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L'existence et le temps

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Introduction :

Que signifie exister ? Si l’interrogation peut paraître évidente au premier abord, il ne suffit pas de répondre « exister c’est vivre » pour clôturer le débat. Car l’Homme n’est pas un vivant comme un autre : il est le seul être vivant conscient d’exister dans le temps.

Or, la conscience du temps donne à l’existence humaine une dimension très particulière. D’une part, nous sommes des êtres navigant sans cesse entre un passé que nous déplorons ou regrettons, et un futur envisagé tantôt avec crainte, tantôt avec joie. Et d’autre part, quel sens pouvons-nous donner à une existence se soldant immanquablement par la même fin, la mort ?

C’est pourquoi, si le temps à une valeur objective, s’il est une grande horloge permettant d’organiser efficacement la société, il est aussi, pour l’individu, une préoccupation existentielle majeure. En effet, plongés dans le temps et conscients de notre mort prochaine, comment échapper à l’angoisse bien légitime qui nous prend à la gorge ? Ne vaut-il mieux pas ignorer notre propre finitude et profiter de chaque instant sans trop se poser de questions ?

Nous montrerons dans une première partie que le temps possède une réalité objective nécessaire à la vie en communauté. Puis, nous verrons que la conscience du temps joue sur l’Homme à la fois comme une malédiction mais aussi comme un atout permettant d’améliorer son humanité.

Le temps possède une réalité objective et subjective

Le temps objectif est un artifice social

Le temps conditionne notre existence, à tel point que l’on peut se demander si nous ne sommes pas prisonniers du temps, à sa merci, dans l’incapacité de sortir des impératifs qu’il nous ordonne comme autant d’injonctions rythmant notre quotidien. En effet, le temps est une grandeur observable à la base de toute notre organisation sociale. Les hommes ont repéré des cycles naturels comme le mouvement des astres dans l’univers, le passage d’une saison à une autre. Ils ont aussi inventé des cycles artificiels comme le partage du temps de travail et de loisir, le temps scolaire, les repas quotidiens.

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À retenir

Ce temps mesuré objectivement par les horloges et les calendriers permet d’établir des repères communs à tous.

Ainsi, l’individu naît dans une société qui lui impose des repères temporels. Toute son existence est réglementée par le respect des horaires et des rythmes que lui impose sa société de façon purement conventionnelle. La matérialisation objective du temps est constante au quotidien. Et heureusement, car le temps objectif permet de vivre collectivement avec les mêmes contraintes. Le temps a donc une réalité artificielle ordonnant les conventions sociales et professionnelles.

Cependant, au IVe siècle, le penseur théologien saint Augustin affirmait déjà que la perception objective du temps n’était pas la seule possible. Il met en évidence une appréhension subjective du temps qui passe.

L’expérience du temps n’est pas exclusivement celui des horloges

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Réflexion

Le temps qui passe n’existe pas

Dans son ouvrage Les Confessions, saint Augustin s’est intéressé à la nature du temps. Non pas celui des horloges, mais à une temporalité plus subjective, vécue différemment par chaque individu. Saint Augustin cherche à élucider l’essence du temps qui passe indépendamment des évènements extérieurs auquel il se réfère. Mais il est confronté à une difficulté épineuse qu’il résume ainsi : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. »

Saint Augustin veut dire que nous vivons avec l’évidence du temps. Nous y sommes immergés constamment, et dans l’impossibilité d’y échapper. Par conséquent, le temps est pour nous une réalité subjective tout aussi naturelle et familière que l’air que nous respirons.

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À retenir

Le temps qui nous traverse de toutes parts est insaisissable puisque le temps passé n’existe plus et que le temps futur n’existe pas encore. Quant au temps présent, sa réalité est si fugace qu’il n’est qu’un pont entre un temps passé et un temps futur. Le temps qui passe possède donc une existence théoriquement impossible à définir. Il n’est pas un objet que l’on peut observer et disséquer, mais une intuition constante qui ne quitte jamais la conscience sauf à notre mort.

Nous expérimentons le passage du temps

Afin de matérialiser cette intuition indéfinissable, nous nous représentons souvent le temps métaphoriquement comme de l’eau. Vouloir saisir le temps qui passe, c’est comme vouloir saisir une poignée d’eau ; nous l’empoignons, et il s’échappe aussitôt. Héraclite, penseur grec, résume cette idée : « […] tout coule […] tu ne te baigneras jamais deux fois dans le même fleuve ».

Par ailleurs, si on ne voit pas le passage du temps en tant que tel, il se manifeste à travers les changements des êtres et des choses, les « ravages du temps ». L’écoulement du temps, c’est le vieillissement, l’essoufflement de l’énergie de la jeunesse, de sa fougue et de son ivresse. Le passage du temps, c’est un inexorable travail d’anéantissement s’achevant par la mort.

L’angoisse liée à la finitude

L’existence se caractérise donc par sa finitude, mot désignant son caractère temporel et précaire. L’Homme sait qu’il est limité, que sa vie est bornée par une naissance et que le temps qui passe le rapproche inexorablement de sa mort. Pour cette raison, l’angoisse accompagne l’Homme tout au long de son existence.

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Définition

Angoisse :

L’angoisse est une crainte indéfinissable ne pouvant nommer son objet.

Les animaux ne sont pas angoissés par leur propre mort. Ils cessent de vivre au terme du processus vital propre à leur espèce. Mais ce terme ne hante pas l’animal durant sa vie. En revanche, l’Homme est le seul animal qui sait qu’il va mourir. Exister, c’est avoir conscience que la vie porte en son sein la mort. Peut-on échapper à cette angoisse ou fait-elle partie intégrante de notre condition humaine ?


La conscience du temps : une bénédiction ou une malédiction ?

L’Homme peut oublier sa finitude ou chercher à l’accepter

La quête du plaisir et le divertissement

Pour parer l’angoisse de la mort, certains hommes éprouvent et entretiennent une urgence de vivre. Ils multiplient les expériences pour profiter de chaque jour de manière intense comme si c’était le dernier. Baudelaire conseille cette attitude dans Le Spleen de Paris : « Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous. »

Au XVIIe siècle, le penseur Pascal nomme « divertissement » les stratégies déployées par l’Homme pour s’enivrer et oublier sa condition de mortel. Au sens étymologique, « se divertir » consiste à se détourner de quelque chose qui nous affligerait si l’on se mettait à y penser, d’où l’énergie avec laquelle l’Homme se jette dans le travail, l’alcool, la méditation et finalement tous les projets qui l’accaparent et l’occupent. Car dans toute cette agitation, ce n’est pas l’objet de la quête qui importe pour l’Homme mais c’est la quête elle-même en tant que telle qui enivre l’Homme et le détourne de sa misérable condition : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n’y point penser » conclut Pascal dans les Pensées.

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Réflexion

La sagesse épicurienne est une méditation sur la mort qui nous ouvre au plaisir de vivre

Pour Pascal, se confronter à notre finitude sans souffrir est possible : il faut parier que Dieu existe et se tourner vers lui. La foi chrétienne est le seul remède à notre condition misérable. Les sages antiques parient plutôt sur l’usage de la réflexion. Au lieu de l’éviter, il faut au contraire penser sérieusement à la mort. La réflexion philosophique nous guérit de l’angoisse de la mort. Le sage Épicure affirme que « la mort n’est rien pour nous » : tant que nous sommes vivants, la mort n’est pas. Lorsque la mort survient, nous ne sommes plus puisque le corps périt et que les sensations s’éteignent. Il n’y a plus de plaisir ni de douleur. La mort n’est donc pas une affaire pour les vivants ni une affaire pour les morts. L’angoisse qu’elle occasionne est une fiction de notre imagination dont on peut se libérer. Il n’est nullement nécessaire de s’épuiser dans une quête effrénée des plaisirs pour oublier qu’on est mortel. Profiter de plaisirs simples, prendre soin de son corps et nourrir son âme d’échanges philosophiques avec ses amis suffit à nous rendre heureux et libre malgré l’échéance de la mort.

Le désir d’immortalité

Notons aussi que l’échéance de la mort mobilise la créativité de l’Homme. Selon Platon, elle active chez lui un désir d’immortalité, qui s’accomplit dans le désir d’enfanter. Mais procréer n’est pas la seule manière de s’immortaliser, de laisser une trace après notre mort.

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À retenir

La création, sous toutes ses formes, manifeste notre volonté de laisser une emprunte indélébile dans une œuvre matérielle ou intellectuelle ; un grand tableau, un livre magistral ou un film sont autant de tentatives de survivre après la mort dans la mémoire collective des hommes.

Au XXe siècle, Malraux caractérise aussi la culture humaine comme un « anti-destin ». Cela signifie que la mort est une destination inéluctable, un destin auquel nul Homme ne peut échapper. Les grandes œuvres d’une civilisation existent pour défier et échapper à la mort.

À l’angoisse de la mort s’ajoute la conscience du caractère irréversible du temps. Si l’espace peut se parcourir de A en B et de B en A, le temps n’a qu’une direction, il ne se parcourt que dans un seul sens. On ne peut jamais revenir en arrière. Cette conscience de l’irréversibilité du temps est ambivalente car elle représente à la fois une souffrance psychologique et un atout moral pour l’Homme.

L’irréversibilité temporelle

La conscience malheureuse du temps

La conscience du temps qui passe est souvent source de tourments. Le regret et la nostalgie en sont de bons exemples. Combien de poètes ont déploré le caractère irréversible du temps, sa fuite constante quand nous aurions le désir si fort de l’arrêter ne serait-ce qu’un moment ?

Ainsi, Guillaume Apollinaire se lamente dans « Le Pont Mirabeau » :

« Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine ».

Et Lamartine supplie le temps qu’il personnifie dans son poème « Le Lac » :

« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours ! »

Quant à Baudelaire, il vocifère son désespoir dans « L’Horloge » :

« Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : “Souviens-toi” !
Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible ».

La conscience morale : le pardon et la responsabilité morale

Néanmoins, l’Homme cultive d’autres expériences positives en lien avec l’irréversibilité temporelle.

Par exemple l’expérience du pardon consiste à laisser passer un événement au sens strict du terme, c’est-à-dire à cesser de le ramener au présent pour en déplorer l’injustice ou l’atrocité. Celui qui ne pardonne pas vit dans le passé et en refuse l’aspect irréversible. C’est pourquoi le pardon est une « rédemption possible de la situation d’irréversibilité » explique Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne. Pardonner consiste à refermer le passé, cicatriser la souffrance et à s’ouvrir à des perspectives nouvelles dans le futur.

De même, c’est avec la conscience de l’inéluctable que la responsabilité survient chez l’Homme et que la justice devient une institution garante de notre civilisation. Puisqu’on ne peut revenir en arrière, il importe de bien mesurer les conséquences de ses actes et d’éviter de commettre l’irréparable. L’enfant, jusqu’à un certain âge, n’est pas tenu comme responsable parce qu’il n’a pas cette conscience de l’irréversibilité du temps. En grandissant, il devient responsable de ses actes puisque il comprend qu’on ne peut revenir en arrière sur un acte accomplit et qu’il faut donc réfléchir avant d’agir.

L’oubli

Enfin, s’il est désespérant de constater que le temps efface de notre mémoire même les plus merveilleux souvenirs, l’oubli joue néanmoins un rôle essentiel très positif. En effet, la mémoire est nocive lorsqu’elle réactive sans cesse les blessures passées et cultive le ressentiment ou la tristesse. L’Homme doit oublier pour profiter plus librement du futur qui s’offre à lui. Dans Généalogie de la Morale, Nietzsche affirme :

« […] voilà, je le répète, le rôle de la faculté active d’oubli, une sorte de gardienne, de surveillante chargée de maintenir l’ordre psychique, la tranquillité, l’étiquette. On en conclura immédiatement que nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent ne pourraient exister sans faculté d’oubli. »

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À retenir

L’Homme oublie et heureusement affirme le philosophe. Il faut savoir faire table rase de certains évènements de son passé pour accueillir les évènements actuels avec plus d’innocence. Ainsi, on s’accorde le plaisir de la nouveauté sans être alourdi et encombré d’un épisode du passé venant le parasiter.

  • Pour résumer, le temps qui passe nous rapproche de notre mort, et son caractère irréversible nous tourmente mais cultive également notre humanité. En outre, la pensée existentialiste manifeste à quel point la finitude fait de nous des existants libres.

La finitude fait de nous des existants libres

Au XXe siècle, Sartre et les existentialistes manifestent pour un mode de vie authentique dans lequel l’individu accepte sa condition « d'être-vers-la-mort », selon les mots d’Heidegger, et se tourne vers la liberté.

Sartre rappelle dans L’existentialisme est un humanisme qu’exister, c’est être « hors de ». L’Homme est un être jeté dans le monde de manière contingente, pas de manière nécessaire : est nécessaire ce qui ne peut pas ne pas être ; est contingent ce qui peut être autrement qu’il n’est. Cela signifie que je suis là, un existant parmi d’autres, mais j’aurais pu aussi ne pas être, ne jamais naître.

De plus, l’existence est un fait qui n’a pas de sens. L’individu n’a pas de destin, de direction ou de but à accomplir. Si c’était le cas, cela serait rassurant car l’Homme n’aurait plus à se poser de questions. Comme Œdipe, il accomplirait l’existence que les dieux ont choisie pour lui. Mais l’Homme doit choisir son existence. Et son « existence précède son essence » affirme Sartre. L’essence de l’Homme, ce qu’il est, n’est jamais complétement défini. C’est pourquoi l’Homme est libre, « il n’est rien d’autre que ce qu’il se fait » selon Sartre. Se faire, c’est se créer, se construire progressivement par ses projets et ses actions. En revanche, l’individu qui refuse sa finitude refuse du même coup la liberté qu’il a de se créer. Cette existence là est inauthentique.

Conclusion :

Il n’est pas aisé de déterminer le statut d’un existant. Un être vivant a une réalité biologique. L’être humain possède, en plus de sa réalité biologique, une réalité existentielle. En effet, l’humain est le seul être vivant conscient de sa propre existence, du temps qui passe et de sa destination finale, la mort. Cette conscience de la finitude le tourmente : l’Homme souffre de se savoir mortel, c’est pourquoi il préfère souvent l’ignorer. Mais la certitude de mourir lui offre également la possibilité d’œuvrer à son bonheur et à sa liberté. C’est pourquoi, au XXe siècle, la philosophie existentielle de Sartre nous rappelle que l’existence humaine est un pouvoir suprême, celui de donner du sens à sa vie. L’Homme naît sans but et ne cesse de changer, de par ses actes, jusqu’à sa mort, où son identité se fige définitivement.