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La poésie du XIXe au XXIe siècle

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Introduction

Le XIXe siècle voit émerger une succession de courants littéraires qui proposent une approche renouvelée de la poésie et de la fonction du poète ; à cet égard, ce siècle représente un véritable tournant dans l’histoire de la littérature française et européenne. La poésie se libère des codes qui l’avaient jusqu’alors maintenue dans un ensemble de règles et de contraintes. Cela ne signifie pas pour autant que dès le début de ce siècle les poètes se permettent tout en matière de création ; cependant, ils amorcent une évolution qui se poursuivra jusqu’à aujourd’hui. La poésie s’ouvre au monde dans toute sa complexité ; elle colle au réel tel qu’il est perçu par l’artiste et se permet d’aborder des thèmes jusqu’alors exclus ; elle fait exploser le carcan de formes désuètes pour en inventer d’autres plus adaptées à ces nouveaux sujets ; elle libère aussi le langage dont elle explore toutes les potentialités et toutes les richesses.

Pour étudier les différents courants ou mouvements poétiques qui se sont succédé pendant cette période, nous adopterons d’abord une démarche chronologique ; nous évoquerons, sous forme de tableaux, le contexte historique qui explique en partie l’apparition de ces mouvements, leurs modèles éventuels et ce qui constitue leur originalité par rapport à leurs prédécesseurs ; nous citerons aussi les poètes qui en furent les figures de proue ou ceux qui, sans appartenir à leur mouvement, les influencèrent. Puis, dans une approche plus synthétique, nous étudierons, exemples à l’appui, les différents types de renouvellement dont la poésie a été l’objet du début du XIXe siècle à nos jours.

Les grands courants poétiques des XIXe et XXe siècles

De grands mouvements littéraires apparaissent en réaction à la poésie traditionnelle et en lien avec une situation politique et sociale donnée.

Dates Le romantisme apparaît en Allemagne et en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle.  En France, la naissance du romantisme en littérature est traditionnellement rattachée à la publication, en 1820, d’un recueil de poèmes d’Alphonse de Lamartine intitulé : les Méditations poétiques.
Contexte historique L’épopée napoléonienne, idéalisée et mythifiée, s’est achevée en 1814. La France est à nouveau une monarchie ; c’est la Restauration avec Louis XVIII (1814-1824) et Charles X (1824-1830).
Modèles/influences Les romantiques ont un goût développé pour le Moyen Âge et le roman gothique, le merveilleux, l’irrationnel.
Oppositions Ils s’opposent au rationalisme (suprématie de la raison sur les sentiments) des Lumières et à la monarchie de Charles X, roi jugé liberticide (les ordonnances de Saint-Cloud du 25 juillet 1830 rétablissent la censure et réduisent la liberté de la presse).
Origine du nom Romantique vient de roman, qui, en ancien français, désigne la « langue vulgaire », par opposition à la « langue noble », le latin. Le mot passe par l’anglais d’où il nous revient sous la forme romantic au XVIIe siècle.
Sensibilité/ vision du monde et principes Le mal du siècle : on nomme ainsi le sentiment douloureux provoqué par la conscience que tout ce qui est humain est limité et voué à disparaître ; la destinée humaine est étriquée au regard de l’imaginaire et du rêve. Les âmes élevées ne peuvent donc pas se contenter de l’existence commune. Certaines mêmes aspirent à se dégager de leur ennui ou de leur souffrance par la mort. L’individu, ses états d’âme, ses rêves, l’expression de soi (le lyrisme), la fusion avec la nature, la contemplation, l’irrationnel sont les centres d’intérêt des romantiques. Cela ne détourne pas les poètes romantiques des autres : ils éprouvent de l’empathie pour la souffrance d’autrui et s’engagent en politique (par exemple Victor Hugo).
Poètes principaux Alfred de Vigny, Alphonse de Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset

Dates Son année de naissance officielle est 1866, avec la publication d’un recueil collectif de poésies, le premier de deux autres à venir en 1871 et 1876, intitulé : Le Parnasse contemporain.
Contexte historique, social, culturel Le positivisme, système philosophique d’Auguste Comte, estime que l’humanité, sortie de l’ère théologique et métaphysique, est entrée dans l’ère des sciences positives c’est-à-dire démontrables.

Le positivisme repose sur l’affirmation que le savoir ne peut plus se fonder sur des spéculations métaphysiques et que seuls les faits d’expérience peuvent le constituer. Le Parnasse est sensible à cette vision du monde.

Modèles/influences L’Antiquité et la pureté de ses formes (en sculpture, architecture…). Ses mythes éternels sont des modèles pour les Parnassiens.
Oppositions Les Parnassiens s’opposent au lyrisme des romantiques jugé trop terre à terre et « plébéien » (grossier, vulgaire).
Origine du nom Le Parnasse, dans la mythologie grecque, est le mont où vivent Apollon, dieu des arts et de la poésie, et les Muses. Il s’agit de redonner de la hauteur à la poésie.
Sensibilité/ vision du monde et principes Pour les parnassiens, la poésie est sacrée. La beauté est l’objet d’un véritable culte ; l’art est un luxe intellectuel, réservé à une élite.

  • L’impersonnalité : le poème doit être dégagé de toute sentimentalité et des effusions lyriques des romantiques. Leconte de Lisle écrit ne pas vouloir livrer son « cœur ensanglanté » à la foule.
  • L’art pour l’art : la poésie n’a de valeur qu’en elle-même, elle ne doit pas rechercher quelque utilité que ce soit, elle ne sert rien d’autre que la recherche de la beauté. « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien. Tout ce qui est utile est laid » (Théophile Gautier, préface de Mademoiselle de Maupin). Le poète n’est donc pas engagé dans les réalités de son temps.
    La création est le fruit d’un travail précis sur les formes : on doit « ciseler le vers comme un bijou ou une statue » (Théophile Gautier) : « oui, l’œuvre sort plus belle d’une forme au travail rebelle, vers, marbre, onyx, émail. » 1re strophe du poème « L’Art ».) La poésie peut s’unir à la science : elle peut évoquer le passé, non par le bais de l’imaginaire à la manière des romantiques, mais par celui de la documentation rigoureuse
Poètes principaux Leconte de Lisle, José-Maria de Heredia, Théophile Gautier, Théodore de Banville

Dates Sa naissance officielle est en 1886 avec Jean Moréas qui publie un Manifeste du symbolisme dans Le Figaro. Le mouvement fleurit entre 1880 et 1900.
Contexte historique, social, culturel La débâcle de 1870, la Commune, entraîne un climat généralisé de pessimisme.
Modèles/influences La philosophie de Platon et son monde idéal inspirent les symbolistes.
Oppositions Les symbolistes s’opposent au lyrisme des romantiques comme au positivisme des parnassiens qui rejettent toute métaphysique.
Origine du nom Le symbolisme vient du nom symbole ; le symbole est, chez les Grecs de l’Antiquité, un tesson de poterie coupé en deux et partagé entre deux individus, dans le but de se reconnaître plus tard, les deux morceaux se correspondant parfaitement. Le symbole est donc un objet qui renvoie à une autre réalité que lui-même (le lion, en tant que symbole, renvoie à la force).
Sensibilité/ vision du monde et principes Pour les poètes de ce mouvement, la réalité tangible, concrète, est en fait constituée de symboles qui renvoient à un monde supérieur, idéal. Il s’agit de déchiffrer ces symboles et de révéler l’essence cachée des choses, de traduire ce monde spirituel en images concrètes, plus simplement de se servir d’une évocation concrète pour parvenir à l’abstrait :

« C’est le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole : évoquer petit à petit un objet pour montrer un état d’âme, ou, inversement, choisir un objet et en dégager un état d’âme, par une série de déchiffrements. » (Mallarmé)

Pour Baudelaire en particulier, il s’agit de révéler les correspondances entre le monde visible et le monde invisible.
Parce que le monde invisible ne peut pas être appréhendé par la raison, on ne peut pas le décrire de manière objective mais plutôt le suggérer (Verlaine prône la nuance, l’imprécis, l’incertain). La poésie symboliste est, de ce fait, parfois difficile (toute chose sacrée et qui veut demeurer sacrée doit s’envelopper de mystère selon Mallarmé).

Poètes principaux

  • Proches / initiateurs du symbolisme : Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, Nerval.
  • Symbolistes : Mallarmé, Émile Verhaeren, Henri de Régnier, Jean Moréas, Gustave Kahn.

Dates En 1919, André Breton, Louis Aragon et Philippe Soupault fondent la revue Littérature où est publié le premier texte surréaliste : « Les Champs magnétiques ». En 1924 paraît le premier Manifeste du surréalisme. Le mouvement s’éteint dans les années 60.
Contexte historique, social, culturel La Première Guerre mondiale met à mal la foi dans la raison et le progrès scientifique qui n’ont pu empêcher cette barbarie. Les surréalistes se révoltent contre les valeurs qui ont permis cette guerre. Ils ont le culte de la paix et de l’amour. De plus, la psychanalyse inventée par Freud au début du XXe siècle et sa théorie de l’inconscient passionnent les surréalistes.
Modèles/influences Les symbolistes sont influencés par Baudelaire, Mallarmé, Apollinaire (l’inventeur du mot « surréalisme »), le dadaïsme de Tristan Tzara qui veut tout détruire et tout refuser : art, bourgeoisie. Tzara rencontre les futurs surréalistes en 1920.
Oppositions Les surréalistes veulent se libérer des contraintes : morale et raison.
Origine du nom Par définition, le surréel est ce qui dépasse le réel tel que nous le percevons avec nos sens ou notre raison. « SURRÉALISME, n.m. Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. » (définition d’André Breton, Manifeste du surréalisme, 1924).
Sensibilité/ vision du monde et principes Il faut s’affranchir de tout ce qui limite notre liberté et explorer le rêve, la folie, l’inconscient, l’amour fou, tous ces états où la morale et la raison implosent. Il faut aussi explorer l’inconscient, par exemple au moyen de l’écriture automatique (écrire rapidement sans se relire ni rien refouler ou contrôler, composer sans filtre ni limite).

L’imaginaire doit être libéré : images insolites, rapprochements surprenants sont privilégiés. Certains jeux littéraires permettent d’en créer car ils laissent le hasard opérer, par exemple le jeu du cadavre exquis : les participants composent une phrase en ajoutant un mot ou groupe de mots à ce qui a été écrit par un autre sans en avoir connaissance au préalable. Les poètes se libèrent aussi des règles d’écriture : ils optent pour la liberté formelle (absence de ponctuation par exemple).

Poètes principaux André Breton, Paul Eluard, Louis Aragon, Robert Desnos, Jacques Prévert

Après le surréalisme

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À retenir

Il est impossible de distinguer des mouvements poétiques dans l’après-guerre.

Des poètes isolés aux trajectoires solitaires exploitent alors les libertés littéraires acquises par leurs prédécesseurs pour exprimer leur univers personnel. On retiendra les noms de Saint John Perse ou de René Char, d’Henri Michaux, de Francis Ponge ou de Philippe Jaccottet, de Jacques Prévert, d’Édouard Glissant qui « créolise » le langage.

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À retenir

L’OuLiPo, Ouvroir de Littérature Potentielle, se forme en 1960 avec Raymond Queneau et Georges Perec ; l’OuLiPo est constitué par un groupe d’auteurs dont le but est d’inventer de nouvelles contraintes poétiques pour composer des textes, et de jouer ainsi avec les ressources du langage pour trouver de l’insolite.

Il ne s’agit pas d’un mouvement à proprement parler car ces techniques ne sont pas l’expression d’une philosophie ou d’une sensibilité particulière. Parmi ces jeux, un des plus célèbres consiste à réécrire un texte en remplaçant chaque mot par celui qui le suit dans un dictionnaire en deuxième, troisième, quatrième position… Un autre consiste à remplacer chaque mot d’un énoncé par sa définition, par exemple « le chat a bu le lait » devient ainsi « le mammifère carnivore domestique a avalé un liquide blanc, d’une saveur douce ».

Les différents mouvements étudiés précédemment ont tous contribué à moderniser la poésie ; voyons maintenant quelles transformations a connu la poésie à partir du mouvement romantique.

Les grandes transformations de la poésie des XIXe et XXe siècles

Renouvellement des thèmes

Élargissement des thèmes abordés

Au XIXe siècle, les poètes reprennent les sujets poétiques traditionnels, tels que l’amour, la mort ou encore la fuite du temps. C’est le cas par exemple de Lamartine, dans son célèbre poème « Le Lac » :

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Citation

Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
Il coule, et nous passons !

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À retenir

Cependant, ils élargissent le champ de leur inspiration en ouvrant leur poésie à de nouveaux thèmes.

Dans son poème « J’aime l’araignée et j’aime l’ortie » (recueil Les Contemplations, 1856) Victor Hugo affirme son intérêt pour des sujets normalement ignorés de la poésie car jugés insignifiants ou trop laids :

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Citation

J’aime l’araignée et j’aime l’ortie,
Parce qu’on les hait ;
Et que rien n’exauce et que tout châtie
Leur morne souhait ;

Parce qu’elles sont maudites, chétives,
Noirs êtres rampants ;
Parce qu’elles sont les tristes captives
De leur guet-apens ;

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À retenir

De même Baudelaire, héritier du romantisme et du Parnasse et annonciateur du symbolisme, n’hésite pas, dans son recueil Les Fleurs du mal (1857), à montrer certains aspects de l’existence humaine jusqu’alors rejetés car considérés comme obscènes, immoraux.

C’est le sens du titre du recueil qui constitue un oxymore : les fleurs, symbole de beauté —ici les poèmes—, poussent sur le terreau du mal : sensualité, luxure, alcool, pourriture, laideur. Le poème « Une Charogne », prenant le contre-pied de la poésie amoureuse traditionnelle qui exalte la beauté de la femme aimée, évoque ainsi la transformation du corps de l’amante en un cadavre puant et grouillant d’insectes :

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Citation

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux :
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;

[…]

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

[…]

— Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

De ce fait, en août 1857, Baudelaire et ses éditeurs sont condamnés au terme d’un procès pour « outrage à la morale et aux bonnes mœurs » et six textes sont interdits de publication car ils abordent des thèmes comme l’érotisme ou l’homosexualité féminine, ce qui choque la bourgeoisie bien-pensante de l’époque.

La modernité comme sujet poétique

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À retenir

Les poètes romantiques sont les premiers à vouloir faire entrer la vie contemporaine dans leurs compositions. Pour Baudelaire, la modernité, c’est-à-dire le transitoire, le fugitif, le contingent, doit cohabiter en poésie avec l’éternel et l’immuable.

Apollinaire, poète du début du XXe siècle (1880-1918), est un chantre (celui qui célèbre) de la modernité. Son inspiration romantique, présente dans certains textes (voir « Le Pont Mirabeau ») ne l’empêche pas d’évoquer dans d’autres les aspects les plus concrets et banals de la vie de son temps. Le début du poème « Zone » (recueil Alcools, paru en 1913) en donne un bon aperçu ; il y exprime son rejet de l’antique et évoque les rues de la capitale telles qu’elles se présentent à son époque, sans négliger leur aspect prosaïque (voitures, prospectus, affiches collées au mur…) :

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Citation

À la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine
Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut

Francis Ponge (1899-1988) publie Le Parti pris des choses en 1942, un recueil de poèmes en prose. Dans ces 32 textes, Ponge décrit des « choses », des éléments du quotidien, délibérément choisis pour leur apparente banalité (un cageot, une bougie, une cigarette).

Le renouvellement des thèmes poétiques va de pair avec celui du vocabulaire et des formes employées.

Renouvellement du lexique

Élargissement du vocabulaire employé

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À retenir

L’entrée en poésie de nouveaux sujets entraîne logiquement un élargissement du vocabulaire autorisé : les mots du commun, du vulgaire, du banal, du moderne, voire du sordide y font leur apparition. Certains poètes créent même des néologismes (mots nouveaux) pour rendre compte de leurs perceptions.

Par exemple, Blaise Cendrars dans La Prose du Transsibérien (1914), traduit le bruit des roues du train dans lequel il voyage par l’onomatopée : le « broun-roun-roun ».
Des rapprochements inattendus entre certains mots contribuent aussi à renouveler les images et comparaisons.

La liberté des images

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À retenir

Les symbolistes pensent qu’il existe des liens entre le visible et l’invisible, l’abstrait et le concret ; dans leur perception du monde, les différents sens (ouïe, odorat, vue, toucher) se mêlent et se répondent dans des synesthésies.

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Définition

Synesthésie :

La synesthésie fait référence à une perception sensorielle différente du commun : la personne associe systématiquement une sensation « normale » à une sensation complémentaire.

C’est ce qu’exprime le début du poème « Correspondances » de Baudelaire (recueil Les Fleurs du Mal, 1856) où les odeurs sont associées à des sons, des couleurs, des qualités morales :

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Citation

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
II est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

« Les Voyelles » de Rimbaud associent voyelles, couleurs, sons et odeurs :

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Citation

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

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Astuce

Pour vous faire une idée encore plus précise de ce travail poétique, n’hésitez pas à aller consulter le poème entier.

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À retenir

Les surréalistes poussent l’audace encore plus loin. L’exploration du rêve et de l’inconscient fait surgir des associations insolites de mots et d’images que la raison censurerait : l’écriture, selon les principes de l’écriture automatique, se fait dictée du songe ; les contraires se rapprochent, des domaines éloignés s’entremêlent, les temps se confondent.

Le célèbre vers d’Eluard « La terre est bleue comme une orange » en fournit un bon exemple, comme ce début du poème « Les Gorges froides » (1926) de Desnos :

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Citation

A la poste d’hier tu télégraphieras
Que nous sommes bien morts avec les hirondelles

Avec les thèmes et le vocabulaire, les formes poétiques se renouvellent elles aussi.

Renouvellement des formes

Des formes fixes au vers libre

Du Moyen Âge au XIXe siècle, les formes fixes dominent en poésie : les poèmes sont composés dans le respect de règles précises portant sur le nombre et le type de strophes, le type de vers, la disposition des rimes… Par exemple, un sonnet est un poème de 14 vers, composé de 2 quatrains aux rimes embrassées, suivis de 2 tercets dont les 2 premières rimes sont identiques tandis que les 4 dernières sont embrassées (sonnet italien) ou croisées (sonnet français). La ballade et le rondeau sont deux autres formes fixes de poésie, nées au Moyen Âge.

Le poète, en respectant ces formes, s’inscrit dans une tradition littéraire pour laquelle le fond doit céder à la forme ; la création est avant tout un travail de recherche formelle car la valeur esthétique de la poésie est primordiale. La poésie est un art élevé (NB : les poètes du Parnasse se rattachent encore à cette conception) qui recherche un idéal de langage : la musicalité des assonances, allitérations, des rimes, le rythme, rapprochent la poésie de la musique, détachée de tout but utilitaire.

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À retenir

Au XIXe siècle, les poètes romantiques puis symbolistes commencent à dissocier recherche esthétique et forme fixe. Ils libèrent le vers de toute règle.

Jusqu’alors, le vers était toujours pair (octosyllabe, décasyllabe, alexandrin). Verlaine, dans son Art poétique, associe musicalité, légèreté et vers impair ; le texte lui-même est composé de vers de 9 syllabes :

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Citation

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

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À retenir

Le vers libre, formé d’une combinaison de différents mètres, est largement employé.

Cela permet à La forme du texte de s’adapter au sujet traité : « Les Djinns » de Victor Hugo (recueil Les Orientales) en est un bon exemple : ce poème décrit l’arrivée de Djinns, créatures surnaturelles du folklore arabe, en un essaim effroyable et bruyant. Composé de 15 strophes de 8 vers, il commence par 7 strophes de vers de 2 syllabes, puis 3 syllabes, puis 4, puis 5, puis 6, puis 7 syllabes, simulant ainsi l’approche des Djinns et leur bruit qui gonfle ; le cœur du poème est constitué d’une strophe de décasyllabes, correspondant à la présence des créatures près du poète. Enfin, les 7 strophes de la seconde moitié du poème ont une longueur de vers décroissant de strophe en strophe pour figurer l’éloignement des génies maléfiques.

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Astuce

La lecture du poème en entier permet de bien se rendre compte de l’effet produit par l’emploi du vers libre. N’hésitez donc pas à aller le consulter !

Le vers libre peut aussi se caractériser par une absence partielle ou totale de ponctuation, comme dans « Zone » d’Apollinaire.

Le refus de figer la poésie dans des formes fixes débouche sur la poésie en prose.

Les poèmes en prose

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À retenir

En 1869, Baudelaire, dans le Spleen de Paris, revendique l’usage d’une prose poétique.

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Citation

« Quel est celui de nous qui n’a pas, dans ses jours d’ambition, rêvé le miracle d’une prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ? »

Préface

Dans ces tableaux écrits dans un langage usuel, la poésie subsiste dans le rythme des phrases, les sonorités, les figures de style… Par exemple, dans « Le Joujou du pauvre », qui met en scène deux enfants de condition sociale opposée, l’évocation de l’enfant riche repose sur des images, des comparaisons :

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Citation

« […]
Sur une route, derrière la grille d’un vaste jardin, au bout duquel apparaissait la blancheur d’un joli château frappé par le soleil, se tenait un enfant beau et frais, habillé de ces vêtements de campagne si pleins de coquetterie. Le luxe, l’insouciance et le spectacle habituel de la richesse, rendent ces enfants-là si jolis, qu’on les croirait faits d’une autre pâte que les enfants de la médiocrité ou de la pauvreté. À côté de lui, gisait sur l’herbe un joujou splendide, aussi frais que son maître, verni, doré, vêtu d’une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroteries. Mais l’enfant ne s’occupait pas de son joujou préféré, et voici ce qu’il regardait :

De l’autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, pâle, chétif, fuligineux, […] »

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Astuce

La lecture du poème en entier permet de comprendre l’usage des images et des comparaisons.

La prose poétique se permet des incursions dans l’oralité.

L’oralité

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À retenir

Le poème, désormais relié au quotidien et au banal, peut de ce fait comporter des éléments d’oralité.

Ainsi, « Colloque sentimental » de Verlaine (recueil : Les Fêtes galantes, 1869) s’apparente à un dialogue entre deux fantômes ou anciens amants :

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Citation

Dans le vieux parc solitaire et glacé.
Deux formes ont tout à l’heure passé. Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles.
Dans le vieux parc solitaire et glacé.
Deux spectres ont évoqué le passé.
– Te souvient-il de notre extase ancienne ?
– Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?
– Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-tu mon âme en rêve ? – Non.
Ah ! les beaux jours de bonheur indicible.
Où nous joignions nos bouches ! – C’est possible.
– Qu’il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir !
– L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

On retrouve cette même caractéristique dans La prose du transsibérien et la petite Jehanne de France (1913) de Blaise Cendrars :

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Citation

« Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre ? »
Nous sommes loin, Jeanne, tu roules depuis sept jours […]
Le train palpite au cœur des horizons plombés
Et ton chagrin ricane…
« Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? »
Les inquiétudes
Oublie les inquiétudes
Toutes les gares lézardées obliques sur la route
Les fils télégraphiques auxquels elles pendent
Les poteaux grimaçants qui gesticulent et les étranglent
Le monde s’étire s’allonge et se retire comme un accordéon qu’une main sadique tourmente
Dans les déchirures du ciel les locomotives en folie s’enfuient
Et dans les trous
Les roues vertigineuses les bouches les voies
Et les chiens du malheur qui aboient à nos trousses
Les démons sont déchaînés Ferrailles
Tout est un faux accord
Le broun-roun-roun des roues
Chocs
Rebondissements
Nous sommes un orage sous le crâne d’un sourd…
« Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? »
Mais oui, tu m’énerves, tu le sais bien, nous sommes bien loin

Cette libération formelle peut conférer au poème une dimension picturale.

Le poème comme objet visuel

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À retenir

La variété des vers employés, leur disposition, les sauts de lignes, les blancs… transforment le texte en objet visuel.

« Les Djinns » de Victor Hugo a ainsi une forme de losange.

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À retenir

C’est dans les calligrammes que le poème devient vraiment tableau ou dessin.

Dans son recueil Calligrammes, Apollinaire donne à ses textes la forme même de ce qu’ils évoquent.

La femme au chapeau, Calligrammes, Apollinaire, 1915 La femme au chapeau, Calligrammes, Apollinaire, 1915

Si la poésie évolue à ce point, c’est que les poètes portent un regard neuf sur le monde et qu’ils veulent que leurs créations en rendent compte. Ce regard peut être aussi politique. La poésie devient alors moyen de s’engager.

Les fonctions nouvelles du poète

Du poète voyant au poète éclaireur

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À retenir

Selon Rimbaud, le poète doit se faire « voyant » (voir la lettre du 13 mai 1871 à Georges Izambard).

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Citation

« Maintenant, je m’encrapule le plus possible. Pourquoi ? Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant […] Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : Je pense : on devrait dire : On me pense. »

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À retenir

Rimbaud a décidé d’explorer par toutes les méthodes possibles l’imagination, les perceptions, les sensations, de manière à explorer le vaste champ des expériences humaines, de se transformer en une sorte de laboratoire d’où le « je » est exclu (« on me pense ») et d’en rendre compte aux autres par la poésie.

Son but est de renouveler la vision du monde qu’ont les hommes. Le langage poétique doit sonder l’inconnu, l’inédit. Le poète a donc pour rôle de révéler aux autres la face cachée de la réalité. Rimbaud ouvre la voie aux symbolistes.

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À retenir

Pour Baudelaire, le poète est celui qui perçoit le monde comme une « forêt de symboles » (Correspondances). Les surréalistes, héritiers des symbolistes, considéreront l’inconscient comme le meilleur moyen d’accéder à l’inconnu, par l’interprétation des rêves par exemple. La poésie peut donc transmettre une forme de connaissance même si elle ne relève pas d’une vérité « scientifique ».

Paul Éluard le dit en ces termes dans « L’Habitude » :

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Voilà pourquoi je dis la vérité sans la dire.

Le mot « poète » retrouve ainsi pleinement sa signification étymologique : du verbe grec poieïn, le poète est celui qui crée, ou recrée le monde.

Révéler le monde peut aussi prendre un sens politique ; les poètes, à partir du XIXe siècle, s’engagent dans les combats de leur temps.

Le poète engagé

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À retenir

De nombreux poètes romantiques ont préféré les affres du moi à la lutte politique et sociale mais un des plus grands, Victor Hugo, s’est illustré par ses engagements ; sa poésie en rend compte.

Dans les années 1820, les Grecs luttent pour leur indépendance contre l’occupant turc. En 1827, l’Empire ottoman est vaincu par une coalition navale des Français, des Anglais et des Russes. C’est seulement en janvier 1829 que paraît le recueil Orientales mais les poèmes de Hugo, composés plus tôt, prennent ouvertement parti pour les Grecs. Le poème « L’Enfant grec » dénonce les ravages de la guerre.

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Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.
Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil…

L’action politique de Victor Hugo est concrète : il sera maire et plusieurs fois député. Mais ses poèmes sont aussi un moyen d’exprimer ses opinions.

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À retenir

Chantre de la lutte contre Napoléon III et le Second Empire, Victor Hugo n’aura de cesse d’exprimer dans ses textes son opposition et son mépris pour celui qu’il appelle « Napoléon le Petit » par opposition à Napoléon Ier.

Les Châtiments est un recueil de poèmes satiriques publié en 1853 en réaction au coup d’État du 2 décembre 1851 par lequel Louis Napoléon Bonaparte renversa la République parlementaire et restaura l’Empire.

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Vous, bourgeois, regardez, vil troupeau, vil limon,
Comme un glaive rougi qu’agite un noir démon,
Le coup d’État qui sort flamboyant de la forge !

Les 3 et 4 décembre, Napoléon III fait tirer sur la foule parisienne révoltée. Environ 400 personnes trouvent la mort. Hugo compose en souvenir d’une scène dont il a été témoin le pathétique poème « Souvenir de la nuit du quatre » où éclate son amour du peuple victime des tyrans :

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L’enfant avait reçu deux balles dans la tête.
Le logis était propre, humble, paisible, honnête ;
On voyait un rameau bénit sur un portrait.
Une vieille grand’mère était là qui pleurait.

Lamartine, lui aussi engagé en politique, maire de Mâcon en 1812, ministre des Affaires étrangères en 1848, considère la poésie comme un moyen de lutter pour ses idées. Son poème « Contre la Peine de mort » (1830) exprime des idées qu’il réitérera dans un célèbre discours prononcé à l’assemblée nationale le 15 mai 1834.

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À retenir

Cet engagement se poursuit au XXe siècle, notamment au moment de la Seconde Guerre mondiale et de l’occupation allemande : c’est ce qu’on appelle la poésie de la Résistance. René Char, qui prend aussi les armes, Robert Desnos, Paul Éluard, Louis Aragon et Marianne Cohn, poètes surréalistes, prennent la plume pour se révolter et appeler à la paix.

Le célèbre texte de Paul Éluard, « Liberté », écrit en 1942, est parachuté au-dessus de la France en milliers d’exemplaires par un avion de la Royal Air Force.

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Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom
Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom […]
Liberté

Le 14 juillet 1943 paraît aux éditions de Minuit une anthologie de 42 poèmes signés sous des pseudonymes par des poètes célèbres : L’Honneur des poètes, préfacé par Louis Aragon.

Le combat contre la guerre n’est pas le seul à inciter des poètes à s’engager dans leurs textes. La politique colonialiste de la France et les inégalités raciales qui lui sont liées en sont un autre : Léopold Sedar-Senghor (écrivain et homme d’État sénégalais), Aimé Césaire (écrivain et homme politique martiniquais), Léon Gontran Damas (poète et homme d’État guyanais) et René Depestre (poète haïtien), sont dits « poètes de la négritude » ;  ces écrivains francophones noirs de l’entre-deux guerres consacrent leur œuvre à la critique du colonialisme et à l’exaltation de la négritude définie comme l’ensemble des valeurs des peuples d’Afrique et des minorités noires d’Amérique, d’Asie, d’Europe et d’Océanie.

Conclusion

Le XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle constituent donc une période de création et de renouvellement poétiques extraordinaires dont les poètes contemporains sont encore les héritiers : c’est aux mouvements poétiques qui se succédèrent depuis le romantisme jusqu’au surréalisme que l’on doit la libération des formes et des contenus poétiques. Cette évolution a contribué à rendre la poésie parfois plus hermétique mais le plus souvent plus abordable car plus proche de l’univers de ses lecteurs, le poète s’impliquant davantage dans les questions de son temps. Paradoxalement, la poésie a perdu nombre de lecteurs et peu de gens aujourd’hui seraient capables de citer un poète contemporain vivant comme Ariane Dreyfus ou Jacques Ancet. C’est à ce nouveau défi que doivent s’atteler les poètes d’aujourd’hui : retrouver une place de choix auprès du public.