, bons ou mauvais).
  • La notion de barbare est donc relative et varie selon le point de vue de l’observateur, son appartenance ethnique, culturelle.

D’emblée, Montaigne réfute la première acception. S’ils sont barbares, c’est dans le sens second du terme : « il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ». Les Indiens ont, en effet, des mœurs très éloignées de celles des Européens.

L’ethnocentrisme est ainsi remis en question : chacun considère que ses valeurs, ses coutumes sont parfaites : « Là [le pays où nous sommes] est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. »

C’est à partir de ce préjugé que les coutumes des autres sont jugées barbares ou sauvages. Cependant, Montaigne s’oppose à cette doxa : « Je trouve (…) qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation. »

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Définition

Doxa :

La doxa désigne l’opinion commune généralement acceptée par une civilisation donnée.

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Astuce

En ce sens, Montaigne formule un « paradoxe » (qui va contre la doxa).

Le terme « sauvage » a aussi une double acception, comme le terme « barbare ». Mais par ses connotations, il renvoie à la nature. Or, le concept de nature n’est pas péjoratif : « ils sont sauvages de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits. »

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À retenir

Au contraire, Montaigne valorise le naturel au détriment de l’artifice, propre de l’homme soi-disant civilisé : il opère ainsi un renversement de valeurs.

« À la vérité, ce sont ceux [les fruits] que nous avons altérés par notre artifice (ici, l’art de l’agriculture), et détournés de l’ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. »

Les fruits sauvages sont ici considérés comme meilleurs que ceux issus de l’agriculture et qui sont, de ce fait, dénaturés.

L’opposition des sauvages aux Européens

Le texte repose sur un ensemble d’antithèses entre des champs lexicaux appartenant aux thèmes de la « nature » ou de la « dénaturation », la nature étant le garant de la vérité et du bien.
Les sauvages vivent dans le vrai, les hommes civilisés s’en sont détournés :

« en ceux-là [les hommes du Nouveau Monde] sont vives et vigoureuses les vraies et plus utiles et naturelles vertus et propriétés, lesquelles nous avons abâtardies […] et accommodées au plaisir de notre goût corrompu. »

Les « ouvrages » de la nature s’opposent aux « inventions » et aux « vaines et frivoles entreprises » des hommes civilisés qui ont « étouffé » la nature.

Pour asseoir son propos, il fait référence à Platon, un des pères fondateurs de la philosophie occidentale.

La référence à Platon et la critique des sociétés dites civilisées

En critiquant les anciens, principalement le philosophe Platon mais aussi le législateur Lycurgue, Montaigne remet en question les fondements de la pensée et de l’organisation sociale de l’occident.

Dans le dialogue fictif qu’il instaure avec Platon (« dirais-je à Platon »), il oppose l’utopie platonicienne de La République, texte dans lequel Platon dépeint sa société idéale, à la réalité de la société des Indiens.
Platon, et les poètes qui ont composé sur le mythe de l’âge d’or, sont restés en-deçà de la vie que mènent les Tupinambas. Même si cette affirmation relève d’une hyperbole, elle reste un symbole fort car elle montre que, pour Montaigne, la société des Tupinambas est ce qui a existé de meilleur, que ce soit dans la réalité ou dans l’imaginaire de l’Homme.

« Ce que nous voyons par expérience en ces nations-là surpasse non seulement toutes les peintures de quoi la poésie a embelli l’âge doré, et toutes ses inventions à feindre une heureuse condition d’hommes, mais encore la conception et le désir même de la philosophie. »

Monde ancien et monde nouveau s’opposent sous la plume du philosophe. Montaigne consacre quelques lignes de ce texte à décrire la société des Indiens par le manque et l’absence :

« C’est une nation […] où il n’y a aucune espèce de trafic (= commerce), nulle connaissance de lettres, nulle science de nombres… ».

On y compte pas moins de 1515 tournures négatives (« aucune », « nul/lle », « ni »). Mais là encore, par retournement de valeurs, ce qui est un signe de manque se révèle positif : c’est parce que ces sociétés primitives sont dépourvues de ce qui caractérise les sociétés européennes qu’elles sont supérieures.

  • Portrait laudatif des Indiens et négatif des Européens se complètent. Montaigne contribue magistralement à alimenter le mythe du bon sauvage.

Conclusion :

Le « bon sauvage » est une figure littéraire et mythique qui a servi de référence pendant des siècles et a permis à nombre de poètes, hommes de lettres ou penseurs, de fonder une critique bien réelle de la société dans laquelle ils vivaient. Montaigne, par ses références à l’âge d’or, autre versant du même mythe, nourrit cette figure en la dépassant encore : l’homme du Nouveau Monde, d’après lui, dépasse tout idéal élaboré jusque-là par la philosophie ou par la littérature.